Zanzibar : le mythe de l'île aux épices

Au large de la Tanzanie existe un archipel dont le nom est à lui seul une invitation au voyage.Thursday, May 9, 2019

De Marie-Amélie Carpio
Photographie De Emanuela Ascoli
Sur la côte nord de l’île, face au petit village de Nungwi, les hommes partent à la pêche sur des boutres, des bateaux traditionnels faits en acajou et en bois de mangrove.

L’aéroport tient dans un mouchoir de poche. La salle des arrivées, sur laquelle donne directement le tarmac, relève du réduit bondé. Mais les deux employés des douanes qui y officient derrière leur comptoir vitré délivrent bien plus qu’un banal visa, un condensé de mythe tamponné à l’encre bleue sur chaque passeport : Zanzibar. Mot envoûtant, aujourd’hui comme hier. L’un de ces bouts de terre aux sonorités exotiques, tels Tombouctou, Ispahan ou Trébizonde, dont le seul nom est une invitation au voyage.

Dans sa correspondance, Rimbaud, qui n’y mit jamais les pieds mais ne cessa d’en rêver, en a fait le symbole d’un ailleurs fantasmé. Nomen est omen, disaient les Romains. Le nom est un présage. Celui de Zanzibar exhale un puissant parfum d’aromates, de navigation au long cours et de commerce lointain. Une rumeur légendaire qu’entretient l’archipel, qui se présente toujours comme «l’île aux épices ». La magie de ces trois syllabes a aussi opéré sur la photographe Emanuela Ascoli et moi-même, et nous avons fini par embarquer pour ce territoire à quelques encablures des côtes tanzaniennes.

Vue sur Stone Town depuis le rooftop du Emerson Spice Hotel, ancienne maison de marchand du XIXe siècle.

Sur la côte ouest d’Unguja, l’île principale, Stone Town– la «ville de pierre» – est l’épicentre de l’ancienne grandeur. Nous talonnons de près Abdallah, notre guide, alors que nous pénétrons dans son lacis de ruelles labyrinthiques, immédiatement désorientées. Sultans omanais et marchands arabes et indiens y ont semé au XIXe siècle des palais et des demeures de pierre à la blancheur étincelante, quand le commerce de l’ivoire, des épices et des esclaves faisait la fortune de l’archipel et les beaux jours de l’architecture locale.

Ils composent aujourd’hui une manière de médina africaine décatie, un grand souk tropical au charme branlant. Les hautes bâtisses ornées de mousharabiehs et de balcons ouvragés s’y succèdent, leurs façades de chaux zébrées de fissures, piquetées de salpêtre et de moisissures ; les plus dégradées d’entre elles n’échappent à l’effondrement qu’appuyées sur des poutres en bois plantées dans le sol. Des enchevêtrements de fils électriques rampent le long des murs et traversent anarchiquement les venelles.

La cité distille la beauté mélancolique des ruines. Parfois elle se reprend, gagnée par quelques sursauts architecturaux. Ici et là, des bâtiments ont été superbement restaurés, pour la plupart reconvertis en boutiques-hôtels ou en restaurants. Une monumentale porte en bois sculpté, ornée d’un verset du Coran, de motifs végétaux et de chaînes, arrête nos pas.

À Zanzibar, le luxe se niche dans ce détail, nous précise Abdallah. «Stone Town compte 270 portes anciennes. Ce sont elles qui montraient autrefois la richesse du propriétaire, plus que les bâtiments eux-mêmes. Les chaînes pouvaient indiquer des marchands d’esclaves, mais aussi symboliser les liens familiaux. On distingue deux types de portes selon l’origine des habitants : les portes arabes, avec des capitons de cuivre, et les portes indiennes, hérissées de pointes, héritées d’un dispositif de défense du sous-continent contre les éléphants.»

Emblématiques de l’archipel, elles restent un symbole que les habitants aisés continuent à convoquer, faisant sculpter de nouvelles portes en bois pour les maisons de la ville moderne, Ngambo. Dans le vieux centre, elles sont encore le pan du patrimoine qui a le mieux résisté au poids des siècles et surtout des vicissitudes politiques.

Témoignage de la richesse du propriétaire des lieux, les portes sont l’élément central des maisons zanzibarites. Ici, celle de la demeure de Tippu Tip, qui fut le plus célèbre – et le plus riche – marchand d’esclaves du XIXe siècle.

Les marchands ont toujours fait partie du paysage. C’est à eux, qu’ils aient été perses ou arabes – ce point reste discuté –, que le territoire doit son nom. Au début du premier millénaire, c’est toute la façade maritime de l’Afrique de l’Est, du sud de l’actuelle Somalie au Mozambique, qu’ils baptisèrent «Zinj el bar », « le pays des Noirs ». Une côte qu’ils longeaient inlassablement pour commercer entre l’Arabie et l’océan Indien, sur des boutres, les bateaux traditionnels, portés par les moussons et les alizés.

Les Portugais s’en emparèrent ensuite, faisant de ce qui était devenu l’archipel de Zanzibar l’un de leurs comptoirs sur la fameuse route des épices, à une époque où de simples grains de poivre valaient en Europe autant que l’or.

À la fin du XIXe siècle, les sultans d’Oman devinrent les nouveaux maîtres des îles. C’est avec eux que Zanzibar s’est vraiment fait un nom, et s’est taillé une place de premier ordre sur les cartes du commerce mondial: plus qu’un simple entrepôt, le territoire est devenu la capitale d’un vaste empire omano-africain, dont les caravanes avaient fait main basse sur les richesses du continent jusqu’à la région des grands lacs. La traite négrière, associée au commerce des clous de girofles, dont les Omanais avaient tapissé l’archipel, firent sa fortune.

Success-story glorieuse et sombre, mais surtout éclair. L’empire dura le temps d’une parenthèse de l’histoire, devenu anachronique en cinquante ans, alors que les puissances européennes entamaient à leur tour leur partage de l’Afrique. Coupé de l’arrière-pays qui avait fait sa richesse, puis privé de toute autonomie, avec l’instauration d’un protectorat britannique, Zanzibar s’enfonça dans le déclin. La révolution socialiste qui succéda à l’indépendance, en 1964, acheva de replier le pays sur lui-même. Depuis l’ouverture économique des années 1980, l’archipel, en quête d’un nouveau souffle, mise sur le tourisme.

Tranche de quotidien à Stone Town : le marché central de Darajani. À l’intérieur, le secteur alimentaire de viande et de poisson, avec une section réservée à la vente aux enchères, ainsi qu’une succession d’étals de fruits et de légumes qui débordent jusque dans la rue. Plus loin, dans les allées étroites, sous les tissus tendus pour se protéger du soleil, on entre dans le secteur des épices. Curcumin, girofle, cannelle, cardamome, safran, piments, clous de girofle... y sont présentés dans une myriade d’emballages plastique empilés les uns sur les autres, qui forment un kaléidoscope de couleurs.

À l’ombre de ses fastes défraîchis, Stone Town grouille de vie. Des silhouettes de femmes drapées dans leur kanga, de grandes pièces de coton vives, et celles d’hommes en djellaba et calotte brodée filent le long des murs, au milieu du racolage tapageur de commerçants affairés à attirer les touristes dans une multitude d’échoppes de souvenirs, installées au rez-de-chaussée des vieilles bâtisses. L’air est chargé de plus de poussière et d’humidité que d’épices.

Celles-ci font une modeste apparition au détour d’une venelle. Derrière une porte en bois s’ouvre une petite cour sombre, où un vendeur officie devant des paniers remplis de sachets de petites boules rose vif au sol. Ces bonbons, prisés des Zanzibarites, sont des graines de baobab recouvertes de sucre, de poivre et de poudre issue de «l’arbre à rouge à lèvres» du nom local d’un arbre dont les fruits étaient utilisés jadis pour se maquiller et aujourd’hui pour colorer certains aliments, comme les currys.

Quelques rues plus loin, nous atteignons le marché aux épices de Darajani, pleines d’impatience. Mais si le lieu possède l’effervescence qui sied à ce type d’endroits, il s’avère manquer singulièrement de piquant. Emprisonnés dans une myriade d’emballages en plastique empilés les uns sur les autres à longueur d’étals, curcumin, girofle, cannelle, cardamome et autre safran ne laissent échapper que de faibles arômes.

Bariolés, fleuris, à motifs géométriques... les kangas font partie de la culture zanzibarite. Mais la popularité de ces tissus traditionnels tient surtout aux messages dont ils sont porteurs, en quelques mots apposés sur leur bordure : amour, amitié, revendication sociale et même slogan politique.

Les rues du bazar dédiées aux kangas se révèlent bien plus savoureuses. Penché sur le comptoir de sa boutique, Dilip Sakalchand Chavda surveille du coin de l’œil des clientes comparant de grands carrés de tissu bariolés. Principal producteur de l’île, il fait fabriquer ses voiles dans l’État indien du Gujarat, la terre natale de sa famille. Leur originalité tient, au-delà de leurs motifs floraux ou géométriques, aux quelques mots apposés sur leur bordure, qui font des kangas de véritables instruments de communication.

Dilip nous entraîne dans l’arrière-boutique, et déplie l’un des modèles les plus populaires : il représente deux colombes assorties du message «Quand deux personnes s’aiment, nul ne peut les séparer». De tels kangas composent toujours le trousseau des futures mariées. «Autrefois, hommes et femmes les utilisaient beaucoup pour se parler. Si un mari se comportait mal avant, sa femme n’avait pas le droit de hausser la voix, mais elle pouvait acheter un kanga pour exprimer son mécontentement», nous explique Abdallah.

«Les différentes épouses d’un homme en faisaient autant (à Zanzibar, où la polygamie est légale, un homme peut prendre quatre femmes). La première femme rendait visite à la deuxième avec un kanga proclamant “Je suis la plus belle”, tandis que cette dernière répliquait d’un tissu disant “Même si je ne suis pas la première, je ne peux pas partir”.»

Les messages des kangas ne se limitent pas au domaine matrimonial mais sont encore utilisés pour toutes sortes d’occasions, comme les fêtes publiques ou les récoltes. Durant ces dernières, les cotonnades frangées des mots «Cultiver au soleil pour manger à l’ombre» sont un grand classique (autrement dit, il faut travailler dur pour jouir plus tard des fruits de son labeur). Les partis politiques distribuent aussi gratuitement des tissus portant leurs slogans.

Ce palais délabré fut la résidence des sultans de Zanzibar jusqu’à la révolution de 1964. Après avoir servi de bâtiment administratif, c’est aujourd’hui un musée qui retrace l’histoire du sultanat aux XIXe et XXe siècles.

C’est au cœur des ruines du palais Mtoni que notre voyage prend enfin un tour olfactif. L’ancienne résidence du premier sultan de Zanzibar, Said, n’est plus qu’une succession de salles sans toit, livrées au piaillement des corbeaux et à l’invasion du sable, venu de la plage toute proche. Mais les ruines s’égayent ponctuellement, le temps de cours de cuisine. À la manœuvre, Sahla officie au-dessus de deux marmites fumantes, chauffées au charbon de bois à même le sol. Les effluves parfumées qui s’en échappent embaument tout l’air ambiant de notes de gingembre, de cannelle, de cardamome et de cumin, auxquelles se mêlent des odeurs d’ail et d’oignon grillés.

Tandis que le riz pilaf, le plat traditionnel du vendredi et des jours de fêtes, mijote, accompagné d’un curry de poisson, Sahla nous rappelle que les aromates ont ici autant leur place en médecine qu’en cuisine. «Je fais des infusions de cumin quand les enfants ont la turista, et de cardamome s’ils ne dorment pas bien. » Dans d’autres familles, les racines de cannelier sont utilisées en inhalations contre le rhume. Le gingembre sert contre la toux, le curcuma, contre la conjonctivite et les boutons, et les clous de girofle, contre les maux de dents. Quant à la noix de muscade, elle entre dans la composition d’un parfum local populaire, à base d’ylang-ylang et d’huile de noix de coco, que les habitants ont baptisé avec humour «Chanel n°0».

Pour l’heure, ce sont nos papilles qui sont à la fête, alors que nous dégustons les plats de Salah, assises sur des nattes au milieu des ruines. La cuisine est à l’image de l’archipel : métissée. Dès les premiers siècles, la fréquentation des côtes par les navigateurs arabes a donné naissance à une culture africaine originale, la culture swahili, marquée par l’adoption de l’islam, d’un mode de vie urbain, et d’une langue bantoue mâtinée d’arabe, le kiswahili. La peau des habitants, vaste dégradé des carnations les plus noires aux teints hâlés, exprime à elle seule le brassage advenu sous ces latitudes, où se mêlent toujours populations insulaires, arabes, indiennes et descendants d’esclaves.

Ces derniers ont longtemps simplement transité par Zanzibar, avant d’y faire souche au XIXe siècle, alors que les nouvelles plantations de girofliers étaient avides de main-d’œuvre. À l’époque, ils représentaient les deux tiers de la population. Nous gagnons l’ancien marché aux esclaves, devenu un lieu de mémoire. Deux de ses anciennes geôles souterraines ont été conservées en l’état. Jusqu’à 125 captifs s’y entassaient des jours durant dans moins de trente mètres carrés, dans l’attente de leur vente.

À la surface, une église anglicane a été bâtie sur le site comme pour exorciser son sinistre passé. Un crucifix en bois trône près de l’autel. Fabriqué dans l’arbre sous lequel le cœur de David Livingstone a été enterré, en Zambie, il rend hommage à l’explorateur britannique, qui fut un fervent partisan de l’abolition de la traite.

À Dongué, la famille d’Adam Juma a bénéficié du programme de redistribution des terres mené à la révolution. Sur ce lopin de terre, mangues, fruits de l’arbre à pain, pommes jacque, clous de girofle, poivre et bananes sont récoltés à la main et l’aide des animaux est précieuse.

À une heure en voiture de Stone Town s’étirent les plaines les plus fertiles du pays. Le long de la route, des petites baraques au toit de tôle émergent d’une végétation luxuriante, où errent de temps à autres des zébus. Fichés dans la terre grasse et rouge, les panneaux signalant des spice farms, des fermes aux épices, se succèdent. Des plantations aux parcelles soigneusement ordonnées, ouvertes à la visite, où l’on peut découvrir les plantes qui donneront safran, cardamome, clou de girofle, curcuma, gingembre...

Leur diversité n’a pourtant que peu à voir avec la réalité des cultures, marquées par l’écrasante suprématie du clou de girofle. Celui-ci représente 95% de la production d’aromates de Zanzibar, qui en est le troisième fournisseur mondial. Ces fermes ont pour principale raison d’être de divertir les touristes et d’appuyer la communication de l’archipel, qui se veut l’«île aux épices». L’effondrement des cours internationaux du clou de girofle, au début du XXIe siècle, a certes conduit à quelques tentatives de diversification, mais la remontée des prix a rendu moins impérieux l’essor de cultures alternatives. La plupart des autres épices, produites en petite quantité, ne sont commercialisées que localement, quand elles ne sont pas importées, à l’image du safran vendu sur les marchés.

Le vrai pays agricole ressemble au lopin de terre d’Adam Juma. On entre sur sa parcelle, dans le village de Dongué, avec l’impression de pénétrer dans une forêt à l’état naturel. Manguiers, girofliers, cocotiers, jaquiers et arbres à pain s’y entremêlent dans un fouillis ombragé, dont certains troncs sont recouverts de lianes de poivriers. Nous humons en pure perte un air inodore, avec une impression de déjà-vu.

Mais qu’Adam cueille et froisse des petites fleurs jaunes de girofliers ou qu’il écrase des graines de poivre vert entre ses mains et la magie fonctionne : l’air se colore soudain de délicieuses senteurs. Sa famille a bénéficié du programme de redistribution des terres mené à la révolution. Les girofliers ont été le sésame qui leur a permis d’échapper à la précarité de l’agriculture de subsistance, et, précise-t-il, de construire une maison en briques et non plus en pisé.

Pour améliorer les conditions de vie de ses habitants et trouver des fonds pour construire une école, le chef du village de Muyuni a misé sur le tourisme. On peut ici découvrir le quotidien des villageois et assister à des démonstrations de rituels traditionnels des marabouts.

À Nungwi, le bruit des marteaux et des perceuses accompagne le murmure des vagues à longueur de journée. Le village, à la pointe nord de l’île, abrite une majorité de pêcheurs et le principal chantier naval de l’archipel. À l’abri du soleil, sous des toiles de plastique orange et des paravents en feuilles de cocotier, Ussi représente la huitième génération à perpétuer la tradition familiale de construction de boutres.

Rabotant ici, clouant là, il achève la coque en acajou et en bois de mangrove d’un nouveau bateau. Reste à assurer l’étanchéité entre les planches, avec du coton mélangé à de l’huile de noix de coco. « Il faut deux mois pour fabriquer un boutre de sept mètres comme celui-ci, nous dit-il. À chaque fois qu’on finit un bateau, tous les villageois viennent participer à sa mise à l’eau. Il y a des centaines de personnes. Parfois les gens dansent ou jouent du tam-tam. C’est comme une fête.»

Les boutres, moins chers que les bateaux modernes, restent privilégiés par les pêcheurs, mais aussi pour le transport des marchandises entre Zanzibar et le continent, et, ajoute Ussi, pour la contrebande de clous de girofle vers le Kenya. Une entreprise risquée – passible de la peine de mort – mais qui suscite toujours des vocations, les prix pratiqués à Mombasa étant deux à trois fois plus élevés que ceux fixés par le gouvernement de Zanzibar, qui détient le monopole du commerce de l’aromate.

En fin de journée, la plage de Kendwa se remplit de femmes venues attendre le retour des pêcheurs. Dans ce village, comme dans tout l’archipel, la population se nourrit essentiellement des produits de la mer ; les poissons et mollusques sont souvent vendus directement à la descente des bateaux.

Sur la plage, des hommes réparent leurs filets de pêche, tandis que d’autres sont alanguis sur ces derniers, ramassés en ballot. Des gamins assis sous un ficus jouent au draft, version locale du jeu de dames, avec des bouchons de bouteilles en plastique bleu et blanc en guise de pions. Les couleurs saturées du lagon, eau turquoise sur ciel gris, composent un paysage comme photoshopé. Des boutres y croisent au loin, rejouant un spectacle immémorial.

Dans le village, des poules et des chèvres divaguent entre les habitations, écrasées par la chaleur de l’après-midi. Malaïka ignore son âge. On l’imagine septuagénaire. Assise près de sa porte d’entrée, elle tisse un tapis en feuilles de dattier sauvage. Cet artisanat traditionnel est l’apanage des femmes, qui fabriquent aussi dans cette matière paniers, chapeaux et éventails.

Les jeunes d’aujourd’hui préfèrent confectionner des vêtements avec des machines à coudre et se détournent de cette activité, regrette-t-elle, avant de maugréer contre les touristes qui passent en bikini devant le village, indifférentes aux injonctions à respecter la sensibilité locale et à se vêtir décemment. «Avant, si des touristes arrivaient en short à l’aéroport, on leur donnait des kangas. » Et d’éluder les questions politiques pour finir par confesser brièvement sa désillusion.

Jaws Corner est le lieu de rassemblement des habitants de Stone Town, la « ville de pierre », classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Des hommes, jeunes et vieux, s’y retrouvent en fin d’après-midi autour d’un café, ou le soir pour regarder des matchs de foot sur la télé installée dans l’un des coins de la place. Dessiné sur le mur de droite, un requin, qui représente la Tanzanie continentale, veut engloutir une mouette, figurant Zanzibar. Cette fresque reflète le sentiment d’une partie de la population de l’archipel qui souhaite l’indépendance.

Fourbus par cinq décennies de parti quasi unique et de précarité économique, beaucoup de Zanzibarites partagent sa frustration, encore accentuée par l’union de l’archipel avec le Tanganyika, en 1964, pour former la Tanzanie (le pays a hérité son Z de Zanzibar). Décidée sans consultation, elle laisse à la population le goût amer du déclassement, le sentiment d’être devenu une arrière-cour en marge des cartes et de l’histoire.

D’autant que la manne touristique bénéficie d’abord aux investisseurs venus du continent ou de l’étranger. Paradoxe des temps modernes : les habitants de l’archipel, dont l’identité a été façonnée par leur ouverture sur le monde, se réfugient aujourd’hui dans une rhétorique de repli insulaire, à l’appui de revendications indépendantistes.

«Avant c’était Zanzibar qui était connu. C’est Zanzibar qui avait des consulats étrangers et qui était le centre du commerce », dit Asha, brandissant son index au ciel pour appuyer ses propos. Issue d’une famille d’origine omanaise, elle vit d’un petit commerce et occupe l’une des vieilles demeures de Stone Town, qu’elle déplore de ne pouvoir mieux restaurer, faute d’argent. Si Zanzibar redevient indépendant, il sera comme avant», ajoute-t-elle. En la quittant, je songe que les locaux ne sont pas si différents des touristes. Eux aussi sont à la recherche d’un mythe.

Ce reportage a été publié dans le numéro 14 du magazine National Geographic Traveler (printemps 2019).

 

CARNET DE NOTES

L’archipel est soumis aux marées qui varient considérablement selon la côte sur laquelle on se trouve. À Kendwa, dans le nord de l’île principale, le niveau de l’eau est toujours plus ou moins constant, ce qui permet aux habitants de ramasser oursins et coquillages du lever du jour au coucher du soleil.

AVEC QUI PARTIR ?

Oovatu propose une formule de 10 jours, «Zanzibar, sur la route des épices », à la découverte des magnifiques plages de l’archipel mais aussi de ses traditions culturelles, avec visite de Stone Town et découverte de la forêt de Jozani. À partir de 2 520 €, le prix comprenant les vols aller et retour depuis Paris, les transferts privés et 10 jours de circuit privatif en hôtel de charme les pieds dansl’eau, avec les petits déjeuners. 01 83 77 70 07.

Le voyagiste propose aussi des packages spécial bord de mer, avec séjour de 7 nuits au White Sand Luxury Villas & Spa ou au Gold Zanzibar Beach House & Spa.


OÙ DORMIR ?

Hotel White Sand

 

Zanzibar White Sand Luxury Villas & Spa
À Paje, au sud-est de l’archipel, cette adresse Relais et Châteaux offre une expérience luxueuse et intimiste, avec seulement 11 villas, chacune dotée d’une piscine, et 3 chambres doubles, posées au bord de la plage.

 

Hotel Gold Zanzibar

 

Gold Zanzibar Beach House & Spa
Chambres avec vue, ou villas d’inspiration arabe, africaine ou italienne sont proposées par cet établissement situé sur la plage de Kendwa, à la pointe nord de l’île. Sa situation en fait la base idéale pour aller découvrir le village de Nungwi et ses constructeurs de boutres.

 

Hotel Double Tree

 

Double Tree by Hilton Hotel Zanzibar – Stone Town
Au cœur de la ville de pierre, cet hôtel installé dans l’ancienne résidence d’un marchand est décoré de meubles réalisés par des ébénistes locaux. Le soir, gagnez le bar-restaurant du rooftop pour une vue imprenable sur la ville.

 

 


COMMENT Y ALLER ?

Qatar Airways propose 3 vols quotidiens au départ de Paris et 5 vols hebdomadaires au départ de Nice (avec escales). La classe éco dispose de sièges spacieux ; la classe affaires, élue la meilleure du monde lors des World Airline Awards 2018, propose une cuisine gastronomique, des sièges inclinables à 180° et une tenue de nuit pour un meilleur confort.
À partir de 555 €.


QUAND PARTIR ?

Juillet et août sont les mois les plus frais de l’année. Évitez avril et mai, la période de mousson, qui peut s’accompagner de pluies torrentielles. Si vous souhaitez assister à la récolte des clous de girofle, celle-ci a lieu entre juillet et septembre et de décembre à janvier.


PRÉPARER SON VOYAGE ?

Le paludisme sévissant toute l’année à Zanzibar, il convient de prévoir un traitement en conséquence. L’archipel, musulman, voit d’un mauvais œil les femmes en tenues légères. Les voyageuses doivent veiller à se couvrir les cuisses et les épaules pour se promener dans les villages ou sur les plages qui les bordent.

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