Transfert controversé de cinq bélugas du Canada vers les États-Unis

Le transfert de cinq bélugas du Canada vers les États-Unis s'est avéré être aussi complexe que controversé. L'opération relance le débat autour de la captivité des cétacés.

De Amy Thomas
Photographie De Jennifer Hayes
Publication 21 mai 2021, 12:45 CEST
beluga whale 1

Une grue soulève Kharabali, un béluga, hors d’un bassin de Marineland. Au cours d’une opération transfrontalière complexe, cinq bélugas ont été transportés depuis ce parc aquatique situé en Ontario jusqu’au Mystic Aquarium, dans le Connecticut.

Photographie de Jennifer Hayes

Vendredi 14 mai, un C-130 gris anthracite s’est arrêté alors que le Soleil se couchait sur le tarmac de l’aéroport de Groton-New London dans le Connecticut. À son bord, pas d'hélicoptères de transport ou de jeeps comme à l’accoutumée. Trois bélugas de Marineland, un parc aquatique situé dans l'Ontario au Canada, ont été montés à bord du cargo. Ils ont effectué le voyage dans des conteneurs de transport spéciaux remplis d’eau.

Kharabali, Havana et Jetta, trois femelles, ont été chargées sur des camions à plateau pour être amenées au Mystic Aquarium dans le sud du Connecticut. Là-bas, une grue les a déposées, une par une, dans un bassin médical. Il s’agit d’un plan d’eau séparé mais connecté au bassin des bélugas du parc de plus de 2 839 m3. À leur tour, Havok et Sahara, un mâle et une femelle, les ont rejoints neuf heures plus tard. Leur arrivée a signé la fin d’un transfert très attendu, mais vivement contesté, dont la préparation a pris plusieurs années.

Les cinq cétacés, âgés de sept à douze ans, rencontreront bientôt les trois autres bélugas du parc. Ils seront ensuite présentés au public.

Les préparatifs ont commencé il y a près de dix ans, lorsque le Mystic Aquarium a entamé des discussions avec Marineland afin d’acquérir quelques-uns des cinquante bélugas du parc. Depuis quarante ans, l’aquarium entreprend un programme de recherche sur les bélugas. Les scientifiques ont indiqué qu’ils souhaitaient vivement le développer. L’intensification des conséquences du changement climatique et le déclin des populations de bélugas du golfe de Cook en Alaska n’ont fait que renforcer leur souhait.

À Marineland, le personnel attache un animal dans une écharpe spécialement conçue pour ces cétacés. Ainsi, une grue pourra le soulever et le placer dans un conteneur de transport, qui partira pour un voyage de 14 heures.

Photographie de Jennifer Hayes

« Nous avons réussi à accomplir des choses assez incroyables avec les trois cétacés que nous avons au Mystic Aquarium mais nous devions nous assurer d’avoir une population de [bélugas] assez grande pour cette importante étude », déclare Allison Tuttle, responsable zoologique du Mystic Aquarium. Elle explique que les projets de recherche de l’aquarium sont établis en fonction des priorités du plan de restauration des bélugas du golfe de Cook listées par la National Marine Fisheries Services.

De son côté, Marineland a été au centre des enquêtes des défenseurs du bien-être animal, et l'objet de plaintes et de manifestations depuis les années 1980. En 2018, John Holer, le créateur du parc, est mort. C’est sa femme, Marie Holer, qui a dû reprendre la direction de l'établissement qui s’étend sur plusieurs milliers d’hectares. Marineland n’a pas pu ouvrir ses portes pendant plusieurs mois en 2020 et 2021 à cause de la crise de la COVID-19. Avec près de quatre-mille animaux à sa charge, notamment des bélugas, une orque, des morses et des dauphins, sa situation financière est instable.

« Nous avons pris la décision collective qu’à des fins de recherche, afin de réduire la population [des bélugas] à Marineland et pour contribuer à tous nos programmes, nous transférerons cinq cétacés à Mystic », a déclaré Andrew Burns, conseiller juridique pour Marie Holer et Marineland. Aucune des deux parties n’a souhaité indiquer si Mystic Aquarium a payé ces cétacés mais M. Burns a admis que « généralement, nous coopérons financièrement au profit de ce programme ».

Jetta est installée dans son conteneur de transport à l’arrière d’un camion à plateau afin de rejoindre Marineland depuis l’aéroport.

Photographie de Jennifer Hayes

À l’aéroport, la tension était palpable. Plus tard, la même pression s’est fait ressentir à l’aquarium, où des vétérinaires, des chercheurs et des soigneurs ont collaboré pour assurer le bon déroulement de la dernière étape du transfert. Stephen Coan, le président et directeur général du Mystic Aquarium, était lui aussi présent. Même si Mme Tuttle, qui a aidé à l’organisation du transfert, est restée à Marineland, elle a partagé son enthousiasme. « Je suis un peu fatiguée ... mais très motivée par ce transfert et par les travaux de recherche qu’il nous permettra d’accomplir. »

 

UN TRANSFERT CONTROVERSÉ

La détention en captivité de cétacés, le groupe de mammifères marins qui comprend les baleines, les dauphins et les marsouins, est un sujet particulièrement sensible. Les aquariums et les centres de recherche assurent que leur étude en captivité permet aux Hommes de les protéger dans la nature. Les exposer au public offre la possibilité à la population d’établir des liens avec eux et d'être sensibilisée à leur sort. En revanche, les défenseurs des droits des animaux estiment que ce sont des individus trop intelligents et trop sociaux pour être gardés en captivité. Ils ne peuvent s’épanouir que dans les océans puisque leur instinct leur demande de se nourrir et de migrer sur de longues distances.

En 2019, le Canada a interdit la reproduction et la détention de cétacés en captivité mais cette nouvelle mesure ne s’applique pas à ceux déjà présents dans les établissements. Les États-Unis quant à eux ne disposent pas d’une telle règlementation. Ces derniers mois, de nombreux groupes de défense du bien-être et du droit animal ont contesté le transfert, tant au Canada qu’aux États-Unis, en vain. Ils soutenaient que cette opération allait à l’encontre de la législation canadienne. Aussi, elle établit un précédent qui permettrait le transfert d’autres cétacés de Marineland vers des pays où les lois de défense des animaux sont moins élaborées. Certains experts des baleines s’inquiétaient aussi du fait que ce déplacement allait briser leurs relations sociales et potentiellement détériorer leur bien-être.

À l’aéroport international d’Hamilton, le personnel vérifie l’état de Jetta avant qu’elle ne soit transférée dans l’avion.

Photographie de Jennifer Hayes

Last Chance for Animals, une organisation à but non lucratif de défense des droits des animaux, fait partie des opposants. « Il s’agit en grande partie de priver les cétacés de la protection de la législation canadienne », défend Miranda Desa, conseillère juridique pour l’organisation. « Une fois déplacés, ils seront exposés à [un risque de] reproduction, ce qui perpétuerait le cycle de la captivité. » Le permis d’importation délivré par le gouvernement américain à Mystic Aquarium lui interdit la reproduction pendant cinq ans. Passé cette période, l’aquarium peut demander l’autorisation de faire reproduire les individus. Les représentants du parc n’ont pas souhaité s’exprimer sur leurs intentions.

« Nous défendons ce que nous sommes en train de faire », soutient Tracy Romano, directrice scientifique de l’établissement. « Notre mission, c’est la recherche, la sensibilisation et la conservation. Nous savons que nous faisons le bon choix pour ces cinq animaux et pour l’espèce tout entière. »

Avec ce déménagement, les États-Unis comptent désormais 38 bélugas en captivité dans 4 centres différents. On estime que plus de 300 individus sont détenus en captivité dans le monde. On recense 136 000 bélugas à l'état sauvage. Ils peuplent les eaux de l’Arctique du Canada, des États-Unis, de la Russie, du Groenland ou encore de la Norvège.

Les bélugas ne sont pas en danger d’extinction mais certaines populations d’individus sont très fragiles et peu nombreuses. La population des bélugas du golfe de Cook, par exemple, a chuté de près de 80 % depuis 1979. Selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, ils sont passés de 1 300 individus à tout juste 279 en 2019. Ils sont considérés comme « en danger » selon la liste du Endangered Species Act de 1973.

Un dispositif recueille des échantillons de la respiration de l’évent du béluga juste avant son transfert dans le bassin médical du Mystic Aquarium pour son observation.

Photographie de Jennifer Hayes

À l’instar de nombreux autres mammifères marins de l’Arctique, les bélugas dépendent de la banquise, laquelle disparaît rapidement avec le réchauffement climatique. Sa fonte rend les bélugas plus vulnérables face aux prédateurs, tels que les orques, et face aux activités anthropiques toujours plus croissantes. En effet, le trafic maritime s’intensifie grâce à l’absence de glace, ce qui peut entraîner des collisions avec les navires et une augmentation du bruit des océans et de la pollution qui perturbent leur comportement.

 

DES ANIMAUX COURAGEUX

Le déplacement de cinq cétacés sur plus de 800 kilomètres en traversant une frontière internationale est une entreprise qui demande une logistique très complexe. Dans le contexte de la pandémie, la manœuvre est d’autant plus compliquée. Outre la sécurisation de l’avion pour lui permettre de transporter les mammifères, pesant entre 350 et 450 kg chacun, les organisateurs devaient s’occuper des formalités pour le passage de la frontière, les douanes et l’immigration en amont. Au-delà du côté administratif, le plus important était de les déplacer en tout sécurité, a assuré Mme Tuttle.

Les cétacés ont été préparés pour nager sur des brancards adaptés à leur longueur et leur taille, perforés pour permettre le passage de leurs nageoires pectorales, explique la responsable. Cette disposition a le même rôle qu’une ceinture de sécurité et leur assure une protection au cours de leur transport dans les conteneurs. Les animaux ont ensuite été immergés dans de l’eau salée jusqu’à la moitié de leur tête. De ce fait, leurs évents sont dégagés et ils ne sentent pas la pression de leur poids. Les conteneurs ont également servi à leur transport sur les camions à plateau et dans l’avion. La température de l’eau a été réglée à 12 °C pour assurer leur confort. Des vétérinaires et des experts du transport ont voyagé avec eux pour surveiller leur respiration et leur état de santé général.

Une grue dépose lentement un béluga dans son bassin médical peu profond.

Photographie de Jennifer Hayes

Après avoir passé un certain temps dans le bassin médical pour observation, le béluga sera relâché dans un bassin plus grand avec les autres nouveaux arrivants.

Photographie de Jennifer Hayes

Lorsque l’avion a atterri à l’aéroport du Connecticut, des agents du Service des douanes et de la protection des frontières et des inspecteurs du U.S. Fish and Wildlife Service ont vérifié que les permis étaient en ordre avant l’étape finale du déménagement des animaux.

De bassin en bassin, le voyage aura duré 14 heures au total, selon Jen Flower, vétérinaire en chef au Mystic Aquarium qui a accompagné les deux groupes de cétacés pendant le vol. De vrais « combattants », selon elle. « Ils se parlaient pendant toute la durée du vol. »

 

QUEL AVENIR POUR CES BÉLUGAS ?

Allison Tuttle explique que sept projets de recherche sont prévus pour ces bélugas, notamment l’étude de leur réponse immunitaire face à des facteurs de stress environnementaux, mais aussi leurs réponses physiologiques aux sons. « Toutes ces études sont conçues pour examiner la santé de ces cétacés, comment ils répondent à divers éléments, comme les facteurs de stress provoqués par les Hommes. »

Parallèlement, des rumeurs annonçaient que Marie Holer souhaitait vendre Marineland mais son avocat ainsi que les porte-paroles du parc n’ont pas désiré éclaircir la situation. M. Burns, son conseiller juridique, affirme qu’elle « prépare l’avenir et réfléchit à une transition adéquate qui garantirait le programme des mammifères marins ».

Selon certains experts du bien-être animal, la législation canadienne visant à abolir progressivement la captivité des cétacés pourrait être un exemple à suivre pour les États-Unis. « Il est clair que ça devrait être le cas », répond Lori Marino, neuroscientifique et créatrice du Whale Sanctuary Project. L’organisme prévoit d’ouvrir un nouveau sanctuaire le long du littoral de la Nouvelle-Écosse pour fin 2022.

Les cinq bélugas de Marineland nagent dans un bassin au Mystic Aquarium.

Photographie de JENNIFER HAYES

Toutefois, au vu du nombre d’aquariums et de parc de loisirs aquatiques aux États-Unis, elle n’a que peu d’espoir. « Je ne sais pas si l’on peut mettre ce genre de sujet sur la table... Je ne pense pas mais ça ne veut pas dire pour autant que ça n’arrivera jamais. »

Bien que controversé, ce transfert témoigne de l’attention croissante portée à la situation précaire de ces animaux, qu’ils soient à l’état sauvage ou en captivité.

Tracy Romano espère que grâce à ce transfert, l’aquarium pourra « fournir aux bélugas en besoin un foyer adéquat, des soins médicaux individuels et de l’attention ». Elle souhaite aussi qu’il leur offre la possibilité « d’aider leurs congénères dans la nature grâce à la recherche ».

Selon Camille Labchuck, avocate et directrice de Animal Justice, un organisme de défense des animaux, « il est probable que ces [cétacés] soient la dernière génération de bélugas en captivité en Amérique du Nord ». En effet, l’interdiction de la reproduction en captivité au Canada, le refus d’élever ces bélugas par les États-Unis, combinés avec la difficulté que représente l’élevage de ces animaux en captivité sont des facteurs qui devraient mettre fin à leur captivité.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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