Kannauj, la capitale indienne du parfum

Depuis des siècles, les parfumeurs de cette ville maîtrisent l’alchimie nécessaire à l’obtention de « l’or liquide ».

De Rachna Sachasinh
Photographie De Tuul et Bruno Morandi
Publication 21 déc. 2020 à 12:59 CET
Une jeune femme arrache les pétales d’un tas de roses dans un centre de tri situé ...

Une jeune femme arrache les pétales d’un tas de roses dans un centre de tri situé à Kannauj, en Inde. Cela fait plus de 400 ans que les artisans de la ville produisent de l’atar de rose en employant le plus ancien processus de fabrication de parfum connu au monde.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

Le soleil ne va tarder à se lever lorsque Tegh Singh arrive dans son exploitation floricole située sur la rive du Gange. Au programme : arracher les pétales des roses lorsque leur fragrance est à son paroxysme. Tournant autour des buissons de Rosa damascena denses et plantés de façon désordonnée, son geste est rapide. Il jette les délicats pétales de roses dans un sac en toile de jute porté en bandoulière. Lorsque les premiers rayons du soleil caressent le fleuve, Tegh Singh, âgé de 35 ans est déjà sur son scooter, transportant la charge parfumée vers l’intérieur des terres et Kannauj (qui se prononce kunh-nowj). Cette petite ville est connue comme la « capitale indienne du parfum ».

Cela fait des siècles que des atars, parfums botaniques à base d’huile, sont fabriqués ici, dans le nord-est de l’Inde, au cœur de la ceinture du Gange. Pour ce faire, les méthodes de distillation les plus anciennes connues au monde sont employées. Prisés par les empereurs moghols et les citoyens ordinaires dans la culture indienne d’autrefois, où les parfums revêtaient une grande importance, les atars de Kannauj parfumaient tout, des poignets à la nourriture, en passant par les fontaines et les maisons.

S’ils sont peu à peu passés de mode au 20e siècle, les parfumeurs de Kannauj continuent d’exercer leur métier à l’ancienne. Et la relève est assurée : une nouvelle génération d’artisans, en Inde ou à l’étranger, a récemment succombé au puissant et voluptueux parfum.

 

LE PARFUM DE L'ATAR

L'atar relève de la parfumerie d’antan. Du latin per et fume (par la fumée), le parfum est né du broyage et de l’infusion d’extraits de plantes dans l’huile ou l’eau. La parfumerie moderne utilise de l’alcool comme entraîneur ou solvant pour la simple et bonne raison qu’il est peu coûteux, a une odeur neutre et se diffuse facilement. Les atars, eux, sont traditionnellement fabriqués avec de l’huile de bois de santal. Cela les rend onctueux et très absorbants. Une minuscule goutte déposée dans le creux du poignet ou derrière l’oreille et votre peau sera agréablement parfumée pendant un voire plusieurs jours.

Les roses de Damas sont récoltées chaque jour par des mains expertes dans la campagne environnante de Kannauj. Elles sont ensuite livrées aux maîtres-artisans d’atar.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

Un sac de roses est livré à l’usine M.L. Ramnarain Perfumers, l’une des 350 distilleries encore en activité à Kannauj.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

Aussi appréciés des hommes que des femmes, les atars dégagent des notes florales, boisées, musquées, fumées, vertes ou herbacées intenses. Selon la saison, les atars peuvent être chauds (clous de girofle, cardamome, safran, oud) ou rafraîchissants (jasmin, pandan, vétiver, souci).

Tous ces atars, ainsi que l’incroyable attar mitti, à l’odeur évocatrice de la terre mouillée et obtenue avec des éclats d’argile du Gange non cuite, sont produits à Kannauj. Autre invention née à Kannauj, Shamama est un assemblage de distillats d’une quarantaine de fleurs, herbes et résines dont l’obtention nécessite plusieurs jours. Le liquide vieillit ensuite pendant quelques mois. La fragrance, qui est une harmonie entre des notes sucrées, épicées, fumées et herbacées, nous transporte dans un monde mystique. De grandes parfumeries européennes utilisent l’atar de Kannauj (de rose, de vétiver ou de jasmin) comme un élément, un accord puissant dans la composition des parfums modernes.

 

L’ART DE L’ÉLABORATION DES PARFUMS

Cela fait plus de 400 ans que des atars, aussi connus sous le nom d’ittr, sont concoctés à Kannauj. À titre de comparaison, la ville de Grasse, située en Provence et considérée comme un poids lourd de la parfumerie, fabrique des fragrances depuis environ 200 ans. Baptisée degh-bhapka en hindou, la méthode artisanale d’obtention de ces essences repose sur l’utilisation d’alambics en cuivre chauffés au bois et à la bouse de vache.

Kannauj se situe à quatre heures de route d’Agra et a à peine deux heures de Lucknow, ancienne ville gouvernée par les Nawabs d’Oudh. Comme la plupart des villes indiennes de plus petite taille, Kannauj est coincée entre le passé et le présent. Là-bas, le temps ne passe pas, il s’accumule.

Les remparts en grès qui s’effritent, les minarets à bulbe et les arches voutées festonnées témoignent de la grandeur de la ville, siège de l’empire de Harsha au 6e siècle. Sur l’artère principale de Kannauj, quelques Mercedes rutilantes et des scooters pétaradants passent devant les vendeurs de fruits et leurs chariots en bois où sont empilées goyaves et bananes trop mûres.

Si vous vous enfoncez dans les ruelles étroites du Bara Bazaar (le marché principal), Kannauj vous transporte à l’époque médiévale. Dans les boutiques de longue date de ce labyrinthe, de délicats flacons en verre contenant des atars et du ruh (huile essentielle) à l’odeur incroyable s’entassent. Assis en tailleur sur des tapis de sol matelassés, des hommes sentent les flacons et tamponnent de longs cotons-tiges parfumés derrière leurs oreilles. L’attar sazh (parfumeur) préside ce commerce séculaire, usant de son aura d’alchimiste impérial.

« Les plus grands parfumeurs au monde ont arpenté ces ruelles étroites, se frayant un chemin à travers la boue et les bouses de vache pour mettre la main sur les essences de Kannauj. Elles sont sans égal », confie Pranjal Kapoor. Ce dernier appartient à la cinquième génération d’associés de M.L. Ramnarain Perfumers, l’une des plus anciennes distilleries encore en activité de la ville. Kannauj en compte encore environ 350.

Tegh Singh arrive et décharge ses sacs de fleurs dans l’entrepôt de Pranjal Kapoor, une cour en pierre ouverte qui sert de distillerie. Le maître-artisan d’atar de la distillerie, Ram Singh, place les pétales dans un alambic en cuivre arrondi et les recouvre d’eau. Avant de fermer le couvercle, il dépose un mélange d’argile et de coton sur les bords de l’alambic. En durcissant, celui-ci crée un joint très résistant.

Dès que l’eau florale commence à bouillir, la vapeur est transférée dans une cuve en cuivre depuis l’alambic à l’aide d’une tige de bambou évidée. La cuve contient de l’huile de bois de santal, qui absorbe rapidement la vapeur saturée de rose.

Parmi les alambics et les cuves en cuivre, des roses fraîchement cueillies attendent d’être transformées en huile essentielle dans l’usine M.L. Ramnarain Perfumers, l’une des plus anciennes distilleries de Kannauj.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

Cinq à six heures sont nécessaires pour transformer les roses cueillies par Tegh Singh en essence de rose. Tout au long du processus, Ram Singh veille au grain : il jette sans cesse un œil à l’alambic et à la cuve, vérifie la température de l’eau avec ses doigts et écoute le sifflement de la vapeur pour savoir s’il doit alimenter le feu. « Je fais cela depuis tout petit », dit-il. Âgé de 50 ans, l’homme a appris son métier pendant dix ans aux côtés d’un gourou d’atar.

Ce processus est répété le lendemain avec une nouvelle cargaison de pétales de roses afin d’obtenir la puissance olfactive souhaitée. L’atar de rose vieillit ensuite pendant plusieurs mois dans une bouteille en peau de chameau, qui évacue l’humidité. Ne soyez pas dupés par ces équipements vétustes : l’atar de rose est comparable à de l’or liquide. Un kilo peut se vendre près de 2 500 euros.

« Il n’y a ni jauge, ni compteur, ni électricité », souligne Pranjal Kapoor. Il ajoute fièrement que ses produits, obtenus avec peu de moyens, rivalisent avec ceux des parfumeries les plus modernes de Grasse. « C’est comme si vous cuisiniez un dal (plat de lentilles) dans une cuisine rustique ouverte plutôt qu’avec une gazinière ou un micro-ondes. Le goût ne sera pas le même. »

 

L’HISTOIRE DE L’ATAR

Les premiers parfums botaniques connus datent de l’Égypte antique. À l’époque, les plantes étaient broyées avant d’infuser directement dans une huile de base. La première hydrodistillation de plantes a été réalisée au 10e siècle par le physicien perse Ibn Sina, également connu sous le nom d’Avicenne. Néanmoins, des fouilles archéologiques menées dans la vallée de l’Indus ont permis de mettre au jour des alambics rudimentaires. Cela suggère que la fabrication élémentaire de parfums se serait développée bien avant cette époque.

Gyatri Shahi, dirigeant islamique du sultanat de Malva, situé dans le centre de l’Inde, écrivit au 15e siècle le Ni’matnama ou Livre des délectations. Celui-ci nous plonge dans le monde des plaisirs sybarites. Bon nombre de passages font référence aux vertus des parfums.

Lorsque les Moghols arrivèrent en Inde au 16e siècle, ils apportèrent avec eux leurs goûts olfactifs prononcés. Le premier dirigeant moghol, Babur, célébra le lien indéfectible qui unissait le parfum à la satisfaction sur le plan spirituel et charnel. Cette philosophie se répandit pendant les deux siècles qui suivirent au sein de la cour moghole.

Des artisans-parfumeurs transvasent des pétales dans un grand alambic en cuivre. Avant de refermer le couvercle, ils déposent un mélange d’argile et de coton sur les bords de l’alambic. En durcissant, celui-ci crée un joint très résistant.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

Une fois les alambics en cuivre scellés par les ouvriers, les fleurs sont bouillies. La vapeur qui s’échappe de l’alambic est redirigée vers une cuve en cuivre contenant de l’huile de bois de santal, qui absorbe la vapeur saturée de rose.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

Akbar, le fil de Babur, disposait d’un ministère exclusivement dédié au développement de parfums à des fins corporelles et culinaires. L’Ain-e-Akbar (Constitution d’Akbar) nous apprend que l’empereur aimait appliquer des atars parfumés sur son corps, brûler de l’encens et enduire les portes et les meubles de grandes quantités de parfum. Il se dit que les reines et les courtisanes portaient même leur réserve d’atar autour du cou, dans de minuscules fioles.

L’empereur moghol Jahângîr et sa reine, Nûr Jahân (apparentée à Shâh Jahân, qui fit construire le Taj Mahal), sont considérés comme les premiers mécènes royaux de Kannauj. Selon le folklore local, Nûr Jahân aurait lancé la mode de l’atar de rose après avoir été séduite par l’odeur des roses de Kannauj dans son bain.

 

LE RENOUVEAU DE L’ATAR

Mais pourquoi la ville de Kannauj est-elle si importante ? Si vous reliez Agra, Lucknow et Kanpur, trois bastions moghols avec un faible pour le parfum, un triangle apparaît, avec en son centre Kannauj. Bâtie sur les terres alluviales fertiles du Gange, la cité est particulièrement adaptée à la culture du jasmin, du vétiver et de la rose de Damas (nommée d’après la ville de Damas, cette variété est cependant endémique de l’Asie centrale). À l’époque des Moghols, des maîtres-parfumeurs exerçaient déjà à Kannauj, explique Pranjal Kapoor. Les empereurs faisant exploser la demande en atar, Kannauj a suivi le mouvement.

La ville est actuellement à un tournant. Lorsque les colons britanniques sont arrivés en Inde, la demande en atar a diminué progressivement. Si le prix du bois de santal de Mysore pur a toujours été élevé, il a atteint des sommets à la fin des années 1990, lorsque le gouvernement indien a limité la vente de ce bois. En parallèle, des Indiens riches et désireux de s’afficher comme des personnes modernes et progressistes, se sont tournés vers les parfums et les déodorants importés de l’Occident. Pour remplacer le bois de santal, des substituts naturels, comme la paraffine liquide, sont usités. Si cette dernière s’en rapproche très fortement, elle ne parvient cependant pas à l’égaler.

Une fois le produit final obtenu, l’atar de rose vieillira pendant plusieurs mois dans une bouteille en peau de chameau, qui évacue l’humidité.

Photographie de TUUL ET BRUNO MORANDI

De nos jours, la majeure partie de la production d’atar à Kannauj est vendue au Moyen-Orient et au sein des communautés musulmanes locales. À Chandni Chowk, marché du 17e siècle bâti par l’empereur moghol Shâh Jahân, Gulab Singh Johri Mahal est une véritable institution. La boutique propose désormais des atars de Kannauj ainsi que des parfums modernes. Elle est souvent remplie d’hommes musulmans venus acheter de l’atar pour l’appliquer derrière leurs oreilles avant la prière du vendredi et pour les fêtes comme l’Aïd.

Kannauj est aussi le lieu de production d’une quantité importante d’eau de rose pour le paan, un encas national populaire composé de tabac et d’épices enveloppés dans une feuille de bétel. Ces marchés ne suffisent cependant pas à soutenir les distilleries de la ville. Bon nombre d’entre elles ferment ou se mettent à produire des copies des parfums occidentaux.

Malgré ces défis, Pranjal Kapoor se montre optimiste. Il passe la majeure partie de son temps à courtiser de grandes parfumeries internationales et à leur faire découvrir l’atar et le terroir des extraits de plantes de Kannauj. « Les goûts occidentaux se déplacent vers l’est », confie Pranjal Kapoor. « En général, [les Occidentaux] préfèrent les notes légères d’agrumes, mais nous constatons aujourd’hui que de gros clients comme Dior et Hermès, ainsi que des parfumeries du Moyen-Orient, se tournent vers des fragrances plus luxueuses, comme la rose, l’oud et le shamama. »

À l’échelle nationale, le marché de niche des atars de grande qualité est également en plein boom. Anita Lal est la fondatrice de Good Earth et Paro, deux marques d’art de vivre contemporain qui puisent leur inspiration dans la sensibilité et le design indiens traditionnels. Si les affaires autour des huiles essentielles classiques de rose et de vétiver sont florissantes, Anita Lal souhaite réintroduire l’atar auprès des jeunes générations.

« Le problème de l’atar est double », dit-elle. « Le bois de santal est rare. Sans lui, il est presque impossible de capturer le charme de l’atar. Ensuite, ce produit est considéré comme vieillot. Si vous opposez cela aux ruses marketing occidentales et à l’attrait des parfums français, vous comprenez le défi auquel nous sommes confrontés ».

Jahnvi Lâkhòta Nandan est sans doute l’ambassadrice internationale la plus importante de l’atar. Après une formation de sept ans au métier de maître-parfumeur à Genève et à Paris, cette Indienne originaire de Lucknow a ouvert The Perfume Library à Goa et dans la capitale française. Elle déclare au sujet des familles dirigeantes de l’ancienne Lucknow : « Parler de parfum était un passe-temps. Tout était parfumé : les vêtements, les poignées de porte, l’air. Et il était toujours impératif que l’atar vienne de Kannauj ».

L’alchimie olfactive de la jeune femme est le parfait équilibre entre poésie, excentricité et science. Chaque année, elle fait le lien entre la mythologie et la modernité avec une, voire deux nouvelles fragrances. L’atar est un élément important de son répertoire. En 2020, The Perfume Library a sorti Earthshine, un assemblage composé de la plante marécageuse nagarmotha (souchet rond), de mimosa et de l’androgyne maulshree (coing de Chine). « Le coing de Chine est intimement lié à Kannauj », explique Jahnvi Lâkhòta Nandan. Elle ajoute que l’arbre, qui était une essence décorative très appréciée dans les jardins moghols, est une ode parfaite à Kannauj et ses fabricants d’atar.

« L’atar parle à l’âme. Tout ce feu et toute cette fumée qui sont contenus dans un si petit espace, cela peut sembler apocalyptique, mais c’est aussi authentique et beau », dit-elle. « Vous ne pouvez pas le reproduire dans un laboratoire européen. »

 

Rédactrice indépendante, Rachna Sachasinh travaille avec des artisans-tisserands au Laos. Elle partage sa vie entre Chiang Mia, en Thaïlande et Luang Prabang, au Laos. Suivez-la sur Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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