Les oiseaux marins menacés à travers le monde

Les populations d’oiseaux marins s’effondrent. Pour les sauver, il faut d’abord mieux les connaître.Thursday, September 6, 2018

De Jonathan Franzen
Photographie De Thomas P. Peschak
Sur les îles péruviennes Lobos de Afuera, un siècle de récolte du guano, de surpêche, puis de changement climatique, sépare une photo de 1907 d’une colonie de pélicans thages et celle du même site en 2017 montrant une jonchée d’ossements. La faim et les pluies dues à El Niño ont sans doute décimé la plupart des oisillons de la saison de reproduction précédente.

Imaginez un oiseau gris et élancé, pas plus grand qu’un étourneau, qui passe l’essentiel de sa vie en pleine mer. Dans l’eau froide et par tout temps, l’océanite cendré, qui pèse moins de 40 g, s’aventure au milieu des vagues à la recherche de minuscules poissons et d’invertébrés. Voletant pattes pendantes, frôlant la surface de l’océan, il donne l’impression de marcher sur l’eau.

Les océanites sont l’une des familles d’oiseaux les plus répandues du monde. Mais l’océanite cendré ne s’observe que dans les eaux californiennes. Sa forte odeur musquée se sent même dans le brouillard. Son milieu de prédilection est l’eau. Cependant, il pond et élève ses petits à terre, comme tous les oiseaux.

Ces albatros et puffins à menton blanc se sont pris dans des lignes de thoniers, au large de l’Afrique du Sud, en 2017. Grâce à des techniques halieutiques durables, le nombre d’oiseaux victimes de la pêche n’est plus que de quelques centaines par an dans le pays. Mais, dans le monde, les lignes et palangres tuent 300 000 oiseaux marins à elles seules.

C’est pourquoi il préfère les îles sauvages. Pour échapper aux prédateurs, il niche sous terre, dans des failles rocheuses ou des terriers, et ne sort que la nuit. Au Farallon Islands National Wildlife Refuge (réserve naturelle nationale des îles Farallon), à 50 km à l’ouest de San Francisco, un collectif d’artistes de la région a bâti une sorte d’igloo à partir de blocs de béton issus d’anciens bâtiments de l’île principale.

Une petite porte ouvre sur un espace bas de plafond garni de Plexiglas. Quand on y entre par une nuit d’été avec une lampe rouge (qui dérange moins les oiseaux que la lumière blanche), on a de bonnes chances de découvrir un océanite couvant au fond d’une crevasse. On perçoit aussi le chant nocturne de ses indiscernables voisins, un doux et mélodieux ronronnement qui émane des rochers telle une voix d’un autre monde.

C’est celui des oiseaux marins, dont le royaume couvre les deux tiers de la planète, mais nous reste quasi invisible. Ce mystère a longtemps constitué un atout pour les oiseaux marins. Mais, désormais, alors que des prédateurs invasifs et la pêche commerciale menacent leur existence, ils ont besoin d’être protégés.

Or il est difficile de prendre soin d’animaux qu’on ne peut pas voir. Les îles farallon offrent une lucarne sur le passé, quand les oiseaux marins abondaient partout. Lorsque je visite la principale île de l’archipel, en juin 2017, plus d’un demi-million d’oiseaux nichent dans la réserve naturelle.

Albatros à tête grise sur l'île sud-africaine de Marion.

Macareux, guillemots et cormorans évoluent sur des pentes abruptes et des terrains plats à la végétation clairsemée, cernés par une eau bleu foncé grouillant de phoques et d’otaries. Un matin, Pete Warzybok, biologiste qui participe à la surveillance de la faune sauvage des Farallon, me fait grimper jusqu’à un abri en bois camouflé, qui surplombe une immense colonie de guillemots de Troïl. Vingt mille oiseaux noir et blanc couvrent un promontoire en pente, bordé de falaises.

Les guillemots, au bec pointu, se tiennent épaule contre épaule, tels des manchots, couvant un oeuf ou veillant sur un oisillon minuscule sur un espace de pas plus de 150 cm2. La colonie tout entière s’affaire dans le plus grand calme. Quelques cris y percent de temps à autre. Des goélands la survolent en permanence, en quête d’un en-cas. Parfois, un guillemot qui atterrit maladroitement ou trébuche en prenant son vol se chamaille avec un voisin.

Mais les disputes cessent aussi vite qu’elles commencent, les oiseaux se consacrant de nouveau à leurs couvées comme si de rien n’était. « Un guillemot, ça fait ce qu’un guillemot est censé faire, observe Pete Warzybok. Ce n’est pas le plus intello des oiseaux. » Et ce que fait un guillemot de Troïl relève du dévouement. Même si l’on connaît des cas de divorce, les couples sont solides et peuvent durer plus de trente ans, retournant chaque année sur le même minuscule territoire et élevant un unique oisillon.

Les parents partagent les tâches de la couvée. Tandis que l’un demeure à la colonie, l’autre parcourt l’océan et plonge à la recherche d’anchois, de jeunes sébastes, ou de n’importe quelle autre nourriture. Quand un parent rentre d’un long voyage de ravitaillement, celui resté à l’arrière, de plus en plus affamé et maculé de fiente, rechigne encore à délaisser son oeuf.

« S’ils n’ont pas d’oeuf, assure Warzybok, ils couvent une pierre ou un bout de bois. Ils posent un poisson sur un oeuf pas encore éclos, pour essayer de le nourrir. Ils n’abandonnent jamais. Ils peuvent rester assis sur un oeuf mort pendant 75 ou 80 jours. »

Âgé d’à peine trois semaines, le juvénile s’élance sur l’eau, alors qu’il est encore trop jeune pour voler ou plonger. Le père l’accompagne et reste à ses côtés durant plusieurs mois. Il le nourrit et lui apprend à pêcher pendant que la mère se met à l’écart, seule, pour récupérer.

Le dévouement parental et la division égale du travail porte ses fruits. Chez le guillemot de Troïl des Farallon, le taux de réussite de la reproduction est très élevé (dépassant souvent 70 %), et il figure parmi les oiseaux marins nicheurs les plus répandus en Amérique du Nord.

Or la colonie que m’a montrée Warzybok, bien qu’immense, réunit moins de 5 % des guillemots de l’archipel. Cette population en bonne santé représente le happy end provisoire d’une longue et triste histoire. Voilà deux siècles, 3 millions de guillemots nichaient dans les îles Farallon.

En 1849, la ruée vers l’or transforma San Francisco en ville-champignon. L’archipel devint un terrain de chasse tentant pour une cité sans élevages de volaille. Dès 1851, la Farallone Egg Company recueillait un demi-million d’oeufs par an, revendus aux boulangeries et aux restaurants.

Ses employés arrivaient en bateau au printemps, ramassaient les œufs fraîchement éclos, et écrasaient tous les autres. En un demi-siècle, au moins 14 millions d’œufs de guillemots furent récoltés sur les Farallon. Fidèles à leurs sites de reproduction, les oiseaux ne cessaient pourtant d’y revenir.

En 1910, il restait moins de 20 000 guillemots de Troïl sur l’île principale. Après la fin de la chasse aux oeufs, ils furent encore victimes des chiens et chats introduits par les gardiens du phare de l’île. Les dégazages des cargos entrant dans la baie de San Francisco en tuèrent aussi un grand nombre.

Des fous du cap de la baie d'Algoa, en Afrique du Sud.

La population de guillemots de Troïl ne se reconstitua véritablement qu’après 1969, quand l’île principale devint une réserve naturelle fédérale. Puis, au début des années 1980, les effectifs ont de nouveau plongé.

La cause de ce déclin ? Une nouvelle méthode de pêche indiscriminée : le filet maillant. Les bateaux traînent un énorme filet qui remonte jusqu’à la surface de l’océan, et attrapent les poissons, mais aussi les marsouins, les loutres, les tortues et les oiseaux marins plongeurs. Les filets maillants tuent aujourd’hui au moins 400 000 oiseaux marins par an dans le monde.

À partir du milieu des années 1980, de nombreux États américains, dont la Californie, ont imposé de sévères restrictions à l’emploi de ces filets, ou les ont interdits. Dans les Farallon, les populations d’oiseaux marins ont aussitôt rebondi. Lors des quinze dernières années, le nombre de guillemots de Troïl a quadruplé.

Reste la menace que font peser le changement climatique et la surpêche sur leur approvisionnement en nourriture. Perché dans l’abri, Pete Warzybok note les espèces de poissons que les guillemots de Troïl ramènent au nid. Ceux des Farallon consomment plus de 50 000 tonnes de poissons chaque été. Or, pour convaincre un pêcheur californien de partager les richesses de l’océan avec les oiseaux marins, l’argumentation ne doit pas être seulement éthique ou esthétique.

 

Des juvéniles de manchots du Cap nichent dans le guano, sur l’île Mercury, au large de la Namibie. Sur la plupart des îles d’Afrique australe, le guano a été raclé jusqu’à la roche, et les scientifiques doivent installer des nids artificiels. Ces dernières années, les oiseaux marins se retrouvent sur l’île Mercury, isolée et aux pentes escarpées, où existe encore une couche naturelle de fientes.

Imaginons un jeune albatros de l’Atlantique Sud. Avec ses 3 m d’envergure, il suit les vents circumpolaires, parcourant en planant 800 km par jour, et utilisant son odorat pour détecter poissons, poulpes ou crustacés près de la surface de l’eau. L’endroit idéal pour trouver de quoi manger est souvent le sillage d’un navire de pêche hauturière.

Décrivant des cercles autour du chalutier, l’albatros observe la myriade de petits oiseaux marins se disputant les restes de poissons jetés par-dessus bord. Lorsqu’il plonge dans la mêlée, son bec massif et sa carrure en imposent. Les autres oiseaux se dispersent.

Mais, à l’instant où l’albatros frappe l’eau, une chose terrible se produit. Ses ailes déployées s’enroulent autour du câble du filet du chalutier. L’oiseau est entraîné sous l’eau.

Chaque année, des milliers d’albatros sont tués de façon invisible par les chalutiers. Des milliers d’autres meurent à cause des hameçons des palangriers, ainsi que des pétrels et puffins en nombres encore plus importants.

Les décès accidentels dans les zones de pêche constituent l’un des deux dangers les plus terribles auxquels les oiseaux marins sont confrontés. Et il ne sera pas facile d’y remédier, car les bateaux de pêche en eaux profondes opèrent en général sous une pression financière intense et sous surveillance minimale.

Seuls quelques pays ont tenté de réglementer les « prises accessoires » d’oiseaux marins par leurs flottes. L’Afrique du Sud est l’un d’entre eux. C’est dans un petit port du Cap que je rencontre Deon van Antwerpen, prospère capitaine d’un thonier ligneur. Je suis accompagné de Ross Wanless, biologiste et responsable du programme de protection des oiseaux marins de l’ONG BirdLife en Afrique du Sud.

Ces gorfous dorés, dont le plumage vient de muer, peinent à escalader la crête du cratère d’un ancien volcan de l’île Marion. On aperçoit derrière eux la série de terrasses de l’intérieur du cratère, érodées au cours des âges par les gorfous qui y nichent et y muent.

Van Antwerpen, costaud et volubile, désigne un caisson rempli de lests de lignes de pêche vert pâle, à l’arrière de son navire. « Nous en avons perdu 3 000 », grogne-t-il. Explication : la pêche du thon à la palangre ne tue pas les albatros de la même façon qu’avec un chalut. Avec des lignes, un petit oiseau marin plonge, ramène à la surface un hameçon appâté, puis essaie d’en décrocher l’appât.

Mais un albatros surgit alors et, en avalant le tout, s’accroche lui-même et se noie. L’une des solutions consiste à lester la ligne, afin que l’hameçon appâté coule rapidement hors de portée des oiseaux. Mais si la ligne vient à rompre au moment de hisser un thon de 50 kg à bord, le plomb peut se transformer en un dangereux projectile pour l’équipage.

BirdLife conseille d’utiliser des lests pouvant coulisser sur la ligne et logés dans des boîtiers en plastique luminescent (la lumière attire les poissons). Deon van Antwerpen a voulu tester la méthode sur son bateau. « Chaque oiseau que j’attrape, dit-il à Wanless, est potentiellement un poisson que je n’ai pas pêché. Mais on a besoin de règlements pragmatiques. S’ils ne le sont pas, la plupart des gars les ignoreront tout simplement. »

BirdLife demande de placer les lests trop près de l’hameçon appâté, selon van Antwerpen : « Si un requin happe la ligne, nous perdons le lest. » Ne vaudrait-il pas mieux espacer de 4 m le lest et l’hameçon appâté ? Wanless fronce les sourcils : avec cette méthode, l’hameçon coulerait trop lentement pour épargner les oiseaux marins. Mais alors, ne pourrait-on pas alourdir le lest, afin de compenser le plus grand espacement ?

Rentrant pour la plupart d’une chasse en mer vers l’île Marion,ces manchots royaux se rassemblent près du rivage dans la baie de Kilda Ikey. En général, ces oiseaux regagnent la terre par petits groupes, pour éviter les orques et les autres prédateurs. Ce jour-là, d’énormes rouleaux ont ralenti leur retour sur la plage, provoquant un embouteillage rarement observé.

Deon van Antwerpen assure qu’il serait ravi d’essayer. Il ne veut pas attraper des albatros, mais seulement pêcher des thons sans perdre tous ses lests. Les navires peuvent encore réduire les prises accidentelles d’oiseaux en effarouchant ceux-ci grâce à une ligne de banderoles (ou « ligne tori »). Il s’agit d’une corde à laquelle sont fixés des fanions multicolores, terminée par un cône en plastique. Peu coûteux et facile à utiliser, le dispositif permet à lui seul de réduire de 99 % le nombre des albatros tués.

Cependant, la ligne de pêche principale (d’où pendent les cordages hameçonnés) s’étend bien plus loin en surface derrière le bateau que la ligne de banderoles. C’est pourquoi l’Afrique du Sud requiert une mesure supplémentaire : il faut soit alourdir davantage les lignes, soit les poser à la nuit tombée, quand les oiseaux sont moins actifs et ne peuvent pas voir les hameçons.

Ross Wanless et son épouse, Andrea Angel, qui dirige le groupe de travail dédié à l’albatros au sein de BirdLife Afrique du Sud, travaillent avec les flottes et le gouvernement du pays depuis plus d’une décennie. Tout navire de pêche commerciale évoluant dans les eaux sudafricaines doit désormais se former aux techniques de réduction des prises accessoires.

Au soleil couchant, sur le littoral ouest de l’île Marion, quatre albatros entament la danse rituelle de l’espèce, suite complexe d’appels et de gesticulations. Les albatros s’apparient pour la vie, et ces danses, en général le fait de jeunes adultes, aident les individus à jauger leurs partenaires potentiels.

Les deux militants tentent de nouer des relations avec chaque capitaine de thonier. « Pour obtenir un résultat, m’explique Wanless, mieux vaut engager le dialogue avec des êtres humains, plutôt que d’avancer une solution technique extravagante. » Résultat, le nombre annuel d’oiseaux marins tués en Afrique du Sud a chuté d’environ 35 000 en 1996 à 500 aujourd’hui.

Outre les règlements, la protection des oiseaux requiert une surveillance indépendante des bateaux de pêche et, dans l’idéal, des incitations financières. Les palangriers ont une raison évidente de vouloir attraper moins d’oiseaux. « Ils préféreraient attraper des billets de 10 000 dollars, valeur d’un thon rouge », plaisante Wanless.

La demande croissante pour des poissons pêchés de façon écoresponsable pourrait toutefois se révéler une incitation encore plus forte. Pour accéder à ce marché de choix (surtout en Europe), nombre de bateaux sud-africains rémunèrent des observateurs indépendants certifiant qu’ils respectent la réglementation.

Pour les autorités, la meilleure façon de garantir l’application des règles est d’imposer une caméra numérique à bord de chaque navire afin de surveiller les prises, y compris accessoires. C’est ce que l’Australie a entrepris pour sa flotte de thoniers tropicaux, en 2016. Pris de panique, les capitaines des navires ont aussitôt téléphoné aux responsables pour savoir où se procurer des lignes de banderoles.

« Une fois qu’il y a une caméra à bord, la partie est gagnée, affirme Wanless. Vous n’allez pas risquer de perdre votre licence juste pour économiser quelques centaines de dollars en matériel. » Autre avancée prometteuse : le Hookpod. Ce boîtier en plastique se clippe sur un hameçon appâté et ne s’ouvre que lorsqu’il a atteint une certaine profondeur. Généraliser l’utilisation du Hookpod sur les navires de pêche pélagique, obliger les palangriers et ligneurs à se doter de lignes à banderoles, et interdire la pêche au filet maillant (comme en Afrique du Sud) rendraient les mers plus sûres pour les oiseaux marins.

Des scientifiques observent les nids de guano des cormorans de Bougainville, à Punta San Juan, une péninsule du sud du Pérou. Les exploitants de guano y ont érigé un mur en béton haut de 2 m, afin de protéger les oiseaux contre les prédateurs.

Pour l’heure, cependant, la situation mondiale reste très préoccupante. Wanless et Angel ont étendu leur champ d’action aux zones de pêche d’Amérique du Sud, d’Indonésie et de Corée du Sud, avec des résultats parfois encourageants. Mais les flottes de la Chine et de Taïwan (qui concentrent les deux tiers des navires de pêche de haute mer du monde) ne se préoccupent quasiment pas de la mortalité des oiseaux marins, et vendent leurs prises sur des marchés où la pêche durable n’intéresse guère les acheteurs.

Les ligneurs et les palangriers tuent encore 300 000 oiseaux marins chaque année, dont 100 000 albatros, estime Wanless. Or nombre d’espèces d’albatros (qui mettent longtemps à atteindre la maturité et ne se reproduisent que tous les deux ans) sont en danger d’extinction.

Masse de roche volcanique au beau milieu de l’Atlantique Sud, les 65 km2 de l’île Gough abritent des millions d’oiseaux marins nicheurs. Parmi ceux-ci, l’entière population du pétrel de Schlegel et presque tous les couples d’albatros de Tristan, une espèce en danger critique d’extinction.

Ross Wanless, alors doctorant, s’est rendu pour la première fois sur l’île Gough en 2003. Des chercheurs avaient remarqué une chute inquiétante du nombre de juvéniles. On sait que les rats et les chats, introduits par les humains dans les îles dans le monde entier, se repaissent d’oiseaux marins.

Des pélicans thages et des cormorans de Bougainville sur l'île de Guañape Norte (Pérou).

Mais il n’y avait ni rats ni chats sur Gough. Wanless a installé des caméras et des projecteurs à infrarouge. Voici ce qu’il a vu : « Le soleil s’est couché, et une souris est entrée dans un terrier de pétrel. Elle a hésité, puis s’est mise à mordiller l’oisillon. D’autres souris sont arrivées, et j’ai assisté à une curée insensée et répugnante. […] Parfois, elles étaient quatre ou cinq à se disputer la blessure, léchant le sang et creusant plus avant pour manger les organes internes du petit. »

Ayant évolué sans prédateurs terrestres, les oiseaux marins ne savent pas se défendre face aux souris. Dans un terrier plongé dans l’obscurité, un pétrel ne voit même pas ce qui arrive à son petit. Et un albatros dans son nid n’a pas l’instinct de voir une menace dans une souris.

En 2004, chez les albatros de Tristan de l’île Gough, Ross Wanless a relevé 1 353 échecs de reproduction pour 500 succès. Le taux d’échec a atteint 90 % ces dernières années. Sur l’île, les souris tuent aujourd’hui 2 millions de jeunes par an, toutes espèces d’oiseaux marins confondues.

Nombre de celles-ci perdent aussi des adultes à cause de la pêche. La mortalité annuelle en mer chez les albatros de Tristan est maintenant de 10 %, plus du triple du taux de mortalité naturel. L’un dans l’autre, cela mène l’espèce droit à l’extinction. De nombreuses causes contribuent au déclin catastrophique des populations d’oiseaux marins.

Sur l’île de Guañape Norte, deux sternes incas tentent d’empêcher une troisième de rejoindre leur perchoir. Ces sternes se nourrissent des poissons qui abondent dans le courant de Humboldt. Elles forment de grands rassemblements et, à la fin de l’après-midi, se disputent les meilleurs perchoirs où passer la nuit.

La surpêche des anchois et d’autres petits poissons les prive de proies et de l’énergie requise pour se reproduire. En modifiant les courants océaniques, le changement climatique semble déjà causer des échecs de reproduction chez les macareux moines d’Islande. Des oiseaux qui nichent sur des îles basses sont aussi vulnérables à la montée des eaux. La pollution par le plastique, notamment dans l’océan Pacifique, obstrue l’appareil digestif des oiseaux marins et les accule à la faim.

Et, avec la régénération des populations de mammifères marins, davantage de jeunes manchots sont mangés par les phoques, les otaries délogent les cormorans de leurs sites de reproduction, et davantage de baleines rivalisent avec les oiseaux plongeant dans la mer à la recherche de proies. La menace numéro un pour les oiseaux marins, cependant, vient des prédateurs introduits par l’homme : rats, chats et souris, qui envahissent les îles où ils nichent.

Voilà pour la mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que le problème des espèces invasives a des solutions. Des ONG comme Island Conservation ont optimisé l’emploi d’hélicoptères et le traitement informatisé des données géographiques pour cibler les prédateurs avec des appâts empoisonnés spécifiquement adaptés aux mammifères.

Le South Georgia Heritage Trust a mené la plus ambitieuse campagne d’éradication de rongeurs à ce jour. À 1 500 km de la péninsule Antarctique, l’île de Géorgie du Sud est l’aire de reproduction d’environ 30 millions d’oiseaux. Sans rats ni souris, elle pourrait aisément en abriter trois fois plus.

De 2011 à 2015, trois hélicoptères ont quadrillé les régions libres de glace de l’île pour y larguer des appâts. Aucun rat ou souris vivant n’y a été détecté depuis 2015. Coût de l’opération : plus de 10 millions dollars. Des opérations similaires sont prévues sur l’île Gough en 2019, et sur l’île Marion (Afrique du Sud) en 2020.

Les oiseaux marins offrent une combinaison poignante d’extrême vulnérabilité et d’extrême résilience. Un albatros de Tristan de 10 kg ne peut empêcher une souris de 30 g de manger son petit, mais il survit dans des eaux salées glaciales balayées par les tempêtes, et peut mettre en fuite un gros goéland. Avec sa longévité, il peut endurer vingt années d’échecs de reproduction et continuer à produire des petits, une fois écartés les dangers menaçant son nid.

« Les oiseaux marins réagissent bien aux mesures de restauration, assure Nick Holmes, directeur scientifique d’Island Conservation. En s’attaquant aux menaces terrestres, on renforce leur résistance à toutes les autres menaces. » L’ONG et ses partenaires ont exterminé les rats de l’île d’Anacapa, en Californie. Le taux de réussite des couvées du guillemot de Scripps y a bondi immédiatement de 30 à 85 %, et des océanites cendrés y ont été signalés pour la première fois en train de nicher.

Empêcher l’extinction d’une espèce suppose de savoir qu’elle existe. Or les oiseaux marins sont très doués pour se soustraire à notre vue. Voyez l’histoire du pétrel de Magenta. En 1867, dans le Pacifique Sud, un navire de recherche italien, le Magenta, photographia un unique spécimen d’un grand pétrel gris et blanc.

Le Te Tara Koi Koia (« la pyramide ») est l’unique site de reproduction de l’albatros des Chatham, dans l’archipel du même nom, où environ 5 000 couples nidifient chaque année. D’avril à juillet, la plupart gagnent la côte sudouest de l’Amérique du Sud, à 10 000 km de là, en suivant les courants en direction du nord, jusqu’au Pérou.

Pendant plus d’un siècle, le cliché resta la seule preuve scientifique de l’existence de l’espèce. Cependant, l’invisibilité fascine et, en 1969, David Crockett, un ornithologue amateur, se rendit sur les îles Chatham (Nouvelle-Zélande), en quête de l’oiseau. L’essentiel de l’île principale avait été défrichée, mais sa partie sud-ouest demeurait couverte de forêt.

En outre, on y trouvait des monceaux d’ossements de pétrels non identifiés dans les déchets laissés par les Moriori, un peuple polynésien ayant occupé les îles quelques siècles plus tôt. Crockett avait lu des récits racontant comment des descendants de ces Moriori avaient capturé et mangé un grand pétrel, appelé par les îliens taiko, à une date aussi tardive que 1908. Il soupçonnait que le taiko n’était autre que le pétrel de Magenta, et que celui-ci pouvait encore nicher dans des terriers, en pleine forêt.

La zone forestière où les Moriori avaient capturé le taiko appartenait à un éleveur maori de moutons, Manuel Tuanui. Attirés par la perspective de découvrir un oiseau endémique disparu sur leurs terres, Tuanui et son fils Bruce, encore adolescent, aidèrent Crockett à mener une série d’explorations. Ils passèrent la forêt au peigne fin, à la recherche de terriers, et installèrent des projecteurs pour attirer les oiseaux marins arrivant de nuit. Aux yeux de Bruce, Crockett était « cet étrange type qui chassait le taipo [« fantôme », en maori] ».

Bruce épousa une jeune femme d’une île voisine, Liz Gregory- Hunt. Et celle-ci se jeta à son tour dans la quête familiale : « Vous êtes aspiré par le tourbillon, m’a confié Liz, et ça devient votre vie. » Au soir du 3 janvier 1973, Crockett fut récompensé en apercevant à la lumière des projecteurs quatre oiseaux correspondant à la description du pétrel de Magenta. Une preuve oculaire, enfin ! Mais David Crockett voulait aussi capturer un taiko et découvrir où l’espèce nichait.

Ce qui se révéla encore plus dur que d’en apercevoir un. Cela lui prit cinq années supplémentaires. Et ce n’est que dix ans plus tard qu’une équipe de scientifiques, en pistant des oiseaux capturés et munis d’émetteurs radio, parvint à localiser dans la forêt deux terriers actifs de taiko.

Ce n’était que le début de l’aventure pour les Tuanui. L’unique site de reproduction connu du taiko se trouvait sur leur exploitation, et l’oiseau avait besoin d’être protégé des menaces qui avaient déjà failli provoquer son extinction. Des pièges contre les chats et les opossums furent installés autour des terriers.

Manuel Tuanui, dans un geste jugé « dément » par ses voisins, fit don de 1 200 ha de terre vierge au gouvernement néo-zélandais, qui en clôtura la plus grande partie pour l’interdire au bétail et aux moutons. En quelques années, le nombre de couples de taiko dont on savait qu’ils se reproduisaient dans la forêt a commencé à augmenter. On en compte aujourd’hui plus de vingt.

Par une chaude journée de janvier, j’accompagne un spécialiste anglais des oiseaux marins, Dave Boyle, et Giselle Eagle, une bénévole, dans une longue excursion jusqu’au terrier d’une femelle taiko baptisée S64. Elle couve un oeuf fertilisé par un mâle ayant vécu dans la zone pendant dix-huit ans avant de trouver enfin une partenaire.

Boyle veut examiner S64 avant que l’oeuf éclose et qu’elle passe plus de temps à chercher de la nourriture en mer : « Il n’y a aucun moyen de connaître son âge. Elle a peut-être niché ailleurs avec un partenaire différent, à moins qu’elle ne soit très jeune. »

Le terrain est accidenté, la forêt, dense et bourbeuse par endroits. Le terrier de S64 s’ouvre au flanc d’une colline couverte d’un épais tapis de fougères et de litière organique. Dave Boyle s’agenouille et retire le couvercle d’une caisse en bois servant de nid, installée sous terre, tout au fond du terrier. Regardant à l’intérieur, il hoche la tête tristement : « On dirait que le petit s’est retrouvé coincé en sortant de son oeuf. »

L'albatros de Chatham sur l'île de Te Tara Koi Koia ( Nouvelle Zélande).

La mort d’un petit est assez fréquente, surtout si la mère est jeune et inexpérimentée. Mais chaque échec de reproduction est un revers pour une espèce dont la population totale ne compte encore que deux cents individus environ. Dave Boyle tend le bras à l’intérieur du nid et soulève S64.

L’oiseau se tortille pour se libérer et tente de mordre Boyle, qui finit par le glisser dans un sac en tissu. Pour dissuader le pétrel de s’attarder plus longtemps autour du terrier, Boyle retire l’oisillon mort et la coquille brisée dans laquelle celui-ci s’est pris les pattes. Aidé par Giselle, il attache ensuite un ruban à une patte de S64, lui prélève un échantillon d’ADN avec une seringue, et lui pose une puce électronique sous la peau du dos.

« Ce n’est pas son jour !, plaisante Giselle. — Maintenant qu’elle a une puce, dit Boyle, nous n’aurons plus jamais à la manipuler. » Les rares taiko qui ont survécu à des siècles de prédation et au recul de leur habitat se sont mis à nicher loin à l’intérieur de la forêt, non pas parce que c’était un site idéal, mais pour la relative sécurité qu’elle offre.

Pour s’envoler, même un taiko adulte doit grimper dans un arbre. Et un oisillon peut mettre plusieurs jours à trouver son chemin hors des bois. Cette épreuve peut trop l’affaiblir pour qu’il parvienne ensuite à survivre au-dessus de l’océan.

La famille Tuanui a créé le Chatham Islands Taiko Trust en 1998. Un objectif était de collecter des fonds en dehors de l’île pour bâtir plus près de l’eau un enclos qui protégerait les pétrels contre les prédateurs. L’enceinte a été achevée en 2006. De nombreux petits nés dans la forêt y sont transférés avant qu’ils ne se couvrent de plumes, pour « imprimer » le site dans leur mémoire et les encourager à y retourner pour se reproduire.

 

Les albatros des Chatham dépendent d’un seul site de nidification. Dave Boyle et le Chatham Islands Taiko Trust veulent en créer un autre sur l’île principale. Des petits de Te Tara Koi Koia y sont transférés, placés dans des pots de fleurs servant de nid, au milieu d’adultes factices, et nourris jusqu’à leur envol. Le but : qu’ils reviennent un jour créer une nouvelle colonie.

Un premier taiko y est effectivement revenu en 2010, et de nombreux autres ont suivi. Le Taiko Trust a également transféré depuis une île voisine des jeunes de pétrel des Chatham – plus petit et à peine moins menacé que le taiko. Il s’agit de créer un site de nichage de rechange sûr pour l’espèce.

L’albatros des Chatham, lui, ne niche que sur Te Tara Koi Koia, un exigu cône de roc se dressant au large. L’organisme en a déplacé 300 juvéniles dans un second enclos anti-prédateurs, sur l’île principale, au-dessus des falaises majestueuses de la ferme des Tuanui.

« Pour que le Trust puisse vivre, nous savions que nous devions nous diversifier en accueillant d’autres espèces », souligne Liz Tuanui, qui a désormais passé quatre décennies au sein du « tourbillon ». Elle préside le Taiko Trust et, avec Bruce, a enclos un total de treize parcelles de forêt – dont sept à leurs frais.

Ces installations profitent tout à la fois aux oiseaux marins et aux espèces terrestres endémiques. Par exemple, les splendides carpophages des Chatham, naguère proches de l’extinction sur l’île principale, sont aujourd’hui plus d’un millier.

Bruce Tuanui préfère mettre l’accent sur la synergie entre agriculture et préservation de la faune. Le fait d’avoir clôturé la forêt, estime-t-il, protège également les cours d’eau, et lui permet de mettre à l’abri ses moutons pendant les tempêtes et de mieux les rassembler.

Je lui demande pourquoi une famille d’éleveurs a pris sur elle de sauver trois espèces d’oiseaux marins parmi les plus rares du monde. Bruce Tuanui hausse les épaules : « Si nous ne l’avions pas fait, personne ne l’aurait fait. Trouver le taiko a demandé d’énormes efforts. C’était une partie de nous mêmes, mais aussi une partie des Chatham. — C’est extraordinaire, abonde Liz. Le nombre d’exploitants protégeant leur bush a décuplé par rapport à il y a vingt-cinq ans. — Si nous ne le faisons pas, ajoute Bruce, ce sera encore plus difficile pour la prochaine génération. »

Mais il existe une différence cruciale, me semble-t-il, entre les îles Chatham et le monde dans lequel la plupart d’entre nous vivons. Les îliens, eux, n’ont pas besoin de consentir d’effort pour imaginer des oiseaux marins. Depuis l’enclos anti-prédateurs installés par le Trust au sommet des falaises (où de jeunes albatros des Chatham reviendront bientôt pour courtiser leurs partenaires), gagner Te Tara Koi Koia ne prend que deux heures en bateau.

Là, sur des pentes vertigineuses, en surplomb de la houle bleue de l’océan venant se fracasser sur les rochers couverts de varech, un couple d’albatros à sourcils noirs veille sur ses petits au duvet gris. Dans le ciel, en si grand nombre qu’ils nous font perdre tout sens des proportions et ne semblent guère plus gros que des mouettes, les albatros décrivent de grands cercles et se laissent porter par le vent sur leurs ailes immenses. Seuls une poignée d’humains les verront un jour.

Ce reportage a été publié dans le magazine National Geographic n° 226, daté de juillet 2018.

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