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Japon : les merveilles immatérielles de l’île de Sado

L’identité unique de l’île de Sado se livre à travers son histoire et ses traditions.

De Nadège Lucas, National Geographic
Photographies de James Whitlow Delano
Publication 8 déc. 2021, 10:37 CET, Mise à jour 14 déc. 2021, 15:53 CET
Itō Sekisui V, désigné Trésor national vivant du Japon en 2003, en train de réaliser une ...

Itō Sekisui V, désigné Trésor national vivant du Japon en 2003, en train de réaliser une poterie du style « Neriage », l'une de ses signatures.

PHOTOGRAPHIE DE James Whitlow Delano

Le voyageur en approche de l’île de Sado, nichée au cœur de la mer du Japon, est surpris, étonné par le panorama qu’elle lui offre. Avec ses sentiers escarpés, ses hautes falaises déchiquetant le ciel et la mer qui surplombent une côte volcanique, il pourrait lui trouver un faux air irlandais. Mais son regard accroche des collines et des rizières en terrasses dont le vert profond rejoint un océan paré d’une robe marine et turquoise. Surprenante, étonnante, et même éblouissante. Ses grands espaces, ses chaînes de montagnes, ses rivières, sa nature préservée et riche, offrent tant de diversité qu’elle dévoile un nouveau visage à chaque point cardinal comme à chaque saison.

Autant dire qu’il faudrait avoir beaucoup de temps devant soi pour découvrir tous ses secrets et toutes ses merveilles. Mais au-delà de ses paysages grandioses, c’est l’immersion dans des traditions qui lui sont propres que Sado va s’avérer fascinante pour celui qui la traverse.

Formée par une série de mouvements tectoniques sur plus de trois millions d'années, Sado, la plus grande île de la mer du Japon, regorge de magnifiques paysages naturels, comme celui de la baie de Senkakuwan dans le parc de Sado-Yahiko-Yoneyama. Une croisière en bateau à fond de verre, disponible plusieurs fois par jour, offre une vue spectaculaire sur les falaises rocheuses de 20 m de haut de la baie, qui se poursuivent sur plus de deux kilomètres.

PHOTOGRAPHIE DE James Whitlow Delano

Autrefois terre d’exil pour les intellectuels, nobles en disgrâce et artistes s’opposant aux gouvernements en place à différentes périodes, l’île de Sado a profité d’une population de haut niveau. Bien avant l’ère Edo (1603-1868), on compte de nombreux exilés parmi l’élite, tel le poète Hozumi Asomioyu en 722 pour avoir critiqué la famille impériale, l’empereur Juntoku en 1221 pour raison politique (il a perdu la perturbation de Jokyu, aussi connue sous le nom de guerre de Jokyu, une révolte visant à renverser le pouvoir en place), le moine bouddhiste Nichiren qui a critiqué le shogunat de Kamakura ou encore le célèbre dramaturge Zeami en 1434, lequel aurait encouru la colère du shogun.

Certains des meilleurs talents que comptait le Japon (artisans, charpentiers, marchands, marins, ingénieurs…) ont été incités à s’installer définitivement sur l’île de Sado, connue pour ses richesses souterraines (des mines d’or et d’argent ont été découvertes en 1601 et exploitées pendant près de quatre siècles).

La mine d’or étant devenue une source très importante de revenus pour le gouvernement d’Edo, celui-ci a missionné des samouraïs d’élite pour en superviser la production. Avant d’être une force armée, et bien loin de l’image guerrière véhiculée par certains romans et certaines œuvres cinématographiques, ces samouraïs étaient des bureaucrates éduqués, extrêmement cultivés, maîtrisant l’art traditionnel de la cérémonie du thé, tout comme celui du Nô qu’ils ont contribué à promouvoir. C’est ainsi que ces élites, qui possédaient une solide appréciation de la culture japonaise, ont fondé sur cette île une haute société avec des traditions fortes qui se transmettent de génération en génération.

Les rizières en terrasses d'Iwakubi s'étendent dans les montagnes à plus de 350 m d'altitude et surplombent le côté Honshu de la préfecture de Niigata jusqu’à la mer. Les rizières ont été transmises depuis plus de 300 ans, et il en reste aujourd'hui environ 460. Les rizières d'Iwakubi sont le premier site japonais répertorié par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture comme l'un des systèmes du patrimoine agricole d'importance mondiale, l'ensemble des « paysages exceptionnels d'une beauté esthétique qui associent biodiversité agricole, écosystèmes résilients et patrimoine culturel précieux. »

PHOTOGRAPHIE DE James Whitlow Delano

Dans cette culture propre à Sado, l’art et l’artisanat tiennent une place importante. On y retrouve donc le Nohgaku (Nô ou Noh), art traditionnel du spectacle composé de danse, de chants et de musique. Cette forme ancestrale de théâtre est profondément ancrée dans la vie quotidienne des habitants de l’île de Sado où elle s’est répandue en tant qu’art du spectacle dédié aux divinités.

L’artisanat le plus traditionnel de l’île de Sado est représenté par la céramique Mumyoi qui se transmet de père en fils depuis des générations.

Cet artisanat trouve ses racines dans les ressources naturelles des sols d’Aikawa, ancienne ville minière autrefois prospère grâce à ses mines d’or et d’argent. Le Mumyoi, une argile minérale rare extraite autour des mines d’or de Sado, s’est trouvée mélangée à d’autres types d’argile, en particulier l’argile céramique. Riche en oxyde de fer, cette argile rouge devient brillante lorsqu’elle est cuite à de très hautes températures et produit des poteries originales extrêmement solides, qui vont du simple article ménager (ustensile pour la cérémonie du thé) à l’œuvre d’art la plus cotée. Et c’est précisément à Aikawa que vit Itō Sekisui, un célèbre potier qui crée ces œuvres uniques déclarées patrimoine immatériel du Japon en 2003.

Itō Sekisui V, désigné Trésor national vivant du Japon en 2003, en train de réaliser une poterie du style « Neriage », l'une de ses signatures.

PHOTOGRAPHIE DE James Whitlow Delano

Né sur l’île de Sado en 1941, Itō Sekisui est issu d’une longue lignée (15e génération) de céramistes. À sa naissance il reçoit le nom de Yochi Itō. En japonais, le premier caractère de son nom (Yo) signifie « four ».

Il n’a que 19 ans lorsque son père meurt alors qu’il étudie la céramique à l’Institut de Technologie de Kyoto, une prestigieuse université. Jeune diplômé, il retourne à Sado en 1966 où il commence à créer une série de céramiques Mumyoi de trois styles distincts. En 1972, avec la toute première série nommée Yohen, il remporte son premier prix à l’exposition des arts et métiers traditionnels du Japon.

En 1977, il hérite de l’entreprise familiale et il succède à son père, devenant alors Itō Sekisui V. S’inspirant des œuvres traditionnelles de ses ancêtres, il crée au cours des années 1980, une série de céramiques de forme cylindrique baptisée Neriage. Différentes argiles de plusieurs couleurs sont mélangées ensemble, découpées en tranches rondes puis disposées les unes à côté des autres, créant un subtil motif floral ou encore de délicats oiseaux qui semblent avoir été dessinés au pinceau.

La série Sadogashima, dont le style présente un aspect déformé et accidenté qui n’est pas sans rappeler la côte rocheuse de l'île de Sado, sera, quant à elle, révélée en 2009.

Maître Sekisui V a commencé à créer des articles Mumyoi en 1966 et a introduit trois styles distincts à ce jour. Sa première création fut la série de céramiques « Yohen », avec ses couleurs « fluctuantes » rouge et noir affinées lors des passages au feu (en haut à gauche). Sa création suivante fut la série de céramiques marbrées « Neriage ». Des argiles de différentes couleurs sont malaxées ensemble en forme cylindrique et coupées en tranches rondes. Les sections transversales sont ensuite disposées les unes à côté des autres, révélant des motifs de fleurs ou d'oiseaux (à droite). Sa série « Sadogashima » présente un aspect déformé et accidenté, qui rappelle la côte rocheuse de l'île de Sado (en bas à gauche).

PHOTOGRAPHIE DE James Whitlow Delano

C’est à New-York que la galerie d’art Onishi accueille, en 2017, la première exposition solo d’Itō Sekisui en dehors du Japon, lui permettant d’exporter la magie de ses poteries jusqu’aux États-Unis et d’offrir un tournant décisif à sa carrière. En effet, ses œuvres seront ensuite exposées par des institutions aussi mythiques que le Victoria & Albert Museum de Londres ou le Smithsonian Museum de Washington.

En 2005, il reçoit la médaille avec ruban violet qui distingue sa contribution aux réalisations académiques et artistiques. Désigné Trésor national vivant du Japon en 2003, Itō Sekisui V obtient ainsi la plus haute distinction dans le travail de préservation du patrimoine culturel. Enfin, en 2011 il est décoré de l'Ordre du Soleil Levant, Rayons d'or avec rosette de l'empereur du Japon.

Sur l’île de Sado, dans le musée Itō Sekisui situé au sommet d’une colline proche de la côte, les visiteurs peuvent apprécier nombre de ses œuvres et, au détour d’une section exposant les œuvres de ses ancêtres, croiser le sourire du Maître, particulièrement heureux de partager son héritage. Et Itō Sekisui de conclure : « Près de 400 ans se sont écoulés depuis que mon ancêtre est venu à Sado, attiré par ses charmes. C’est une responsabilité lourde à porter, car j’ai été formé non seulement par les quelque 80 années de ma propre vie, mais aussi par les nombreuses autres vies qui l’ont précédée… »

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