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Les grottes « de la Belle au bois dormant » s'ouvrent aux touristes

Longtemps déchiré par la guerre, le Kosovo ouvre désormais aux touristes ses merveilles naturelles. Parmi celles-ci, certains des souterrains les plus fantastiques d’Europe.

De Robert Draper
Publication 21 mars 2022, 17:18 CET
La grotte de marbre, située à Gadime, au Kosovo, n’est qu’une des nombreuses grottes qui font ...

La grotte de marbre, située à Gadime, au Kosovo, n’est qu’une des nombreuses grottes qui font de ce pays un haut lieu de la spéléologie.

PHOTOGRAPHIE DE Arben Llapashtica

Un matin d’automne, près du village de Radavc, dans la vallée kosovare de Rugova, je m’éloigne de mon hôtel par un sentier pédestre longeant le Drin blanc, rivière vive et fraîche où vivent des truites et qui file du Rusolia, sommet des monts Maudits, à l’Albanie, environ 150 kilomètres plus au sud.

Au gré des flots, je tombe sur la plus grande chute d’eau du Kosovo, le spectacle des cascades qui ressortent de terre çà et là est merveilleux. Je finis par reprendre mon chemin et, un bon kilomètre plus loin, passé les dernières edelweiss en fleurs ayant survécu à l’été, j’arrive à l’entrée d’une grotte que clôt un portail.

Une jeune femme, la vingtaine, est assise dans une cabine juste à côté. Melisa Bojku prend mes deux euros et me tend un casque. Elle va jusqu’au portail avec son porte-clés et, ensemble, nous avançons tant bien que mal dans la gueule étroite de la grotte. Il y fait froid et humide. Quelques chauves-souris volent en nous frôlant le crâne. Une odeur de guano, un parfum déliquescent sans être entêtant, flotte dans l’atmosphère. Le sol de la grotte est glissant mais relativement simple à parcourir. Des lumières vertes, jaunes et rouges font discrètement luire la roche calcaire de ses couloirs drus. C’est à la fois austère et baroque, comme si je venais d’entrer dans une cathédrale superbe dédiée à une déité primordiale.

Melisa Bojku m’apprend que cette grotte ciselée façonnée par l’eau a au moins deux millions d’années et que les stalagmites bourgeonnantes à nos pieds, qui ont environ 500 ans, ne sont que des bébés par comparaison avec les stalactites scintillantes qui se trouvent au-dessus de nos têtes. Elle attire mon attention sur les traces rouges d’oxyde de fer, témoins de collisions immémoriales entre calcaire et roche volcanique. En nous enfonçant d’un pas régulier, nous finissons par distinguer le contour obscur d’un canal souterrain. En contrebas séjourne une importante population de criquets qui se nourrit d’insectes présents sur le guano de chauve-souris. On ne les voit pas.

Des stalactites se cramponnent au plafond de la grotte de marbre, également connue sous le nom de grotte de Gadime. Découverte en 1966, c’est une des seules grottes gérées par le gouvernement kosovar.

PHOTOGRAPHIE DE Bujar Gashi

Melisa Bojku est navrée, nous ne pourrons pas accéder à la salle suivante. On y a découvert des vestiges humains du néolithique datant d’il y a 6 000 ans et des archéologues y effectuent des fouilles en ce moment même. On y a également découvert une balle de la Première Guerre mondiale ainsi qu’une pipe datant de la même période. Selon des rumeurs dont lui ont fait part des gens du coin, on y trouverait même des traces de la présence de soldats de la Seconde Guerre mondiale. Qui sait ce qui pourrait resurgir en creusant un peu…

Il y aurait jusqu’à un millier de chauves-souris réparties en huit espèces dans la grotte. « En journée, elles se détendent », déclare Melisa Bojku. Et avec un sourire timide, elle ajoute : « J’aime bien venir ici après ma journée de travail, vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, juste pour me tenir là et les écouter voler dans tous les sens, s’agiter comme des folles. Mes amis pensent que je suis un peu bizarre. »

 

AMATEURS DE GROTTES

La grotte de la Belle au bois dormant, surnom qu’on donne à cette formation géologique antédiluvienne de Radavc, a été découverte par des archéologues serbes en 1968. Mais elle n’apparaîtrait sur aucune carte du Kosovo, ni ne serait cette destination touristique attirant jusqu’à 23 000 visiteurs adultes chaque année, sans les efforts de Fatos Katallozi, amoureux de la nature âgé de 57 ans, qui a fait de Melisa Bojku, écolière tout ce qu’il y avait de plus normale, une fana des grottes.

Sans l’aide de personne ou presque, Fatos Katallozi a fait du Kosovo une destination de choix pour l’exploration spéléologique en Europe. Son histoire s’inscrit tout à fait dans la lignée de celle d’autres Kosovars ayant fait preuve d’une détermination sans faille à reconstruire leur pays déchiré par la guerre ces vingt dernières années.

Parmi les grottes les plus connues du monde, certaines sont faites entièrement de glace (comme l’Eisriesenwelt, à Werfen, en Autriche), et d’autres de lave (comme la Cueva de los Verdes, aux îles Canaries), mais la vaste majorité d’entre elles sont faites de calcaire poreux.

La région des Balkans, dont le sol est composé à 70 % de calcaire, abonde logiquement en grottes. La plus célèbre d’entre elles est également la plus grande d’Europe : la grotte de Postojna, en Slovénie, découverte il y a 200 ans et ayant attiré le nombre renversant de 38 millions de visiteurs depuis lors. En Roumanie, certaines grottes sont encore plus profondes que celle de Postojna. Les fouilles récentes ont toutefois tendance à s’attarder sur les grottes albanaises et bulgares.

L’entrée de la grotte de la Reine encadre la vallée de Rugova, au Kosovo. Pour l’atteindre, les spéléologues empruntent une via ferrata jusqu’au dénommé « pont Tibétain » qui donne sur un sentier étroit mais bien entretenu.

PHOTOGRAPHIE DE Bujar Gashi

Le Kosovo n’a beau faire que la taille de l’Île-de-France, ce n’en est pas moins un petit paradis de montagnes saillantes et de cours d’eau scintillants pour les amoureux de la nature. Le monde a mis du temps à s’en rendre compte. Et, disons-le franchement, le gouvernement kosovar aussi. Le Kosovo, marqué par la guerre, est le dernier pays des Balkans à avoir vu le jour, et c’est aussi le plus pauvre. De plus, il doit encore être reconnu officiellement par son voisin serbe. On comprend donc qu’il ait rencontré quelque difficulté à se vendre comme une destination touristique. Il n’y a par exemple pas de ministère du tourisme au Kosovo. On n’y trouve que deux parcs nationaux manquant cruellement de personnel. Le secteur sous-développé du tourisme au Kosovo a donc dû compter en grande partie sur les initiatives de protagonistes locaux comme Fatos Katallozi.

Je vais voir Fatos Katallozi dans les locaux de son entreprise, Outdoor Kosovo, situés dans la ville de Peć, où on faisait autrefois commerce d’or et d’argent. Celle-ci a en grande partie été rasée par les troupes serbes lors de la guerre en 1999 et a été reconstruite par la suite.

Dégingandé, visage de faucon, Fatos Katallozi me mène jusqu’à sa jeep chargée de matériel de spéléologie. Nous faisons route vers le nord-ouest, nous extirpons des embouteillages de la ville et roulons pendant encore 20 minutes dans la vallée de Rugova. Nous dévalons une chaîne montagneuse recouverte de forêts dont les frondaisons ont pris les couleurs électriques de l’automne. Des chutes d’eau semblent suinter de chaque pan de montagne.

Au sommet d’Hajlan, sur ce mont de la région de Rugova, les alpinistes s’offrent une vue panoramique sur le Kosovo.

PHOTOGRAPHIE DE Pavel Dudek, Alamy Stock Photo

« En tant qu’enfant des montagnes, j’ai toujours eu de la curiosité pour les grottes », me dit-il alors que nous poursuivons notre route. « Mais tu ne peux pas aller t’y promener tout seul sans lampes spéciales. » Lui revient alors à l’esprit un week-end en famille à Radavc quand il était petit, dans un coin connu pour ses papillons, ses renards, ses edelweiss et, bien entendu, sa cascade de toute beauté.

Là-bas, des villageois vendant du miel et des noix ont mené la famille Katallozi jusqu’à la grotte. Fatos a encore un souvenir vivace des rafales de vent froid qui s’échappaient de l’entrée étroite de la grotte. Ce jour-là, ils ont fait demi-tour, mais le jeune garçon s’est promis d’y revenir un jour.

Les années ont passé, Fatos Katallozi a officié dans l’armée yougoslave puis s’est inscrit à l’université au Kosovo, jusqu’à ce que les dirigeants serbes la fasse fermer pour avoir enseigné l’albanais, ce qui était interdit sous le régime de Slobodan Milosevic. Pendant la guerre, il s’est installé à Londres où il a travaillé comme ingénieur maintenance pour les chemins de fer nationaux. Il est revenu en 2002 pour voir que Peć était toujours en ruines. Le Kosovo ne pouvait pas aller plus bas. Mais Fatos Kattalozi, si.

En 2005, il a formé un club spéléologique au Kosovo en compagnie de quelques amis. Il a mis un point d’honneur à explorer les grottes de chaque pays d’Europe qu’il visitait, de la Grèce au Luxembourg. Ce faisant, il s’est souvenu de la grotte de sa jeunesse et de l’attrayante cascade qui se trouvait à côté. Il y est retourné, et après y avoir rampé pour la première fois, il a porté une lampe à hauteur d’yeux et ce qu’il a vu l’a émerveillé.

La municipalité de Peć a accepté de laisser Fatos Katallozi faire de sa grotte locale un site touristique. Il a monté un projet afin d’ériger des ponts en métal, d’installer des luminaires et un stand. En octobre 2016, une agence suisse investissant dans des programmes agricoles et touristiques au Kosovo lui a octroyé une petite bourse, à la condition qu’il embauche au minimum trois employés originaires de la région et au moins une femme. Fatos Katallozi en a recruté sept, dont Melisa. Il a ouvert la grotte aux touristes en avril 2017 sous son nouveau surnom. « Car qu’est-ce que vous préféreriez visiter ? La grotte de Radavc ou la grotte de la Belle au bois dormant ? », s’exclame-t-il en riant aux éclats.

 

MONDES SECRETS

Fatos Katallozi affirme que chaque grotte est différente, autant que le sont chacun des corps humains. Elles possèdent leurs propres particularités historiques, morphologiques, climatiques et dimensionnelles. Dans la vallée de Rugova, nous sommes descendus dans le plus grand réseau souterrain du pays : les cavernes du Grand canyon, imposante cité de 13 kilomètres de long, toute en flèches de calcaire et en galeries sinueuses, dont les plafonds culminent à plus de 300 mètres de hauteur, et dont le fond est tapi de quatre lacs souterrains pas encore complètement cartographiés.

Il faut une demi-journée pour les explorer, et la force d’âme vésicale qui va avec. Fatos Katallozi et son club sont les gardiens de la grotte, au pied de la lettre ; ce sont les seuls à en posséder la clé. « C’est comme un labyrinthe, et sans guide vous allez vous perdre », prévient-il sans avoir besoin de donner plus de détails.

Les quatre grottes situées près du village de Kusar sont plus faciles à parcourir et sont accessibles depuis un sentier forestier. Couvertes par un feuillage dense, les quatre grottes de Kusar sont moins remarquables pour leurs caractéristiques géologiques que pour les marques noires présentes sur leurs murs, vestiges des feux qu’y allumaient les humains qui y ont un jour vécu. Fatos Katallozi a mis au jour un certain nombre d’ossements d’anciens mammifères ; des banquets familiaux s’y seraient donc tenu. Les habitants du coin, parmi lesquels le berger ayant dévoilé l’existence des grottes de Kusar à Fatos Katallozi, les considèrent toujours comme des lieux sacrés.

Avec l’aide du maire de Kusar, Fatos Katallozi a levé les fonds nécessaires pour construire des escaliers et des rampes à travers ce réseau de grotte. D’ailleurs, on lui doit également l’ouverture des cavernes du Grand canyon aux visiteurs, après des années passées à cartographier leurs profondeurs avec le concours d’équipes italiennes et slovaques.

Comme la grotte de la Belle au bois dormant, il s’agit là d’écrins naturels dans toute leur crudité. Ce qui contraste avec la grotte de marbre, administrée par le gouvernement et située non loin de la capitale Pristina, avec ses portes en verre, son restaurant, et ses hordes quotidiennes d’écoliers. L’avenir de tout pays, celui du Kosovo y compris, dépend en partie de la façon dont il panse les plaies de son passé.

En ce moment même, Fatos Katallozi continue d’écumer les montages de l’ouest du Kosovo, à l’affût d’une chute d’eau s’extrudant d’un pan de calcaire, emportant avec elle carbonate de calcium et autres minéraux et formant des fissures ouvrant sur un demi-monde obscur recélant une vie secrète. « Il y en a partout là-haut », m’indiquait-il alors qu’à l’approche de la frontière albanaise, le mont Pastrik faisait irruption dans notre champ de vision. « J’adorerais aller en exploration là-bas. Mais c’est dangereux. »

En 1999, c’est lors de la bataille de Pastrik, qui a duré un mois, m’expliquait-il, que l’Armée de libération du Kosovo, assistée par les frappes aériennes de l’OTAN, a finalement pris le dessus sur l’armée serbe et l’a forcée à se rendre. La montagne est encore jonchée de bombes de l’OTAN. L’histoire ancienne du Kosovo est à portée de main, mais son histoire récente la rend inaccessible.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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