Voyage

Écosse : en longeant les eaux turquoise du bout du monde

Lewis et Harris, deux noms pour l'île des Hébrides, partagée entre landes battues par les vents et plages à l'époustouflante palette de bleus. Une région sauvage aux confins de l'Écosse, mais au cœur de l'élégance - c'est la patrie du Harris tweed.

De Audrey Gillan

Azur, turquoise, céruléen, aigue-marine. Au fil de mes pérégrinations sur l’île de Lewis et Harris, dans les Hébrides extérieures, je peine à trouver assez d’adjectifs pour décrire toutes les nuances de bleu qui s’offrent à ma vue. Au bas d’une route de montagne, je me retrouve soudain face à une mer cristalline, dont la couleur change en fonction du mouvement des vagues sur les ondulations du sable. Mon vocabulaire me laisse tomber. Bleu canard ? Bleu saphir ? Bleu roi ? Bleu marine ? S’il est vrai que nous autres Écossais disposons d’autant de mots que les Inuits pour parler de la neige, et de plus encore pour parler de la pluie, quand il s’agit du bleu, nous sommes loin du compte.

Sur ces îles à la lisière de l’Atlantique Nord, les couleurs ont quelque chose de terriblement envoutant – à la fois assourdies et vibrantes ; ainsi ce gris orageux, ce violet de bruyère, ce blanc laineux et cette myriade de verts. Ces couleurs ne racontent pas seulement l’histoire des saisons, mais aussi celles de la nature sauvage et des gens qui vivent ici aux confins de l’Europe du Nord-Ouest.

Et on ne les retrouve pas seulement sur les collines ou dans les tourbières, elles sont entrelacées dans les motifs mêmes du Harris Tweed, ce tissu mondialement célèbre et synonyme des Hébrides extérieures, le seul endroit au monde où on le fabrique – le vrai, authentifié par sa marque de certification : une croix de Malte plantée dans un globe. 

Assise parmi les plantes herbacées qui coiffent le sommet d’une dune, je regarde les rouleaux de l’Atlantique déferler sur la plage de Dail Môr. Je suis sur la côte ouest de Lewis. Il est 19 h 30 passées et une brume chaude flotte encore dans l’air, s’enroulant autour des pitons rocheux qui hérissent le bord de mer. Dans les deux cimetières bordant les dunes de sable, une impressionnante croix celtique se dresse orgueilleusement et des pierres tombales égrènent les noms des défunts – MacKay, MacIver, MacArthur, MacDonald, etc. Ces patronymes évoquent les générations qui vécurent ou naquirent dans le village tout proche de Carloway et furent inhumées dans cette spectaculaire dernière demeure.

Pour beaucoup, la vie fut difficile, car l’île est soumise à la colère brutale et destructrice des éléments, et pas seulement en hiver. Certaines pierres témoignent de morts prématurées, d’autres racontent ceux qui sont tombés lors des deux guerres mondiales ; d’autres encore parlent de gens qui émigrèrent en Amérique mais revinrent s’éteindre ici.

 

DANS LA LANDE ET LES PIERRES

Les pierres dressées de Calanais (Callanish Standing Stone) ont elles aussi une allure sépulcrale. Elles se composent de treize pierres plates différentes, d’une hauteur de 1 m à 4,5 m, disposées en cercle autour d’un monolithe, le tout constituant le centre d’une croix dont les branches sont complétées de pierres plus petites. Il ne s’agit pourtant nullement de sépultures anciennes. On estime plutôt que ces pierres correspondraient aux différentes phases lunaires, lesquelles symbolisaient la naissance, la mort et la renaissance. Ces énormes blocs de gneiss lewisien ont été dressés entre 2 900 et 2 600 avant notre ère. Au coucher du soleil, sous le chatoiement des derniers rayons de lumière, ces vestiges néolithiques prennent l’apparence de silhouettes humaines qui, pendant quelques secondes, semblent vouloir s’étreindre. Au-delà, on distingue dans les basses collines la forme d’une femme étendue, surnommée la "vieille dame des landes", ou, plus affectueusement, la "Belle au bois dormant". Le soleil finissant l’enveloppe doucement comme dans un duvet.

Près de Calanais, dans le village de Breasclete, les hautes et larges baies vitrées de Whitefalls Spa Lodges offrent une vue idéale sur les champs et les collines alentour. Mais à cette époque de l’année, les nuits sont légères et lumineuses dans cette partie du monde et le paysage semble m’appeler, aussi vais-je profiter d’un crépuscule aux reflets lilas.

Le temps est magnifique à en croire les gens du coin qui ne manquent pas de vanter la chance que j’ai et me voilà donc en train d’écouter Bless The Weather, morceau tout indiqué du chanteur écossais John Martyn, tandis que je roule sur la route à voie unique qui mène à Great Bernera, jadis la plus grande île du Loch Roag, reliée depuis 1953 à Lewis par un pont. À Bostadh, un village de l’âge de pierre fut découvert après la « grande tempête » de 1993 qui fit reculer les dunes, révélant huit maisons enfouies dans le sable.

Je repars vers Uig Bay et sa longue plage dorée, sur laquelle on découvrit d'un jeu d’échecs datant du XIIe siècle — les figurines de Lewis — toutes gravées dans de l'ivoire de morse. Dans le village de Carishader, juste avant la barrière séparant le bétail de la route, apparaît un couple d’épouvantails : la femme porte un kilt et joue de la cornemuse, l’homme, attablé devant une bière, presse son accordéon. Quelques questions me permettront d’apprendre qu’il s’agit de l’œuvre d’un employé de la décharge municipale qui y récupère de quoi habiller joliment ses créatures.

Lewis est une terre globalement plate, où la configuration du terrain est dictée par les tourbières, mais, du côté de Traigh Uige, on trouve en bord de plage des collines isolées et accidentées. Et un magnifique machair, terme gaélique qui désigne une plaine de basse altitude, fertile et herbeuse. C’est un des habitats les plus rares d’Europe, qu’on ne rencontre que sur la côte occidentale de l’Écosse et de l’Irlande, là où du sable a été projeté sur le rivage par les forts coups de vent de l’Atlantique. Avec le temps, une grande diversité de plantes et de fleurs, dont les couleurs changent en fonction des saisons, s’y est développée. C’est aussi devenu le refuge d’espèces d’oiseaux menacées – râles des genêts et bruants proyers.

TOURBE NOIRE ET SABLE BLANC

Non loin, au port de Miavaig, Seatrek organise des excursions à bord de canots pneumatiques rigides. « La quantité de sable sur les plages et dans les dunes dépend du vent et des bourrasques – les unes et les autres se déplacent en fonction du temps, explique notre guide, Dolina. Il y a deux ans, on comptait trente-huit plages par ici. » Elle nous désigne les ruines de quelques maisons basses traditionnelles, les black houses.

Ces habitations sont construites avec des murs de pierres sèches dont les anfractuosités sont comblées avec de la poussière de tourbe mêlée de terre, et elles sont surmontées d’un toit couvert de chaume d’avoine. « Les gens dormaient d’un côté, les animaux de l’autre. C’était certainement très douillet », plaisante-elle. « Ils faisaient pousser des saules dans un jardin muré. Avec les rameaux des saules on faisait des paniers d’osier, et, pour empêcher le bétail de les manger, on les entourait de murs. »

Plus tard, à Arnol, je découvre la reconstitution d’une vieille black house. On y découvre que toute la vie tournait autour du feu de tourbe, qui ne devait jamais s’éteindre. En dépit de leurs deux noms, Lewis et Harris ne sont qu’une seule et même île dont les deux parties sont séparées par des montagnes. La frontière courrait, en quelque sorte, du Loch Resort, à l’ouest, au Loch Seaforth, à l’est. Après Clisham - le plus haut sommet des Iles occidentales - , l’A859, la route qui sépare les deux parties de l’île,  bifurque jusqu’à Tarbert, la « capitale » de Harris, avant de gagner la mer.

Le long de la côte, chaque virage vous décroche un « ouah ! » d’admiration. Les immenses plages de sable coquillier sont si blanches qu’elles en deviennent éblouissantes. Une des plus longues, Luskentyre, est régulièrement citée parmi les plus belles de la planète, et c’est de loin la plus spectaculaire que j’aie jamais vue. Elle épouse le contour de la baie sur près de 3 km. Mais il en est d’autres, plus petites, et tout aussi scintillantes comme Seilebost, Horgabost et Borve — des noms en vieux norrois (vieil islandais) qui rappellent que les Vikings s’installèrent ici au VIIIe siècle.

C'est dans le minuscule hameau de Borrisdale, perchés sur les falaises, que se trouvent le Sound of Harris, deux gîtes flambant neufs, extrêmement chics et modernes. Tombé amoureux de Harris, Rob English, le propriétaire, a refait sa vie ici. Nous marchons ensemble jusqu’au port de Rodel. J'en profite pour visiter St Clement, une superbe église du XVe siècle construite pour les chefs du clan des Macleod d’Harris. Puis, je rejoints Rob chez le poissonnier du coin où il achète une caisse de langoustines et des coquilles St Jacques. Les premières nous seront livrées vivantes à notre porte pour 80 euros, quant aux secondes, Rob les servira à la mode du coin, avec des tranches de boudin noir de Stornoway.

 

DES MOUTONS ET... DU TWEED

Dans le village de Northton, je rencontre Rebecca Hutton. Installée dans son cabanon de jardin devant son métier à filer à pédale, un antique Hattersley, elle tisse à son compte du Harris tweed. Rebecca est passionnée par son travail, auquel elle a été initiée il y a seulement quatre ans. « J’ai eu un immense plaisir à créer mes propres motifs, dit-elle. Je me suis imprégnée du paysage autour de moi et le tweed que j’en ai tiré fait partie de moi. ».

Rebecca ne travaille pas pour l’une des trois grandes filatures de Lewis, qui emploient des tisserands payés à la commande. Elle est donc entièrement libre de choisir ses motifs. « Je peux me servir d’une couleur que j’ai vue dans le paysage. Parfois, c’est juste votre subconscient qui choisit. Vous réalisez que bon nombre de couleurs que vous avez utilisées se trouvent dans votre environnement. Vous regardez simultanément la mer et le machair et vous comprenez que c’est le tweed que vous venez de faire », explique-t-elle. Elle nous montre des étoffes où se mêlent du pourpre, du blanc crème et du gris : « C’est le pourpre de la bruyère, le blanc crème des moutons et le gris de ces rochers que vous voyez par la fenêtre. Ce tissu m’a été inspiré par la mer – c’est un mélange de bleu et de gris. La partie sombre, c’est une tempête qui approche, précise-t-elle. »

Au nord de Carloway, à Ness, Donald Macsween, petit exploitant agricole, nourrit au biberon quelques agneaux orphelins. Sa famille cultive cette terre depuis près de deux-cent ans — Donald a reçu la régence de sa première ferme le jour de ses 21 ans. D’abord journaliste pour la BBC, à Stornoway, il a eu la nostalgie de Ness, de sa terre et de la vie qu’elle offrait. « Les moutons sont mon véritable amour. J’ai été élevé parmi eux. Tous mes premiers souvenirs ont un rapport avec eux », explique-t-il.

Comme presque toutes les familles sur Lewis, les MacSween ramassent la tourbe en été pour l’utiliser comme combustible l’hiver. Dans les marais, la tourbe fraîchement ramassée est molle, avec une riche texture humide, qui se transforme quand elle a séché à l’air. « On avait l’habitude de la ramasser à la main, mais désormais nous payons quelqu’un qui le fait avec une excavatrice en dix secondes là où il nous fallait deux minutes. C’est un travail qui vous casse le dos, mais beaucoup le font encore manuellement. »

Air An Lot, l’exploitation de MacSween, comprend divers petits lopins de terre qui descendent vers la mer. Son chien, Bud, bondit par-dessus la clôture pour rassembler les moutons. « Trobadh ! [Ici !] » lance Macsween. Le chien accourt avec les moutons. « Laigh sios ! [Couché !] » Je demande à Donald si Bud et les moutons parlent anglais. « En tout cas, ils ne m’ont jamais répondu en anglais ! », s’esclaffe-t-il.

Il me conduit vers le superbe phare de Butt of Lewis, construit par David et Thomas Stevenson, le père de l’écrivain. C’est le point le plus septentrional des Hébrides extérieures, réputé le plus venteux de Grande-Bretagne. MacSween considère la mer : « Ici c’est le Minch [détroit] et, de l’autre côté, c'est l’Atlantique, et souvent, on voit la ligne où les deux courants se rencontrent. Quand il fait beau, on peut apercevoir l’Écosse, les montagnes du Sutherland, et, du haut du phare, on a une vue sur Saint-Kilda. On nous appelle les îles à la lisière du monde, mais c’est un non-sens. Ces îles ne sont pas au bout du monde, mais au centre du monde. »

Cet article a été publié dans le magazine Traveler n° 5.