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Les Seychelles, le paradis retrouvé

Cet archipel de carte postale, qui compte plus de tortues géantes que d'habitants, se veut un modèle en matière de préservation de l'environnement.

De Marie-Amélie Carpio, National Geographic
Photographies de Emanuela Ascoli
Publication 19 août 2022, 09:20 CEST
Une tortue imbriquée nage au-dessus du tombant du récif corallien d’Astove, à quelques dizaines de kilomètres ...

Une tortue imbriquée nage au-dessus du tombant du récif corallien d’Astove, à quelques dizaines de kilomètres de Cosmoledo. Le site est réputé pour la beauté de ses fonds marins.

PHOTOGRAPHIE DE Emanuela Ascoli

En ce troisième matin de navigation, les promesses de l’aube se dérobent. Un voile laiteux engloutit l’horizon, confondant la mer et le ciel dans une même pâleur fantomatique. Et soudain, la possibilité d’une île. La silhouette s’esquisse au loin, tel un mirage. Un confetti émergeant à peine de l’eau, drapé dans une vertigineuse solitude. Le Jacques Cartier s’immobilise. Après une courte approche en Zodiac, escortée par des tortues imbriquées et des raies pastenagues, la vision se précise. Une longue bande sablonneuse, frangée de veloutiers derrière lesquels s’épanouissent mangrove et bosquets de filaos. Et, lui faisant face, un autre bout de terre insulaire réduit à sa plus simple expression : une virgule de sable, ébouriffée de quelques palmiers.

Les deux apparitions barbotent dans un lagon qui semble s’étaler à l’infini. Nous mettons pied à terre, ou plutôt dans quelques dizaines de centimètres d’une eau chaude translucide, où croisent des myriades de petits poissons argentés et quelques requins pointes blanches juvéniles. Nous arpentons cette sublime pataugeoire avec l’impression d’avoir pénétré dans un autre monde. Saint-François est l’une de ces poussières de terre des confins méridionaux des Seychelles. La face méconnue du pays, à des jours de navigation de Mahé, l’île principale, et des îles du nord, les îles intérieures où se concentrent 98 % des 97 000 habitants et où s’arrête la majorité des touristes.

La croisière avait levé l'ancre là-haut, entre plages vierges et océan Indien aux cinquante nuances de turquoise. Le diptyque classique des paradis tropicaux, mais dans une version quelque peu décalée. Car les plages des îles du nord sont hérissées de plus de blocs de granite que de cocotiers. Des chaos de roches monumentales grises et roses, vieilles de 750 millions d’années, dont les reliefs fantasques ont été sculptés par le vent et l’eau. Par opposition aux îles coralliennes du sud, qui ont émergé à la faveur du volcanisme, ces îles granitiques sont d’anciennes miettes du supercontinent du Gondwana, qui se sont séparées de ce qui allait devenir l’Inde il y a 65 millions d’années.

De ce long isolement, les Seychelles ont hérité nombre d’espèces endémiques. Des curiosités de la nature, comme la grenouille Gardiner, un minuscule batracien de 1 cm de long qui entend par la bouche, et un cocotier devenu l’emblème national, le coco de mer. Il produit la plus grosse graine du monde, une noix en forme de postérieur qui vaut à l’arbre le pittoresque surnom de « coco-fesses ». La vallée de Mai, sur l’île de Praslin, concentre la majorité des quelque 8 000 spécimens recensés dans l’archipel. « Les plus grands mesurent 47 m de haut. Ils mettent un à trois ans pour germer et vingt-cinq à trente ans pour faire leurs premières noix. Il faut ensuite attendre sept ans pour qu’elles tombent », explique Aniffa, notre guide,  le long d’un sentier ombragé au-dessus duquel les feuilles des cocos de mer, longues de plusieurs mètres, forment des parasols géants. Leurs formes suggestives ont fait depuis longtemps des noix un objet de fantasme, aux supposées vertus aphrodisiaques. Les navigateurs arabes en faisaient déjà commerce au Moyen Âge, prétendant que l’arbre poussait au fond des mers. Aujourd’hui, la graine, dont la vente est strictement contrôlée, se négocie à prix d’or, autour de 400 euros pièce. Toute transaction est assortie d’un certificat d’origine pour endiguer le braconnage, puni par des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison.

En face de Praslin,  l’île de Curieuse abrite un autre trésor national, des tortues géantes d’Aldabra, qui pèsent jusqu’à 250 kg et dont les plus vieux individus atteindraient 200 ans. Les animaux, guère farouches, y divaguent avec indolence au milieu des touristes, quand ils ne tendent pas le cou pour solliciter quelques caresses. Les spécimens sont des transfuges de l’atoll d’Aldabra, qui concentre le record mondial de tortues terrestres, loin devant les Galápagos, avec 100 000 individus. Autrefois, les reptiles ont été massacrés dans toutes les Seychelles. Chassés par les marins européens, ils finissaient à fond de cale où, capables de survivre sans boire ni manger durant des mois, ils servaient de nourriture aux équipages embarqués dans des voyages au long cours jusqu’en Inde. Depuis l’atoll d’Aldabra, où des populations avaient survécu, des tortues ont été réintroduites ces dernières décennies dans plusieurs îles. Le programme n’est qu’une des nombreuses initiatives menées par les Seychelles en faveur de la préservation de l’environnement.

Inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, la réserve de la vallée de Mai, sur l’île de Praslin, concentre l’essentiel des légendaires cocos de mer des Seychelles, aussi baptisés coco-fesses pour leurs formes suggestives.

PHOTOGRAPHIE DE Emanuela Ascoli

Le petit archipel, indépendant depuis 1976, a fait de l’écologie l’un des piliers de son identité. Il lui a ménagé une place dans le préambule de sa constitution, qui affirme l’engagement de la République à « contribuer à la préservation d’un environnement sûr, sain et viable pour nous-mêmes et pour notre postérité », et la décline en chanson dans l’hymne national (« Préservons la beauté de notre pays/ La richesse de notre océan/ Un héritage très précieux/ Pour le bonheur de nos enfants »). Des mots qui ont aussi été traduits en actes dès les années 1960-1970.

À l’époque, des inventaires de la biodiversité locale menés par des scientifiques avaient révélé que les effectifs de nombre d’espèces endémiques étaient en chute libre. Il en allait ainsi, entre autres, du perroquet noir, de la rousserolle et du shama des Seychelles, dont il ne restait plus que quelques dizaines de représentants, ne subsistant parfois que sur un seul îlot. En cause, la destruction des habitats, liée notamment à la plantation de cocoteraies et à l’exploitation du guano, et l’introduction d’espèces invasives, à commencer par les rats, cette plaie des îles, dont la voracité engloutit plantes et animaux dans un même carnage. Le funeste bilan comptable a conduit à une prise de conscience.

Les premières initiatives de protection ont vu le jour, portées par des particuliers, puis des ONG et des institutions publiques, avec des programmes d’éradication des espèces invasives et de réintroduction de la faune originelle dans diverses îles. Des opérations visent aussi à restaurer la mangrove et les récifs coralliens, tandis que 2020 marque la création d’une aire marine protégée couvrant 30 % du territoire maritime de l’archipel.

Cette dernière est le fruit d’un « deal vert » inédit : le rachat d’une partie de la dette du pays par l’ONG Nature Conservancy contre l’engagement de l’État seychellois à financer les nouvelles zones protégées. Au sein de la population, la relève est assurée dès l’école, qui fabrique ce que l’archipel nomme des « eco-warriors » : des générations d’enfants sensibilisés aux problématiques environnementales de la maternelle au secondaire au cours de stages menées par des ONG.

À environ 300 km au sud de Praslin, Remire est l’un de ces îlots voués à la protection de la nature. La bande-son des lieux, qui se résume au bruit du ressac et au piaillement d’innombrables oiseaux marins, donne le « la ». Des nuées de frégates et de gygis blanches tournoient dans le ciel aux abords de l’île. À terre, des crabes fantômes battent en retraite à notre passage. Les frangipaniers qui bordent la plage croulent sous les noddis mariannes. Leurs nids, constitués d’algues, dessinent des grappes dans les arbres, d’où ils pendent par dizaines. Sans prédateurs naturels, les volatiles se laissent approcher sans broncher.

« Toutes les îles ont une beauté spéciale. Ici, elle tient aux oiseaux de mer, nous dit Jean-Marc Baccus, le responsable de Remire, l’un des rares bipèdes des lieux. Un navire de ravitaillement passe tous les quatre mois et on accueille de temps en temps quelques touristes », ajoute celui qui joue les Robinsons volontaires depuis bientôt quatre ans et ne semble guère pressé de quitter son havre de tranquillité.

À plus de 500 km au sud-ouest de Mahé, l’île principale des Seychelles, l’atoll inhabité de Saint-François émerge à l’horizon alors que ciel et mer se confondent dans la pâleur de l’aube.

PHOTOGRAPHIE DE Emanuela Ascoli

L’envers du décor est moins reluisant. Une séance de snorkeling dans les environs de Remire rappelle la fragilité des récifs coralliens aux aléas climatiques. L’archipel a connu deux épisodes de blanchissement massif des coraux dus au phénomène El Niño, en 1998 et en 2016. Si une partie des récifs s’est reconstituée, celui de Remire n’offre plus que le spectacle de coraux morts où divaguent quelques poissons. Il faudra descendre plus au sud, dans des eaux plus fraîches, jusqu’à Astove pour que les fonds tiennent leurs promesses, offrant le spectacle d’une profusion de vie portée par une myriade de poissons bariolés.

Peu après notre départ de Remire, la tension est montée d’un cran dans la passerelle du Jacques Cartier. Là où les cartes indiquaient 50 m de fond, le sondeur du navire en a brutalement affiché 10. Le bateau a stoppé les moteurs et envoyé un Zodiac avec un sondeur évaluer la profondeur réelle du fond sablonneux.

Les impondérables de la navigation dans des eaux peu fréquentées et encore mal cartographiées. « La cartographie de ces zones est assez ancienne. Il n’est pas rare de trouver des relevés qui datent de la fin du XIXe siècle, nous explique plus tard le commandant Christophe Dupuy. Il y a souvent un petit décalage entre les positions des cartes et la réalité. »L’isolement des Seychelles leur a valu de rester longtemps inhabitées. Les navigateurs arabes les auraient découvertes dès le Xe siècle, mais ils n’ont fait qu’y passer. Comme les Européens entre les XVIe et XVIIIe siècles. À l’époque, l’archipel servait de base de ravitaillement pour les navires sur la route des Indes, et de repaire aux pirates qui les convoitaient. Ce n’est qu’à partir de 1756, avec l’annexion du territoire par la France – qui le baptise Séchelles en l’honneur du contrôleur général des Finances de Louis XV – qu’une petite population de colons et d’esclaves a fait souche. L’archipel passera ensuite sous domination britannique en 1814, et le restera jusqu’à son indépendance.

Avec 455 km² de terres émergées pour un domaine maritime de 1,3 million de km2, les Seychelles plongent encore aujourd’hui leurs visiteurs dans des solitudes au long cours. Au fil de notre navigation vers le sud, une poignée d’îles à l’isolement de plus en plus souverain s’égrènent : Saint-François, Cosmoledo, Poivre. Près de 400 kilomètres séparent l’atoll de Cosmoledo de la terre la plus proche. Ses abords bruissent de vie, entre sternes fuligineuses occupées à chasser des poissons volants et fous masqués volant en escadrille, prêts à plonger en piquée pour pêcher. Nous longeons en Zodiac l’une des îles, aux airs de terre maudite. Elle nous oppose un rempart de coraux fossilisés, sombres et acérés, émergés au fil des variations du niveau de la mer. La terre semble s’avancer dans l’océan tel un vaisseau fantôme. Les légendes locales s’en font le reflet. Elles disent le lieu hanté depuis le naufrage d’un navire anglais au XIXe siècle, qui n’a laissé pour toutes traces que quelques tombes vides, découvertes bien plus tard.

D’autres tristes échos du monde extérieur parsèment çà et là ces îles isolées. Bouteilles de plastique et fragments de tongs sont charriés jusque sur leurs plages par les courants. Nous tombons aussi sur de plus gros débris, moins lointains : des radeaux avec filets et GPS, plus connus sous le nom de dispositifs de concentration de poissons. Après le tourisme, la pêche au thon représente la deuxième source de revenu de l’archipel, qui loue des concessions à des thoniers du monde entier. Dans le port de Mahé, ils se succèdent sur les quais dans un ballet incessant, leurs cales déversant leurs prises déjà congelées dans des containers qui finiront pour la plupart en Europe.

Le retour à la civilisation s’effectue en douceur avec une ultime escale à La Digue, au nord de Mahé. Dans l’île, 5 000 habitants au compteur, l’existence s’écoule entre petites maisons pastel et déplacements à vélo. « La vie à La Digue, c’est tranquille comme une tortue de mer », résume Aniffa d’une boutade. En fin d’après-midi, des petits pêcheurs de retour de leur journée en mer signalent l’arrivage du jour, des carangues, en soufflant dans une conque. Comme une ultime scène de poésie marine pour clore notre voyage. 

Article publié dans le magazine National Geographic hors-série "Les plus belles destinations 2022". S'abonner au magazine

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