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Cette île des Caraïbes célèbre la Saint-Patrick comme nulle part ailleurs

L’île de Montserrat célèbre la tradition irlandaise tout en rendant hommage aux esclaves qui se sont insurgés contre l'empire britannique.

De Rebecca Toy
Publication 10 mars 2021, 11:48 CET
Montserrat Masquerade Dancers

Sur l’île Montserrat, située au milieu de la mer des Caraïbes, les Emerald Orioles, des danseurs traditionnels, participent à une parade à l’occasion de la Saint-Patrick. Au rythme des tambours et coiffés de grands chapeaux qui rappellent les mitres des évêques, ces carnavaliers font montre de leur respect pour leurs ancêtres africains et rappellent la réalité des planteurs européens qui les asservissaient.

Photographie de Valbaun Galloway, office du tourisme de Montserrat

On voit du vert de toutes parts mais les tambours, les danseurs masqués, le ragoût de chèvre et la présence d’un volcan actif nous rappellent que cette célébration de la Saint-Patrick n’est pas comme les autres.

Au sud d’Antigua, Montserrat est un royaume des Caraïbes comme on n’en voit plus aujourd’hui, exempt de grands hôtels ou de bateaux de croisière géants. N'importe quels de ses 5 000 habitants vous dira qu’ici, les téléphones égarés sont déposés à la station radio afin de retrouver leur propriétaire. Les citoyens laissent leurs clés dans leur voiture dont les portes sont déverrouillées. C’est dans cette ambiance qu’ils organisent dix jours de festival pour fêter la Saint-Patrick. Montserrat est le seul pays sur Terre, en dehors de l’Irlande, à considérer cet évènement comme une fête nationale.

D'aucuns pourraient supposer que cette île reculée tire profit des activités lucratives de la diaspora irlandaise. Il est de fait peu commun qu’un territoire britannique tamponne ses passeports avec un insigne de trèfle ou arbore un drapeau présentant Ériu, déesse mythique irlandaise, qui tient sa harpe dorée.

Bien qu’il génère d’importants revenus, le festival de la Saint-Patrick à Montserrat se démarque des stéréotypes et ne se contente pas de reproduire les festivités « à l’américaine ». Ici, la fête unit deux héritages culturels et reconnaît les influences irlandaises ancestrales tout en rendant hommage aux esclaves qui se sont insurgés contre cette domination.

2018 : la population se réunit au petit matin de la Saint-Patrick pour un évènement que l’on appelle Leprechaun Dust.

Photographie de Valbaun Galloway, office du tourisme de Montserrat

« C’est une célébration de la Saint-Patrick très singulière », explique Warren Solomon, directeur du tourisme à Montserrat. « Je ne pense pas qu’il soit possible pour quelqu’un de se rendre ici, de dire qu’il a déjà [célébré la Saint-Patrick] à Boston ou à New York et qu’il sait exactement à quoi s’attendre. »

Ce rassemblement culturel annuel reste toujours aussi important dans un contexte de pandémie. Il consolide les questions d’identité nationale complexes soulevées actuellement à Montserrat. Leur désir d’indépendance financière vis-à-vis de la Grande-Bretagne à l'horizon 2035 reste animé par des réflexions sur les motivations, les aspirations et les identités nationales.

 

IRLANDAIS MAIS PAS SEULEMENT

À l'origine occupée par les Arawaks et les Caribes, Montserrat doit son nom à Christophe Colomb, qui l’a baptisée en 1492. D’abord investie par les Français, elle bascule sous la tutelle des Britanniques en 1632. Le gouverneur de l’île de Saint-Christophe y a ensuite dépêché des migrants britanniques et irlandais afin de coloniser ce territoire voisin.

Après la violente conquête de l’Irlande par Olivier Cormwell en 1949, les Irlandais considérés comme indésirables ont été déportés afin de travailler dans les plantations de sucre et de tabac des Caraïbes. Les différentes strates sociales entre les propriétaires de terres britanniques ou irlandais, les Irlandais assujettis et les Africains réduits en esclavage ont accentué les tensions au sein de cette région.

Si les Irlandais assujettis étaient autorisés à accéder à la propriété et aux droits fonciers après sept ans de travail, les esclaves Africains, eux, ne l’étaient pas. Lors de la Saint-Patrick de 1768, un groupe d’esclaves avait prévu de profiter de l’ivresse des propriétaires et des surveillants des plantations pour se révolter. Neuf de ces rebelles, dont le capitaine Cudjoe, ont été pendus à la suite de ces évènements.

Trois hommes portent des kilts lors de la parade de la Saint-Patrick de 2018. La Saint-Patrick a été décrétée fête nationale en 1985.

Photographie de Valbaun Galloway, office du tourisme de Montserrat

Les animations actuelles de la Saint-Patrick à Montserrat représentent un équilibre entre commémoration et célébration souvent difficile à atteindre. Ces dernières années, les festivités ont débuté par une retraite aux flambeaux au village de Cudjoe Head. Les festivaliers pouvaient se rendre à pied sur de nombreux sites historiques de l’île à travers à forêt tropicale, accompagnés par James « Scriber » Daley, « l’homme qui murmurait à l’oreille des oiseaux ». Ils avaient également la possibilité de prendre part à une visite guidée en bateau au sein de la zone d’exclusion du volcan de la Soufrière. Pour terminer leur expérience, ils pouvaient choisir de boire à la belle étoile, et ce, jusqu’à l’aube, en participant à la Leprechaun’s Revenge, une fête populaire qui se tient chaque année.

Le festival a pris de l’ampleur et la controverse aussi. Certains considèrent ces festivités sans âme et dépourvues d’authenticité. Les anciens veillent à ce que l'on oublie pas l’impact qu’a eu l’esclavage sur la culture de l’île.

La mascarade, une tradition afro-américaine qui associe danse et communication codée, illustre encore cette coexistence fragile lors des célébrations de la Saint-Patrick. Outre leur rythme entraînant, les mascarades convoient des messages de dignité personnelle mêlés à de la moquerie masquée. Certaines références sont explicites : un danseur muni d’un fouet, des chapeaux en forme de mitres d’évêques catholiques ou encore des pas de danse irlandaise.

Vernaire Bass, responsable de la planification et de la production au sein du Conseil des arts de Montserrat, nous explique la signification de certains éléments moins flagrants qui composent les costumes de la mascarade. « Les rubans, la dentelle ou le verre étaient les seuls éléments que [les esclaves] pouvaient trouver dans la maison de leurs maîtres. C’est ça, une mascarade : essayer d’être quelqu’un que l'on n’est pas. »

Mme Bass, dont l’arrière-grand-mère était la fille d’un esclavagiste, atteste de la complexe identité de l’île. « Je suis du côté des esclaves mais je pense qu’en rejetant notre côté irlandais, on se rejette aussi nous-mêmes. On ne peut pas aimer un élément qui fait partie de nous et ne pas aimer le reste », témoigne-t-elle.

Une locale verse une soupe de légumes des Caraïbes dans une calebasse. Servir la nourriture dans la coque de ce fruit tropical est réservé aux occasions spéciales comme la Saint-Patrick.

Photographie de Derek Galon, office du tourisme de Montserrat

« La génération d’Irlandais avec laquelle nous sommes en contact aujourd’hui nous rend hommage et se réjouit que nous lui rendions hommage [à notre tour], » indique Mme Bass. « On devrait aller de l’avant sur ce sujet, sans oublier le passé mais en se tournant vers l’avenir ».

 

CAP VERS L’AVENIR

La pandémie a interrompu célébrations et débats. Le tourisme battait son plein début 2020. Le nombre d’entrées sur le territoire a dépassé la barre symbolique des 20 000 pour la première fois depuis 1995. Pour la Saint-Patrick 2020, les principales célébrations ont été annulées quelques minutes seulement avant le coup d’envoi.

Les frontières de Montserrat sont restées fermées aux touristes la majeure partie de l’année. Ce n’est que récemment qu’un programme pour les employés à distance a été lancé pour ceux qui souhaitaient se retirer sur les collines boisées et les plages de sable noir. Toutefois, « fermé » ne signifie pas « à l’arrêt ». Des projets sont en cours pour la conception d’un nouvel embarcadère, d’une tour d’aéroport et d’un centre d’étude des volcans. Le centre de plongée local poursuit ses opérations de restauration du récif et propose des cours de natation pour enfants et adultes.

« Chacun d’entre nous a dû faire face à une situation qu’on n’avait jamais vécu auparavant, » explique M. Solomon. « Mais il n'y a pas eu de sentiment de panique, et ça, c’est grâce à résilience des habitants de l’île. On a déjà vécu des évènements tragiques. »

Ces « évènements tragiques », ce sont les éruptions volcaniques de la Soufrière qui ont débuté en août 1995. Pendant des années, l’île a été frappée par des éruptions volcaniques et des tremblements de terre. En juin 1997, lors de l’épisode le plus violent, dix-neuf personnes ont perdu la vie et Plymouth, la capitale, a été ensevelie. Plus de la moitié de la population de Montserrat a dû émigrer.

Avant d’être ensevelie par l’explosion de la Soufrière en 1997, la ville de Plymouth était la capitale de Montserrat. Aujourd’hui, elle est toujours déserte.

Photographie de Derek Galon, office du tourisme de Montserrat

Aujourd’hui, les deux tiers le plus au sud de l’île de Montserrat, où se trouve Plymouth, constituent une zone d’exclusion pour les habitants. Cette région n’est accessible que dans le cadre de visites officielles. Les bateliers naviguent devant les toits et devant le clocher d’une église surplombant les coulées pyroclastiques maintenant solidifiées. Les visites en bus permettent quant à elles de parcourir les maisons sens dessus dessous de la Parliament Street, abandonnées lors de l’évacuation.

Cherise Aymer, responsable de l’unité marketing du tourisme de Montserrat, espère que les démarches pour que Plymouth obtienne le statut de patrimoine mondial de l’UNESCO aboutiront. « [Cette ville] a une place importante dans nos cœurs parce qu’elle a été l’épicentre [de l’île]. Le souvenir est plutôt clair. Pouvoir retourner à Plymouth, c’était quelque chose de très important pour les habitants. Voir mon ancienne école m’a profondément touchée ».

« Il reste encore beaucoup de personnes qui n’ont pas pu retourner à Plymouth, même celles qui sont revenues après la catastrophe, » poursuit-elle. « Elles ne sont pas revenues pour nettoyer, parce que c’était trop difficile, mais d’autres aimeraient pouvoir le faire et ainsi clore ce chapitre ».

Au-delà de la violence et du désastre, les habitants de Montserrat embrassent la beauté naturelle de leur habitat avec lequel ils vivent en harmonie. Ils s’efforcent de garder cette résilience et cette forme de détente à mesure qu’ils s’orientent vers un tourisme de plus en plus durable.

« Nos amis viendront et nous demanderont, “Alors, qu’est-ce qu’il y a à faire ici ?’’ », raconte Emmy Aston de Scuba Montserrat. « [À Montserrat], on prend le temps de boire une bière et de discuter dans un bar au bord de la route. On se rend ensuite à Garibaldi pour profiter d’une vue incroyable sur l’océan et sur Plymouth. Ou alors, on va rendre visite à notre ami Charles au bar In God We Trust à St John’s. On ne propose pas de tyrolienne ou ce genre d’activités mais plutôt des choses simples. »

Bien que la célébration de la Saint-Patrick romp d'une certaine manière avec les conventions irlandaises, les visiteurs trouveront leur bonheur au milieu de la vigueur et de la chaleur de l’île tout au long de l’année.

« Peu importe où vous vous trouvez ici, vous n’êtes jamais au mauvais endroit » assure Andrew Myers, le copropriétaire de Scuba Montserrat. « Nous saurons vous accueillir. »

 

Basée à Kansas City, Rebecca Toy écrit sur les voyages, l'histoire et la culture. Retrouvez-la sur Twitter et Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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