Ce village déchiré par la guerre se bat pour préserver la langue du Christ

Refuge de certains des derniers locuteurs de l’araméen, Maaloula a été prise d’assaut lors de la guerre civile syrienne. Ses habitants sont résolus à la reconstruire et à préserver leur langue maternelle de l’extinction

De Ryan Biller
Publication 18 mars 2026, 18:08 CET
Maaloula, dans le sud-ouest de la Syrie, vue ici depuis le monastère Sainte-Thècle. Ce village de ...

Maaloula, dans le sud-ouest de la Syrie, vue ici depuis le monastère Sainte-Thècle. Ce village de montagne est une enclave chrétienne et un des derniers bastions où l’on parle l’araméen.

PHOTOGRAPHIE DE RYAN BILLER

Quand Michline Zarour parle, qu’elle raconte une plaisanterie à un ami ou qu’elle murmure une comptine à son fils, elle le fait en araméen, la langue que Jésus aurait parlée. Michline Zarour vient du petit village syrien de Maaloula, l’un des derniers endroits où l’on utilise encore au quotidien l’araméen occidental, la langue maternelle du Christ.

« Maaloula est un village magique, et rien de tel n’existera plus jamais. J’ai de la chance de faire partie de ce lieu sacré », confie Michline Zarour. Et elle n’a pas tort, loin s’en faut : son village est niché dans une gorge dans les collines de calcaire accidentées des hautes montagnes du Qalamoun. Des maisons basses et blanchies par le soleil et des églises déferlent le long des pentes. Des allées escarpées et étroites serpentent vers d’antiques monastères surplombant la vaste vallée aride au-dessous. Le nom du village, qui vient du mot araméen ma’la, qui signifie « entrée », reflète avec justesse le cadre : le débouché d’une gorge spectaculaire.

Cette communauté mystique à flanc de falaise, située à 55 kilomètres environ de Damas, la capitale syrienne, est généralement calme. Les cloches des églises sonnent doucement, le vent porte des exhalaisons d’encens et les anciens s’assoient au bord des rues pour jouer aux échecs ou échanger des histoires. Mais malgré son apparence paisible, Maaloula n’a pas été épargnée par la sanglante guerre civile syrienne. En 2013, deux ans après le début du conflit, des rebelles du Front al-Nosra, groupe paramilitaire djihadiste, l’ont capturée, la transformant en une base militaire de facto. La plupart des habitants de Maaloula ont alors été contraints de fuir.

Des djihadistes du Front al-Nosra, un groupe rebelle syrien, ont endommagé et dégradé plusieurs artefacts chrétiens ...

Des djihadistes du Front al-Nosra, un groupe rebelle syrien, ont endommagé et dégradé plusieurs artefacts chrétiens à Maaloula en 2013, notamment des icônes chrétiennes de l’une des églises grecques orthodoxes du village.

PHOTOGRAPHIE DE RYAN BILLER

Une décennie plus tard environ, en décembre 2024, les membres du même groupe rebelle, désormais fusionné avec d’autres milices et rebaptisé Hayat Tahrir al-Cham, ont évincé l’ancien président syrien Bachar al-Assad et se sont autoproclamés nouveaux dirigeants de la Syrie.

Des années de conflit ont vidé Maaloula de sa substance, et une diaspora fracturée n’augure rien de bon pour la survie d’une langue comme l’araméen. Puis il y a la prolifération des smartphones, des réseaux sociaux mondiaux et des cours faits en arabe et en anglais, autant de facteurs qui contribuent à fragiliser l’ancrage délicat de cette langue ancienne.

En outre, la longue histoire de paix confessionnelle entre habitants chrétiens et musulmans a, elle aussi, été mise à rude épreuve. Après la bataille de 2013 à Maaloula, les musulmans du village ont été empêchés de rentrer chez eux par les forces d’Assad. Désormais, leurs voisins chrétiens, une minorité religieuse en Syrie qui compose toutefois la majorité du village, craignent pour leur sécurité face à la montée des violences religieuses et à un nouveau gouvernement formé d’anciens rebelles qui s’est subitement emparé du pouvoir en 2024.

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    PHOTOGRAPHIE DE RYAN BILLER

    Des linguistes locaux ont traduit l’Ancien Testament et la Liturgie de saint Jean Chrysostome en néo-araméen et ont comparé leurs traductions à des portions des anciens manuscrits écrits en araméen ou traduits vers cette langue. Les chercheurs sont arrivés à la conclusion que, mis à part quelques changements grammaticaux et l’inclusion de plusieurs sons empruntés au grec et à l’arabe, le dialecte araméen de Maaloula demeure essentiellement le même qu’aux premier et deuxième siècles, soit la période qui englobe la vie de Jésus de Nazareth.

    Il existe désormais un consensus triste chez la plupart des habitants de Maaloula épuisés par la guerre : leur antique langue natale risque de disparaître.

    « J’enseigne l’araméen à mon fils comme je l’ai appris de ma famille, raconte Michline Zarour. Mais j’ai découvert que la tâche est bien plus exigeante pour moi à cause de mon environnement. » Selon elle, les réseaux sociaux sont le principal problème. « [Ils] sont entrés dans notre vie sans permission », déplore-t-elle. Comme la plupart des contenus en ligne sont en arabe ou en anglais, le régime médiatique de son fils est dépourvu d’araméen.

    Le fait que la seule école de Maaloula dédiée au maintien de cette langue en vie (le Centre d’apprentissage de l’araméen) ne compte que quatre professeurs n’arrange rien. Elle manque cruellement de bras et n’est opérationnelle que de manière sporadique tout au long de l’année.

    L’oncle de Michline, George Zarour, est professeur à Maaloula et est un chercheur de renom spécialiste de l’araméen. Le déclin de sa langue adorée l’alarme. Préserver l’araméen en tant que tradition orale à Maaloula n’avait jamais été un souci par le passé. Avant le 20e siècle, les habitants de Maaloula travaillaient presque exclusivement dans l’agriculture. L’araméen se perpétuait en labourant les champs, sur les aires de battage et chez soi. Selon lui, cela permettait de faire en sorte que les enfants apprennent l’araméen avant l’arabe, langue prédominante en Syrie.

    Des épices vendues sur un marché syrien. Ce commerce a été particulièrement touché par la guerre.

    Des épices vendues sur un marché syrien. Ce commerce a été particulièrement touché par la guerre.

    PHOTOGRAPHIE DE RYAN BILLER

    Mais au 21e siècle, tout cela avait changé. La sécheresse a anéanti le secteur agricole de Maaloula et la guerre a entraîné un exode de masse. Selon ses habitants, cette combinaison d’événements a marqué un point de bascule dangereux pour la survie de leur langue maternelle.

    « Cette évolution s’est accélérée après 2013 », explique Rimon Wehbi, linguiste, spécialiste de l’araméen et habitant de Maaloula doctorant en linguistique à l’Université Heinrich-Heine de Düsseldorf. Selon lui, comme toute langue, l’araméen dépend d’un usage actif dans la vie quotidienne. Mais parce que de nombreux habitants sont partis durant la guerre et parce que des emplois et une éducation de meilleure qualité sont disponibles dans les régions arabophones de la Syrie, l’araméen est en train de disparaître.

    « L’arabe n’est pas l’ennemi, précise Rimon Wehbi. Nous sommes nombreux à être bilingues. Le défi est de faire en sorte que l’araméen joue un rôle significatif aux côtés de l’arabe, plutôt que celui-ci ne s’y substitue. Si nous pouvons nourrir la fierté de la langue, créer des espaces sociaux où elle s’épanouit et soutenir la communauté, l’araméen peut survivre à Maaloula, même dans un monde globalisé. »

     

    UN AVENIR INCERTAIN

    Maaloula était presque désertée quand les rebelles l’ont prise en 2013. George Zarour se souvient encore du moment déchirant où lui et sa famille ont dû fuir leur village tant aimé.

    Un an plus tard, les Zarour sont rentrés chez eux, un moment traumatisant. À leur grande tristesse, ils ont découvert des bâtiments criblés de balles, des rues creusées par les cratères de bombes et plusieurs églises incendiées par les rebelles. L’économie locale s’était effondrée aussi, et ne s’est toujours pas remise. « Malgré les conditions économiques difficiles, confie-t-il, nous continuons à nous accrocher à Maaloula. »

    Depuis son retour, il a accru ses efforts pour maintenir l’araméen en vie, notamment en essayant de faire des membres de la nouvelle génération des locuteurs le parlant couramment, un jeune Syrien à la fois. Pour protéger la langue, il a écrit plusieurs ouvrages en araméen, dirige régulièrement des formations à destination des futurs professeurs et a commencé à travailler avec la Fondation Elias-Hanna, qui donne des cours d’araméen gratuitement aux Syriens.

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    Notre-Dame de la Paix veille sur Maaloula. Cette statue de trois mètres de haut a remplacé une autre Vierge Marie détruite par les rebelles syriens en 2013.

    PHOTOGRAPHIE DE RYAN BILLER

    Comme George Zarour, Rimon Wehbi y met du sien pour s’assurer que les générations à venir maîtrisent l’araméen. Il a fondé Yawna, une association à but non lucratif qui a pour but de préserver son vernaculaire menacé.

    « J’ai organisé des cours gratuits pour les enfants et les jeunes de la diaspora, créé des outils d’apprentissage numériques, comme un dictionnaire gratuit en ligne, et publié des articles pédagogiques sur le site web de Yawna pour soutenir l’apprentissage de la langue », explique-t-il.

     

    RECONSTRUIRE AVEC DES MOTS

    Des obstacles linguistiques demeurent : une diaspora fragmentée, des réseaux sociaux dominés par la langue arabe et un marché du travail et un système éducatif où l’araméen est désormais largement délaissé. Et pourtant, les habitants de Maaloula, comme à leur habitude, refusent à perdre espoir.

    Pendant la guerre, l’emblématique statue de la Vierge Marie de Maaloula a été détruite. Mais désormais, une nouvelle statue de trois mètres de haut à l’effigie de la mère de Jésus (baptisée Notre-Dame de la Paix) se tient à sa place au sommet d’une falaise, veillant sur le village en contrebas.

    Rabi’ah Mustafa Saliba, musulmane sunnite pratiquante, est émue par la statue chaque fois qu’elle vient à Maaloula. « Elle représente l’espoir pour les chrétiens, certes, mais aussi pour tous les Syriens, explique-t-elle. Elle me dit que l’on peut toujours reconstruire. »

    À Maaloula, le monastère de Sainte-Thècle et l’église attenante de Saint-Jean-Baptiste sont construits autour de la ...

    À Maaloula, le monastère de Sainte-Thècle et l’église attenante de Saint-Jean-Baptiste sont construits autour de la grotte sacrée où Thècle, sainte de l’époque romaine, trouva refuge.

    PHOTOGRAPHIE DE RYAN BILLER

    Alors que la langue continue de s’effacer, Michline Zarour enseigne avec urgence, bien résolue à transmettre à son fils ce qu’elle-même a appris dès sa jeune enfance. Et ses efforts ne sont pas vains. Son fils, âgé de six ans, peut chanter en araméen, comprendre des conversations et le parler avec un « vocabulaire limité ».

    « Les habitants de Maaloula savent survivre, conclut-elle. Donc c’est que nous allons continuer à faire : survivre. »

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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