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La langue des émotions est-elle universelle ?

Nous ne pouvons pas voyager ? Qu'à cela ne tienne, partons à l'aventure dans le monde merveilleux de la sémantique.

Publication 25 janv. 2021, 15:09 CET
Une danseuse derviche virevolte au Bab Al Shams Desert Resort and Spa de Dubaï, aux Émirats ...

Une danseuse derviche virevolte au Bab Al Shams Desert Resort and Spa de Dubaï, aux Émirats arabes unis. Il existe dans chaque langue des mots uniques pour décrire les émotions humaines, comme le terme « tarab » en arabe, un état d'extase induit par la musique.

Photographie de Christian Heeb, Redux

« Le lexique d'une langue étrangère, c'est comme la carte d'un pays que vous n'avez jamais visité, » illustre le psychologue Tim Lomas, maître de conférences à l'université de Londres-Est.

Là où les voyageurs pensent que pour comprendre le monde, il faut le voir, certains linguistes adoptent un paradigme légèrement différent : pour eux, ce sont les mots qui façonnent notre perception du monde. De cette façon, l'étude de la langue offre une fenêtre sur l'expérience humaine.

Pour ces chercheurs, les dictionnaires s'apparentent à des cartes, ils contribuent à définir la topographie et la structure de notre monde. Parfois, ils ouvrent la voie à la découverte. Ainsi, les voyageurs immobilisés par la pandémie devraient trouver dans l'apprentissage de nouveaux mots, ou d'une nouvelle langue, la meilleure alternative au voyage pour élargir leurs horizons.

En tant que collectionneur de mots, Lomas fera un excellent guide touristique. Il étudie les mots que nous mettons sur nos émotions, nos rêves et nos désirs, des mots d'une incroyable diversité à travers les 7 117 langues parlées dans le monde. Ses recherches ont donné naissance à un glossaire international des sentiments.

 

UN MONDE D'ÉMOTIONS

De l'aléoute au zoulou, les langues se composent de termes uniques pour décrire nos vies intérieures et Lomas en a rassemblé plusieurs milliers dans une lexicographie interactive. Cet index interrogeable de mots est classé par langue et par thème, inspiré de toutes les régions du globe.

Entre « rêverie » et « désir », les différentes catégories de son recueil regorgent de trésors : amusez-vous avec le terme allemand zielschmerz, la peur de concrétiser un rêve de longue date, ou montez le volume et laissez le tarab vous emporter, un mot arabe décrivant un état d'enchantement ou d'extase spécifiquement induit par la musique.

De tels mots sont un voyage à eux seuls. Le terme wolof teraanga qualifie l'esprit d'hospitalité, de générosité et de partage qui imprègne la vie au Sénégal, où les voyageurs profitent de l'accueil chaleureux traditionnellement réservé aux invités.

Lomas a puisé dans ses propres voyages pour créer son lexique. Il y a plus de vingt ans, le jeune Lomas a passé six mois à parcourir la Chine. À travers ce voyage, il a rencontré des cultures lointaines et de nouveaux systèmes de croyances, notamment le bouddhisme, né en Inde avant de conquérir l'Asie. Les concepts de tao et de nirvana ont fait forte impression sur le jeune explorateur.

« La Chine avait tellement de théories riches sur l'esprit, le bien-être et les émotions, » se souvient-il. « J'avais tout à fait conscience que ces théories dépassaient l'horizon de mes conceptions. » Pour Lomas, la rencontre avec ces mots alors étrangers et les idées qu'ils véhiculaient a été la source d'un intérêt à vie pour le bouddhisme et la méditation.

« Il existe de réelles barrières à percevoir notre vie émotionnelle à travers le seul prisme de notre langue maternelle, » dit-il. Cette conviction est à la base du lexique et Lomas ne manque pas de l'appliquer à ses recherches en psychologie. Pour comprendre l'esprit humain, suggère-t-il, il faut regarder au-delà de sa propre culture.

 

INTRADUISIBLES, VRAIMENT ?

Vous reconnaîtrez peut-être dans le recueil de Lomas certains termes des listes de mots « intraduisibles » qui ont déferlé sur le Web ces dernières années. On y trouve des mots comme hygge, une sensation toute scandinave de plaisir et de confort chaleureux, ou sisu, une forme de stoïcisme célébrée en Finlande.

Bon nombre de linguistes restent sceptiques face à ces listes. « Souvent, elles se rapprochent étrangement des stéréotypes sur la culture en question, » écrit David Shariatmadari dans son livre Don’t Believe a Word: The Surprising Truth About Language où les mythes linguistiques tombent les uns après les autres.

D'ailleurs, l'idée même de termes « intraduisibles » ne résiste pas longtemps à un examen attentif, explique l'auteur. Après tout, ces listes ne fournissent-elles pas une traduction tout à fait acceptable des mots en question ? Au lieu d'« intraduisible », il serait plus judicieux de dire que les autres langues manquent d'une équivalence directe, en un seul mot.

Et, surprise : ce n'est pas uniquement le cas des mots ultra-spécifiques tels que hygge ou sisu. En matière de sentiments, les équivalents de traduction sont moins fréquents qu'il n'y paraît. Des termes aussi simples que happiness (bonheur), sadness (tristesse) et anger (colère) pour le locuteur anglophone (ou francophone) ne sont pas universels et n'existent pas dans toutes les langues.

Prenons par exemple happy, heureux en français. Un bref coup d'œil au dictionnaire Anglais-Polonais vous donne la traduction szczęśliwy et il en va de même pour le terme français. Cependant, le szczęśliwy polonais est différent du happy anglais, affirme le défunt poète polonais Stanisław Barańczak, à qui les Polonais doivent la traduction d'œuvres riches en émotions écrites par des auteurs comme William Shakespeare et Emily Dickinson.

Là où happiness peut évoquer une joie ordinaire, szczęśliwy est réservé à « un état rare de bonheur profond ou de pleine satisfaction, lié à des éléments comme l'amour, la famille, le sens de la vie, » écrivait Barańczak dans son ouvrage Emotion and Cause: Linguistic Theory and Computational Implementation. Le contexte émotionnel de szczęśliwy est différent de celui suggéré par happiness. Ce qui semble une traduction facile se révèle être tout le contraire.

 

LE SENS DES MOTS

Pour apprendre une nouvelle langue, certains décorent leur intérieur de petites fiches de vocabulaire et transforment leur mobilier en un véritable jeu de mémoire sur cartes. Mais alors, si les mots se résument à des étiquettes, en quoi la façon dont nous évoquons nos émotions importe-t-elle ?

Pour certains chercheurs, les mots sont les subtils maçons de notre perception du monde. C'est une conviction que partage la neuroscientifique Kristen Lindquist, directrice du Carolina Affective Science Lab de l'université de Caroline du Nord. Les mots que nous utilisons, a-t-elle découvert, jouent un rôle important dans la transformation des expériences en émotions reconnaissables. Elle rattache ce processus à une sorte de catégorisation, comme si chaque expérience était glissée dans un tiroir mental.

« Le cerveau procède en permanence à une catégorisation automatique et implicite, » explique Lindquist. Elle décrit par exemple l'écran de son ordinateur sur lequel s'affiche une photo de montagne. De minuscules pixels de lumière jaillissent de l'écran et son cerveau utilise les catégories acquises par son expérience, les montagnes qu'elle a déjà vues, pour interpréter l'image. Sans ces catégories, intrinsèquement liées au langage, l'écran ne serait qu'un assemblage aléatoire de couleurs.

« C'est par ce même processus que naît toute expérience émotionnelle, » indique-t-elle. « Les concepts que nous connaissons reposent en grande partie sur la langue que nous parlons, et c'est d'autant plus vrai pour les catégories très abstraites comme celle des émotions. »

En s'appuyant sur la théorie psychologique du constructionnisme, Lindquist nous explique la naissance d'une émotion telle que la joie. En premier lieu vient une myriade de pensées, d'odeurs, d'observations et d'autres expériences. Notre cerveau utilise les catégories existantes pour trier ce torrent de sensations et nous permettre d'en faire sens.

L'immersion dans chacune de ces catégories, poursuit-elle, c'est la découverte assurée d'une incroyable diversité. Les sentiments peuvent être flous, flottants et difficiles à définir, mais les mots sont là pour assurer leur cohérence. « La langue, c'est la colle, » illustre-t-elle.

 

LA RICHESSE DES LANGUES

L'apprentissage d'une nouvelle langue offre à cette colle une plus grande flexibilité. « Il existe toutes sortes de différences quant à la finesse avec laquelle sont définies vos catégories, » déclare Aneta Pavlenko, linguiste au Center for Multilingualism in Society across the Lifespan de l'université d'Oslo. En devenant bilingue ou polyglotte, Pavlenko soutient qu'il nous est possible de restructurer ces catégories, d'élargir notre perception des émotions.

« Là où vous ne perceviez qu'un seul type de colère, il vous faut désormais en identifier trois ou quatre différents, » explique-t-elle. Le constat est identique pour la joie, le plaisir et même l'amour.

Pour restructurer vos catégories émotionnelles, Pavlenko précise qu'il faudra aller plus loin que le simple jeu de mémoire sur carte. Le nouveau vocabulaire devra être mis en pratique, de préférence dans une situation où il sera question de sentiments. À cet égard, elle évoque l'idylle interculturelle comme le chemin le plus court vers la restructuration.

Néanmoins, si le bavardage amoureux en tagalog ou en ourdou ne figure pas au programme de votre hiver, vous trouverez tout de même dans l'étude des langues l'ouverture d'esprit recherchée, assure Lomas. Certes, la lecture d'une carte n'offre pas les mêmes sensations que l'exploration des moindres recoins d'un paysage, mais elle nous donne une idée de sa forme ; tout comme l'apprentissage de nouveaux mots nous donne une idée de l'étendue du monde des émotions.

À l'heure où nous avons du mal à mettre des mots sur notre ressenti face à la pandémie, le réconfort peut venir des langues étrangères, sous la forme de mots associés à des sentiments que le français peine à décrire.

Après plusieurs mois passés loin de nos proches, nous pouvons assurément tous nous retrouver dans le terme roumain dor, une sensation de manque intense liée à des personnes ou des lieux. Les instants de bonheur au milieu d'une période difficile nous renvoient au bēi xî jiāo jí chinois, un savant mélange de joie et de tristesse. Quant aux voyageurs restés chez eux au nom de la sécurité, ils se sentiront peut-être tiraillés par le fernweh, la nostalgie allemande des lieux encore inconnus.

« Il s'agit de saisir notre façon de vivre et d'expérimenter la vie, » conclut Lomas. « Et je pense que les mots peuvent nous être utiles. »

 

Jen Rose Smith est une journaliste voyage basée dans le Vermont, diplômée en linguistique à l'université de Californie à Berkeley. Elle a étudié le français, l'espagnol, le portugais et le latin. Retrouvez-la sur Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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