Partez à la découverte des fantômes des profondeurs, légendes perdues des Bermudes
Dispersées à travers les récifs coralliens et les falaises immergées, les épaves vieilles de plusieurs siècles appellent les curieux à percer leurs mystères.

Les récifs coralliens entourant les Bermudes abriteraient plus de 300 épaves.
On dirait des Legos. Des cubes noirs, jonchant le fond de la mer, comme s’ils avaient été abandonnés là en plein jeu par un enfant colérique. J’expire. Mon corps revêtu de néoprène s’enfonce davantage dans les profondeurs de l’Atlantique, ce qui me permet de me rapprocher. Ces blocs ne sont évidemment pas en plastique. Ce sont en réalité des formations naturelles : de denses nodules d’oxyde de manganèse qui se sont accumulés sous l’effet de la cristallisation des minéraux sur les épaves et qui parsèment désormais le fond marin tel un damier d’ombres et de lumières.
Ce spectacle est inattendu. Pourtant, depuis mon arrivée aux Bermudes quelques jours auparavant, les surprises se succèdent. Cet archipel subtropical, composé d’un chapelet d’îles luxuriantes en forme d’hameçon, se trouve à près de 1 000 km au large de la côte nord-américaine. Il est connu pour ses shorts bien taillés, ses prestigieux terrains de golf ainsi que le fameux et mystérieux triangle des Bermudes. Mais à mes yeux, ce que l'archipel a de plus intriguant se cache sous ses eaux bleu azur : un immense musée sous-marin dédié aux mésaventures maritimes, où des épaves vieilles de plusieurs siècles reposent dans un silence inquiétant, chaque navire ayant ses secrets, ses histoires et ses trésors.
Je dois bien reconnaître que l’oxyde de manganèse est loin d’être un lingot d’or, mais il brille d’un éclat étrange et éthéré. La présence de trésors fait aussi plus de sens que celle de briques en plastique éparpillées, objets qu’il était peu probable de trouver à bord du Pelinaion, le bateau à vapeur grec que j’explore. Dès mon entrée dans l’eau, je prends conscience du fait que les épaves sont différentes ici. Je ne vais pas explorer des navires célèbres et bien conservés, ceux qui, bien que submergés et dangereusement penchés, semblent prêts à redémarrer et à poursuivre leur voyage. Non. Les épaves des Bermudes ont connu une fin tragique.
J’ai l’impression d’être Simba, dans le Roi Lion, qui découvre, les yeux grands ouverts, le cimetière des éléphants pour la première fois. Mesurant autrefois 117 mètres de long, l’épave devant moi n’est désormais plus qu’un amas de métal cassé et dentelé. Je ne suis qu’à neuf mètres de profondeur, mais j’ai l’impression d’être à mille lieues de l’agitation qui règne en surface.

Dive Bermuda est un centre de plongée PADI cinq étoiles, situé à l’hôtel Grotto Bay Beach Resort & Spa.
« Vous allez faire de la plongée autour d’épaves qu’il serait presque impossible d’atteindre dans d’autres régions du monde en raison de la météo ou de la profondeur », m’a expliqué plus tôt ce matin-là Brit, mon guide affable qui travaille chez Dive Bermuda. « Certaines d’entre elles reposent à seulement cinq mètres de profondeur, d’autres dépassent au-dessus de la surface. Il y a des épaves partout aux Bermudes ».
Brit estime que cet accès facilité est la raison pour laquelle les Bermudes sont un endroit unique pour s’adonner à la plongée. Je dois admettre que je suis de son avis. La vaste majorité des 44 épaves maintenues à flot de l’archipel reposent dans les limites de la plongée récréative, bon nombre d’entre elles étant accessibles pour les apnéistes et les plongeurs avec masque et tuba, ce qui n’est pas le cas sur les autres sites de plongée renommés dans le monde.
Outre leur accessibilité et leur diversité, les sites de plongée des Bermudes séduisent également par la richesse de la vie marine que ces navires coulés attirent. Cela m’est venu à l’esprit alors qu’une calicagère blanche aux reflets argentés mastiquait férocement des algues qui recouvraient une poutre en acier. Ce poisson fait partie des nombreuses espèces à avoir élu domicile dans et autour de l’épave du Pelinaion, exemple agréable d’une symbiose nouvelle entre la nature et l’industrie.
UNE LONGUE HISTOIRE HAUTE EN COULEUR
« Montrez-moi une tranche de l’histoire qui vous intéresse et je vous dévoilerai l’épave qui y est associée », m’a dit l’ethnologue Philippe Rouja le jour suivant. Nous étions au Swizzle Inn, un établissement animé de la capitale de l’archipel, Hamilton, en train de siroter des cocktails bien chargés à base de rhum.
« Curieusement, les Bermudes sont inextricablement liées au 17e siècle, plus qu’elles ne le devraient », a-t-il remarqué, m’évitant de déterrer mes propres connaissances historiques, assez lacunaires, dois-je dire. Philippe, lui, est incollable sur le sujet. Son titre officiel est « Conservateur des épaves historiques ». Mais officieusement, il est connu comme « l’Indiana Jones des Bermudes » ou encore « le Gardien des mers » de l’île. Dans le cadre de ses fonctions, l’ethnologue est chargé de répertorier les navires coulés, de rédiger des propositions de loi concernant leur préservation et de sensibiliser le public à leur importance.
Mais en réalité, son rôle couvre des missions encore plus vastes : il a notamment collaboré avec l’UC San Diego pour créer des cartes en 3D du fond marin, ainsi qu’avec l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) dans le but de protéger la mer des Sargasses. Il a également fondé la Sargasso Sea Alliance, qui travaille aux côtés du gouvernement bermudien, et a contribué à l’élaboration du premier robot tueur de poissons-lions avec Colin Angle, l’inventeur de Roomba. Philippe, qui a une tignasse de cheveux bouclés et des yeux clairs, adore parler avec les mains et sait clairement de quoi il parle.

Horseshoe Bay est l’une des plages les plus iconiques des Bermudes. Elle est célèbre pour son sable rose poudré et ses spectaculaires falaises en roche calcaire.
« Depuis 1609, chaque génération bermudaise s’est adonnée à la chasse aux épaves », explique Philippe, tandis que le bar joue un morceau du groupe Plain White T’s.
Et pour cause : entre 1600 et aujourd’hui, il y en a eu beaucoup à trouver. Les baies aux eaux turquoise et les paysages parsemés de cèdres des Bermudes constituaient autrefois une escale de haute importance sur les routes commerciales reliant l’Europe et les Amériques, attirant des navires en provenance de presque chaque nation maritime majeure. Ce trafic, couplé aux eaux peu profondes et à la présence en grand nombre de récifs, s’est traduit par la perte d’au moins 300 navires dans le « casier de Davy Jones » (d’autres restent probablement encore à découvrir).
« Le fait que nous soyons incapables de trouver plusieurs épaves connues d’une grande importance en dit long sur ce qui reste encore à découvrir », observe Philippe. « Toute une série de navires est arrivée ici et a heurté le récif avant de couler dans le lagon. Ils y sont probablement toujours ».
L’ethnologue compare le fond marin des Bermudes à l’Everest. « C’est le sommet d’une montagne. Passé le récif, le fond marin décroche brutalement pour atteindre la plupart du temps jusqu’à 120 mètres de profondeur. Si un navire heurte les brisants et dérive de plus d’un kilomètre, il franchit cette limite et il devient impossible de le retrouver ».
Il est facile de comprendre comment autant de navires ont connu un sort tragique en cet endroit. Alors que je contemplais la mer pendant le trajet à bord du bateau de plongée jusqu’au Pelinaion le jour précédent, il m’a été impossible de ne pas voir la mer changer sous mes yeux : d’un tapis de douces vagues couleur saphir, elle s’est transformée en un tissu froncé de récifs acérés. Au moment de me jeter à l’eau depuis l’arrière du bateau, le terme « plongée » n’avait jamais été aussi approprié. Une dose de courage supplémentaire était nécessaire pour entrer dans cette mer, qui était bien capable de me malmener.

À l’hôtel Grotto Bay Beach Resort & Spa, les clients peuvent profiter d’un massage à l’intérieur d’une grotte en roche calcaire éclairée à la bougie.
L’ÎLE AUX TRÉSORS
Si j’avais déjà trouvé les vestiges du Pelinaion impressionnants, j’ai été encore plus subjuguée par ceux de la plus grande épave des Bermudes le jour suivant. L’un des plus grands navires de croisière en service à l’époque avec ses 150 mètres de long, le Cristobal Colon s’est échoué sur le récif de North Rock en 1936, après que le capitaine a confondu une tour de communication avec un phare. Il ralliait Cardiff à Mexico et comptait un équipage de 160 hommes. Heureusement, il ne transportait à son bord aucun voyageur.
L’énorme navire s’est arrêté presque verticalement au-dessus du récif, une aubaine pour les locaux, qui ont alors pu y pénétrer. « Le pillage des épaves est un passe-temps typiquement bermudais », m’avait confié Philippe. « À la fin des années 1800, chaque épave s’apparentait à une épicerie ou une quincaillerie arrivant par la mer. Comme quasiment tout doit être importé aux Bermudes, un navire qui s’échoue sur le récif s’apparente à un trésor ». Bien que le Cristobal Colon ait été fortement pillé au fil du temps, des vestiges de son intérieur sont encore visibles pour ceux qui savent où regarder. D’après les rumeurs, les meubles, chandeliers et même un coffre en bronze auraient trouvé leur place dans des maisons de l’île.
Quelques minutes suffisent pour s’enfoncer dans l’eau cristalline et voyager dans le passé. J’ai dégonflé mon gilet de stabilisation avant de sombrer devant les rayons du soleil jusqu’à ce que l’épave commence à se matérialiser, une ombre au début, puis une structure. « C’est une sorte de ville fantôme sous-marine », avait annoncé Brit avec un sourire un peu plus tôt. Plusieurs années après son échouage au-dessus du récif, le Cristobal Colon a été bombardé par les armées britannique et américaine dans le cadre d’un entraînement, l’envoyant sur le fond marin. C’est pour cette raison que des plongeurs comme moi peuvent aujourd’hui l’explorer à 15 mètres de profondeur.
Il m’est impossible de ne pas penser à l’histoire du Cristobal Colon tandis que je respire entre les vestiges de cette machine. En de nombreux endroits, il est difficile de différencier l’épave du récif : des crabes flèches s’agrippent à la partie supérieure de conduites cylindriques, des poissons-perroquets font du surplace au-dessus de cloisons, des poissons-demoiselles fusent entre les turbines et les hélices et de minuscules labres canari voltigent dans les courants, affairés à nettoyer leurs écailles. Tout autour de moi, les coraux en forme de fougère, de cerveau et de branches prospèrent.
Mais il n’y a pas que la nature qui me captive. Il y a aussi les questions. Je me demande si l’équipage était vraiment composé de loyalistes espagnols fuyant la guerre civile et si la tête de mât en bronze en forme de coq qui décorait la proue est toujours ensevelie dans le fond marin. À chaque poutre tordue, mât cassé et quille rouillée, j’imagine ce à quoi ces épaves ressemblaient autrefois. Il semblerait que le triangle des Bermudes ne soit pas le seul lieu empli de mystères de l’archipel.
COMMENT S’Y RENDRE
Des vols avec escale pour Hamilton sont proposés au départ de plusieurs villes françaises. Réservez auprès de l’hôtel Grotto Bay Beach Resort & Spa, le seul établissement du pays qui propose des séjours tout compris, à partir de 340 $ (285 €). Dive Bermuda, le seul centre de plongée sur site, propose des plongées à deux bouteilles à partir de 195 $ (164 €) par personne.
Cet article a été rédigé avec le soutien de Dive Bermuda et de l’hôtel Grotto Bay Beach Resort.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.