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Križna, la sublime grotte slovène sculptée par les eaux

Des photographies inédites et spectaculaires révèlent la magie de deux grottes sculptées par les eaux, en Slovénie.

De Marko Simic, National Geographic
Photographie De PETER GEDEI
Publication 25 juin 2021 à 12:01 CEST
Le Calvaire (Kalvarija), dans la grotte de Križna. La galerie abrite des cascades de dépôts de ...

Le Calvaire (Kalvarija), dans la grotte de Križna. La galerie abrite des cascades de dépôts de minéraux carbonatés et un lac. Le réseau de cavités, long de 8 km, compte 45 plans d’eau, dont 22 lacs restent accessibles aux visiteurs.

Photographie de PETER GEDEI

La cavité se nommait autrefois Mrzla jama, « Grotte froide ». Elle se situe à 34 km de Ljubljana, dans le sud de la Slovénie, près d’une route entre deux villages. On l’appelle aujourd’hui Križna, du nom l’église Sv. Križ (Sainte-Croix) voisine, érigée au sommet d’une montagne de 857m. Là, dans le bassin de la rivière Ljubljanica, l’eau s’infiltre à travers un paysage de calcaire karstique et forme une fascinante succession de dépressions (ou dolines), de grottes et de passages souterrains.

Des fouilles ont montré que des humains ont fréquenté la grotte pendant des millénaires. Des fragments de poterie trouvés près de l’entrée remontent à l’âge du bronze. Un nom inscrit sur une paroi a été daté de 1557. On doit la première mention de la grotte de Križna à l’Anglais John James Tobin, après sa visite du site, en 1832.

En 1838, le forestier Jožef Zörer fut le premier à la décrire et à la dessiner. En 1878, le géologue viennois Ferdinand von Hochstetter mit au jour 4 600 ossements de quelque 100 ours trogloxènes (fréquentant les cavités). Son équipe put assembler deux squelettes complets, qui furent exposés au Muséum d’histoire naturelle de Vienne. L’année suivante, lors de la deuxième fouille de von Hochstetter, l’archéologue Josef Szombáthy réalisa la première carte détaillée de la grotte.

En 1930, des membres de la société de spéléologie de Ljubljana posent avec des soldats yougoslaves stationnés à la frontière avec l’Italie, toute proche. Sur ce cliché réalisé avec un retardateur dans le passage du Lac, l'éminent photographe slovène de l'expédition, Franci Bar, se tient sur le rebord de la barque, près de l'échelle.

Photographie de FRANCI BAR, ARCHIVES DE LA SOCIÉTÉ D'EXPLORATION SPÉLÉOLOGIQUE DE LJUBLJANA

Pendant plus de quatre-vingts ans, jusqu’à la découverte de ses lacs souterrains, la grotte de Križna resta surtout connue pour ses ossements d’ours. Quatre espèces d’ursidés trogloxènes, bien plus grandes que les ours bruns actuels, rôdaient dans la majeure partie de l’Europe au Pléistocène. Elles s’éteignirent il y a 26 000 ans environ, avant le dernier maximum glaciaire.

Des générations d’ours se réfugièrent et hibernèrent dans les grottes karstiques sèches aisément accessibles sur l’ensemble du plateau du Karst, en Slovénie. Une section de la grotte de Križna s’appelle le passage de l’Ours (Medvedji). Avant qu’une coulée stalagmitique géante ne l’obstrue, elle abritait Ursus ingressus, une espèce venue d’Asie voilà environ 50 000 ans.

Après les fouilles de von Hochstetter, la grotte attira des visiteurs. Hélas, sa célébrité s’accompagna de pillages. Des concrétions furent brisées puis vendues sur des étals près de la grotte de Postojna, destination touristique plus connue, à environ 30 km de là. En 1908, les partisans de la préservation de Križna exprimèrent leur consternation dans la Planinski vestnik (« Gazette alpine ») : « Il est malheureux que ce “marché de Postojna” soit autorisé ! Comme si une stalactite était une fleur qui peut repousser en un an ! »

Étonnamment, malgré la popularité de la grotte de Križna, son spectaculaire réseau aquatique resta longtemps ignoré. En 1926, Maks Prezelj, professeur au lycée de Ljubljana, et sa classe de sciences furent les premiers à explorer la grotte en bateau. Lors d’une expédition de plusieurs jours, ils suivirent ce qui est aujourd’hui connu comme le passage du Lac (Jezerski Rov) jusqu’au Calvaire (Kalvarija), au confluent de deux ruisseaux souterrains.

Entre 1927 et 1934, des membres de la société de spéléologie de Ljubljana explorèrent à leur tour ces passages aquatiques. Vu l’emplacement stratégique de la grotte, alors sur le territoire du royaume de Yougoslavie et à 7 km de la frontière avec l’Italie, ils reçurent parfois l’appui de soldats yougoslaves stationnés dans la région.

 

L'EAU POUR ARCHITECTE

Les précipitations s’infiltrent dans le paysage karstique alentour et s’écoulent dans la Križna. Les fortes pluies gonflent les écoulements dans des dolines appelées « ponors ». Et cette eau nourrit la vie : quelque trente-six espèces aquatiques habitent la grotte, principalement des troglobies (animaux endémiques des cavités). Ajoutez-y une douzaine de troglobies terrestres, et voici l’un des habitats troglodytiques les plus peuplés de la planète.

Le passage du Lac (Jezerski) s’achève par un ponor (doline par où l’eau disparaît). Le passage est à sec de façon saisonnière, mais peut également être inondé. Au bas des parois, la bande grise indique la ligne des plus hautes eaux.

Photographie de PETER GEDEI

L’eau des grottes est saturée de minéraux, éléments constitutifs des quarante-cinq lacs souterrains qui distinguent la grotte de Križna. Les eaux de pluie acides dissolvent de grandes quantités de minéraux carbonatés, tels le calcaire et la dolomite.

Au sein de la grotte, lorsque l’eau entre en contact avec l’air, elle libère du dioxyde de carbone et dépose les minéraux dissous, créant les coulées stalagmitiques. Celles-ci accrètent au rythme moyen de 0,25 mm par an. Des barrières s’érigent ainsi le long des passages aquatiques et des lacs finissent par se former entre elles.

Les visiteurs furent vite attirés par les promenades en bateau sur les lacs cristallins, au milieu des stalactites et des coulées stalagmitiques dorées qui plongent par endroits dans l’eau, créant ainsi des illusions d’optique. En 1940, l’armée yougoslave construisit une route d’accès et élargit l’entrée de la grotte pour y installer un entrepôt et un abri. Par la suite, les spéléologues clôturèrent l’accès pour protéger le site.

Les coulées stalagmitiques étant fragiles, le nombre de visiteurs est désormais limité – plus de 10 000 par an. Environ 10 % d’entre eux ont droit à une visite en bateau, les autres parcourant les sections sèches avec des lampes frontales.

À Kittlova Brezna (puits de Kittl), des passages submergés bloquaient l’avancée des explorateurs vers l’ouest. Ceux-ci progressaient donc vers l’est et l’amont. Un traçage par colorant avait révélé que de l’eau de la grotte sourdait d’une source voisine. Des explorateurs ont cherché un point de sortie vers l’ouest. Ils ne l’ont jamais trouvé. Mais plusieurs fissures et trous d’air laissaient supposer l’existence d’une vaste grotte, plus bas.

Dans les années 1970, des spéléologues ont tenté d’élargir une faille sur le pourtour d’une doline effondrée, nommée Dihalnik, à Grdi dol, au sud-ouest de l’entrée de la grotte de Križna. Les travaux, trop complexes, ont été stoppés.

Dans la Nouvelle Grotte de Križna, près de la doline Dihalnik, les voûtes dorées des coulées minérales fusionnent avec les stalagmites, formant une colonne de concrétions.

Photographie de PETER GEDEI

Environ vingt ans plus tard, des spéléologues locaux ont continué d’élargir la faille. En 1991, après avoir creusé pendant 200 heures un étroit tunnel (long de 26 m et menant à 15 m de profondeur), ils ont débouché dans un passage vers une salle lacustre, le siphon du Tributaire (Pritočni).

La courte distance entre les lacs du siphon et les puits de Kittl suggérait qu’ils avaient découvert une extension de la grotte de Križna. Dans la nouvelle cavité, des bouts d’ossements d’ours trouvés dans les sédiments du lit de la rivière ont corroboré le lien entre les deux. Le jour même, les explorateurs se sont aventurés en canot gonflable dans le passage aquatique sur plus de 1 km.

Ils ont atteint le fond de la grotte au niveau d’un gouffre, qu’ils ont baptisé le siphon de l’Espoir (Sifon upanja). La source se trouvait à seulement 650 m de là, de l’autre côté du siphon.

Or, lorsqu’elle s’écoule dans le passage submergé entre les deux siphons (les puits de Kittl, dans Križna, et le Tributaire, dans la Nouvelle Grotte de Križna), l’eau subit une transformation chimique inexpliquée. Il en résulte une atmosphère différente dans la nouvelle grotte.

Au fil de son cours, un ruisseau dépose des minéraux, qui forment des barrières de coulées stalagmitiques. Celles-ci retiennent la plupart des lacs de la grotte. Ici, une fissure profonde entaille une barrière et relie deux lacs (seul l’un est visible, au premier plan).

Photographie de PETER GEDEI

Près de l’eau au débit rapide, les barrières sont d’un jaune doré intense. Ailleurs, le ruisseau a dissous les coulées stalagmitiques, la roche décapée révélant un revêtement noir de manganèse. Née du contraste entre coulées dorées et roche noire, de la magie du ruisseau et des lacs qui les ceignent, cette beauté est toutefois vulnérable.

Après la découverte de la grotte, experts et autorités ont convenu qu’il fallait limiter l’accès au site. Une étude officielle y a été lancée en 1991. Seize spéléologues de l’Institut de recherche sur le karst y ont passé plus de 700 heures et ont enregistré une longueur de 1 415 m.

En 2004, la Slovénie a adopté une loi sur la protection des grottes. Sur les 13659 grottes du pays, seules six sont fermées au public – dont la Nouvelle Križna. Celles-ci sont jugées si vulnérables que toute exposition au public pourrait les endommager ; l’entrée est réservée aux chercheurs. Moins de trente personnes ont parcouru le passage aquatique de la Nouvelle Križna.

Creusées par l’eau, des vagues d’érosion verticales (ou flûtes) strient les parois du passage de Dežman, où la silhouette du spéléologue Janez Jaka Cerar offre une idée de l’échelle. Le passage se trouve près de l’entrée de la Križna, en Slovénie. Le pays compte plus de 13 500 grottes.

Photographie de PETER GEDEI

Les grottes de Križna et de la Nouvelle Križna continuent de captiver les explorateurs. Elles sont sans doute reliées entre elles. Mais, tant que nul n’aura réussi à passer de l’une à l’autre, elles seront considérées comme séparées. Aux puits de Kittl, dans les profondeurs du lac du siphon, sous 70 m d’eau, des plongeurs cherchent encore un passage à travers les formations rocheuses géantes qui bloquent leur progression.

Quant au siphon du Tributaire de la Nouvelle Križna, il est sûrement plus profond que les 124 m déjà atteints par les plongeurs. La nature garde jalousement ses mystères : l’étendue des deux joyaux gisant sous la montagne de Križna continue de nous échapper.

Article publié dans le numéro 261 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine.

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