Reportage : Ils tuent légalement des espèces menacées

Selon les chasseurs, l’argent qu’ils donnent pour pouvoir tuer des lions, des éléphants ou des gazelles aide à protéger les espèces menacées. Biologistes et écologistes ne sont pas d’accord. Nos journalistes sont allés sur le terrain.

De Michael Paterniti
Photographie De David Chancellor
Une adolescente de 13 ans, originaire des États-Unis, ramène la dépouille d’un damalisque à front blanc (ou bontebok) vers le camp de chasse d’Eastern Cape (Afrique du Sud), en 2010. Elle en conservera les cornes et la peau comme trophées.
Ce reportage a initialement paru dans le magazine National Geographic. Les personnes présentes dans ce reportage ont accepté d'être photographiées à condition que leurs noms ne soient pas divulgués.

En ce mois de septembre, la température atteint 40 °C en plein midi. Des hardes d’éléphants viennent rôder près des cuvettes poussiéreuses, en quête d’eau. Ils se déplacent en lisière du désert du Kalahari, en Namibie, dans la réserve naturelle de Nyae Nyae, gérée par ses habitants. C’est ici que vivent 2 800 membres de l’ethnie San – les Bochimans –, dans des conditions difficiles.

Des branches cassées et de gros excréments encore chauds et humides marquent le passage des pachydermes. Dès que ceux-ci flairent notre présence, ils détalent au petit trot, dans un grand concert de barrissements.

Plus tard, d’autres se dessinent à l’horizon, fantômes dans l’ombre des acacias. En dépit de leur taille, ces créatures sont à peine visibles. Il faut un œil de lynx, tel celui de Dam, le pisteur bochiman qui fait le guet à l’arrière de notre Land Cruiser.
« Oliphant ! », s’écrie-t-il en se penchant à la recherche de traces dans le sable. Puis il frappe contre la portière: arrêt immédiat demandé! Dam bondit hors du véhicule pour examiner une empreinte. Il fait un geste et, aussitôt, Felix Marnewecke, le chasseur professionnel qui nous sert de guide, saute du siège du chauffeur. Costaud au teint rougeaud et aux cheveux blonds, en short et chapeau de toile, il a vraiment la tête de l’emploi. Il examine la trace, puis hoche la tête, convaincu. Dans le désert broussailleux de Nyae Nyae vivent quelques familles bochimanes, mais aussi –l’empreinte le prouve– certains des plus gros éléphants sauvages de la planète.

Ce chasseur du Delaware pose chez lui, au milieu de plus d’une centaine de ses trophées africains. Il est passionné de chasse depuis ses 12 ans. « J’ai ça dans le sang, affirme-t-il. J’aime me voir à la fois en défenseur de la nature et en collectionneur. »

Nous descendons tous de voiture, suivis par un Bochiman qui veille à ce que la traque respecte les règles et les quotas établis par la réserve. Le dernier à nous rejoindre est le client, un homme d’affaires américain. Il ouvre la porte côté passager et saisit sa carabine à double canon, fabriquée sur mesure. Celle-ci pèse 5,5 kg et tire du 470 Nitro Express, une munition dotée d’un très fort pouvoir d’arrêt. Ce genre d’arme, qui peut coûter 180000 euros, est très prisé des collectionneurs de trophées de très gros gibier. C’est ce que veut le client: un trophée. Deux, même. Chasseur fervent, il a abattu un mouton dit «de Marco Polo» en Asie centrale, à 4500 m d’altitude, et une panthère, lors d’un précédent séjour en Afrique. Il y revient pour les éléphants.

Le tarif actuel pour une chasse de deux semaines et pour un seul éléphant frôle les 70000 euros, d’après Felix Marnewecke. Le quota autorisé est de cinq éléphants par an pour la réserve de Nyae Nyae, ce qui représente un revenu considérable pour les Bochimans. Une partie de la somme est versée directement à la communauté et alimente un fonds voué à la préservation de la nature et de la faune. Quant aux trophées d’éléphants, le client rapporte chez lui les défenses, la viande étant distribuée aux Bochimans.

Carabine à l’épaule, Marnewecke et son client (qui tient à garder l’anonymat) filent le train à Dam, lequel court déjà comme un lapin. Alors que je tente de les suivre tant bien que mal, Marnewecke se retourne vers moi et lance: «Croyez-moi, il n’y a pas de meilleur pisteur en Afrique. S’il faut se coltiner 50 km, il n’abandonnera pas. »

Un Texan a tiré ce rhinocéros en 2010 sur un domaine de chasse sud-africain… avec une fléchette anesthésiante. Une fois l’animal endormi, un vétérinaire a établi son bilan de santé. Ce procédé offre le frisson de la chasse tout en épargnant la vie de l’animal. En 2012, les règles ont changé : désormais, seuls les vétérinaires ont le droit de tirer un anesthésiant. Mais les fléchettes des chasseurs peuvent contenir des vitamines.

De Charles Darwin à Ernest Hemingway, les chasseurs les plus éclairés se sont longtemps considérés comme des naturalistes ou des protecteurs des espaces sauvages. Aux États-Unis, les chasseurs paient des centaines de millions de dollars par an de taxes fédérales, qui profitent aux organismes de gestion de la vie sauvage. En France, les taxes cynégétiques rapportent plus de 70 millions d’euros par an et financent en grande partie l’Office national de la chasse et de la faune sauvage. En outre, quiconque consomme le produit de sa chasse a beau jeu d’expliquer que tuer un animal dans la nature pour le manger est plus humain qu’acheter une barquette plastifiée contenant la viande d’un animal élevé industriellement.

De nos jours, la chasse au trophée suscite toutefois d’autres interrogations, sur le plan tant moral que financier. C’est surtout le cas de la chasse aux big five d’Afrique (les « cinq gros » gibiers : éléphant, lion, panthère, rhinocéros et buffle). Le nombre de grands mammifères dans les zones protégées d’Afrique a diminué de 60 % entre 1970 et 2005, estiment les biologistes. Et les populations de gros gibiers continuent de s’effondrer à cause de l’extension de l’habitat humain, du changement climatique et d’un braconnage plus destructeur que jamais. En parallèle, des chasseurs, à l’instar du client américain de la réserve de Nyae Nyae, défendent une idée : chasser de façon raisonnée et en y mettant le prix quelques éléphants mâles sur le déclin favorise une protection durable de l’espèce et de son habitat.

Une peau et une tête de lion, préparées par un taxidermiste sud-africain, sont prêtes à être envoyées au chasseur américain qui a tué l’animal en 2010. L’effondrement du nombre de lions à l’état sauvage et les doutes sur l’intérêt de la chasse pour protéger les espèces ont conduit les États-Unis à durcir la loi sur l’importation de tels trophées.

Nous continuons à suivre les traces de l’éléphant. Soudain, du sommet d’un monticule, nous les apercevons : trois mâles Loxodonta africana, occupés à mastiquer des feuilles et des herbes. Le client saisit sa carabine. Les éléphants d’Afrique peuvent atteindre 60 ou 70 ans, et ceux dotés des plus grosses défenses ont souvent plus de 45 ans. La valeur d’une défense dépend du poids. Les chasseurs considèrent une défense de plus de 20 kg comme une cible valable. Le client en veut une de plus de 30 kg. Celles des éléphants que nous avons vus sont trop petites. Marnewecke décide de s’en retourner au 4 x4. Nul ne semble véritablement déçu: il est déjà bien beau d’avoir vu d’assez près ces animaux magnifiques.

« En soi, le tir ne représente que les derniers 5 %  d’une chasse à l’éléphant, explique Felix Marnewecke. Je me sens plutôt minable quand on en tue un, mais ces animaux paient pour la survie des 2 500 autres qui vivent dans le coin. Aujourd’hui, en Afrique, la chasse au trophée est le meilleur modèle économique dont nous disposons. Au bout du compte, cela pourrait permettre de sauver cette région, ainsi que les éléphants. »

Un argument asséné par bien d’autres chasseurs, et contesté par bon nombre de biologistes et de protecteurs de la nature. Mais une question me taraude : est-ce ainsi que les choses se passent ? Faut-il vraiment tuer cinq éléphants pour en sauver 2500 ? Et, d’ailleurs, pourquoi faudrait-il même en tuer un seul ?

Cecil le Lion câline une lionne en 2012, trois ans avant que le dentiste du Minnesota, Walter Palmer, ne l’assassine aux abords du parc national de Hwange, au Zimbabwe. La mort de ce grand félin a suscité un tollé international et une surveillance accrue de la chasse aux trophées.

Vue du ciel, l’Afrique a tout d’une fantasmagorie: vastes savanes, canyons vertigineux, déserts sans fin, fleuves gigantesques. On croirait une terre vierge, inhabitée et sauvage –l’incarnation de la nature inviolée telle que nous l’imaginons. Pourtant, il n’est plus une parcelle du continent qui ne soit cartographiée. Sa faune a été réduite à l’état d’une marchandise comme une autre, et ses espèces sont mises en concurrence. Leur survie dépend désormais des désirs du public. La faune sauvage est à l’Afrique ce que le pétrole est à notre civilisation industrielle : un produit dont, un jour, nous devrons aussi nous passer.

La chasse au trophée est devenue une activité florissante, parfois directement organisée par des autorités corrompues, qui brasse des centaines de millions d’euros. Elle est légale dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, même si les contrôles et les règles de transparence varient. Des quotas annuels d’animaux à chasser sont établis selon la rareté des espèces –les populations les plus vulnérables en étant exclues. Par exemple, l’Afrique du Sud a interdit la chasse à la panthère. Mais le Kenya, lui, interdit totalement la chasse au trophée depuis 1977.

Ce koudou (antilope) abattu par un chasseur allemand en 2016 est synonyme de viande de qualité pour les enfants de la réserve de Nyae Nyae, en Namibie. L’organisateur de chasses au trophée paie un forfait global à la réserve. Les villageois touchent un pourcentage sur le forfait et gardent la viande. Le client repart avec ses trophées.

L’Afrique apparaissait jadis comme « une réserve naturelle inépuisable », rappelle Craig Packer, biologiste américain spécialiste des lions. Or l’habitat de la faune sauvage se rétrécit comme peau de chagrin. « Les lions sont de plus en plus menacés. Les chasseurs devraient s’interdire de les tuer pour leur plaisir, sauf à pouvoir apporter la preuve que cela a un effet bénéfique pour la survie de l’espèce. »

Les biologistes raisonnent à l’identique pour d’autres gros gibiers, dont l’éléphant. En même temps, le braconnage fait des ravages à cause de la demande asiatique pour les cornes de rhinocéros, l’ivoire ou les os de lion. Reste que le sujet demeure complexe. En effet, les populations augmentent dans certaines régions où la chasse au trophée est autorisée. C’est le cas des éléphants à Nyae Nyae.

« En Namibie, si vous supprimez ces réserves, la faune sauvage disparaîtra sans doute, admet Craig Packer. Il ne restera alors que du bétail. » Les biologistes, note-t-il, travaillent sur « les populations dans leur ensemble – un concept abstrait. C’est le cœur du différend avec les organisations écologistes, pour qui on n’a pas le droit de toucher à un animal. Sur ce point, les biologistes peuvent paraître froids et sans cœur. » Vouloir préserver la vie de tous les animaux n’a pas de sens, estime Craig Packer : ce qu’il faut protéger absolument, ce sont les populations viables sur le plan génétique. « Je ne suis pas opposé à la chasse. Il faut juste trouver le juste milieu. » Mais, à l’entendre, ce milieu penche d’un certain côté. La chasse au trophée, affirme-t-il, ne bénéficie que de façon très marginale aux politiques de protection de la faune africaine à grande échelle.

Les chasseurs et les autorités citent souvent une estimation très contestée de la Safari Club International Foundation, une organisation pro-chasse: les 18 000 chasseurs de trophée qui viennent chaque année dans l’est et le sud de l’Afrique contribueraient pour plus de 370 millions d’euros au produit intérieur brut (PIB) de la région. Quant à la Humane Society International, elle chiffre l’apport des chasseurs de trophée à la région à 112 millions d’euros, soit 0,3 % de son PIB.

En 2013, Alexander Songorwa, directeur des services tanzaniens de protection de la nature, s’offrit une tribune dans le New York Times. Il réagissait à la proposition du Service de la pêche et de la vie sauvage des États-Unis (USFWS) de placer le lion sur la liste des espèces menacées, afin de compliquer la tâche des chasseurs américains. Pour une chasse au lion de vingt et un jours, observait Alexander Songorwa, les clients étaient prêts à débourser jusqu’à 8 500 euros de taxes, et ils avaient injecté 64 millions d’euros dans l’économie tanzanienne entre 2008 et 2011. Mais, précise Craig Packer, les 300000 km2 qui constituent le terrain de chasse tanzanien nécessiteraient plus de 500 millions d’euros d’investissement par an. « On ne va pas les obtenir en faisant payer 8 500 euros par lion abattu. »

Pour certains, le débat pro ou anti-chasse ne fait que refléter la volonté des écologistes occidentaux d’imposer leur vision des choses à l’Afrique. C’est une forme de néo-colonialisme, juge Felix Marnewecke : « Qu’est-ce qui donne le droit à quelqu’un vivant sur un autre continent de nous expliquer comment nous devons nous occuper de notre faune sauvage ? » Si l’on prend en compte ce que les organisateurs de safaris paient pour aller dans les réserves, arguent les chasseurs, sans parler des droits réglés par eux-mêmes, la chasse au trophée contribue de façon bien réelle à l’économie du continent et à la protection des habitats – et ceux qui s’y opposent se contenteraient de brasser du vent.

Mais au fait, qu’advient-il des taxes payées par les chasseurs ? Tout le monde sait qu’il est très difficile de le déterminer –voire impossible, dans les régimes autoritaires et corrompus. De toute façon, assure Craig Packer, s’agissant de la protection des grands félins, « les sommes que rapporte la chasse sont tellement faibles qu’il ne faut pas s’étonner si, en dépit des autorisations de chasse au lion concédées depuis des années, le nombre d’animaux a dégringolé». Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le nombre de lions dans cinq populations observées en Tanzanie a diminué des deux tiers entre 1993 et 2014.

En 2009, au Zimbabwe, des villageois se partageaient la viande d’un éléphant tué par un chasseur américain. Ils participaient à un programme à long terme, censé permettre à des communautés rurales de gagner de l’argent grâce aux chasseurs. Ce qui apparaissait comme un modèle de gestion fait désormais débat : trop souvent, les villageois ne voient jamais arriver leur dû.

Les chasseurs rappellent aussi qu’ils ont aidé à créer des hôpitaux, des écoles et des puits, et qu’ils contribuent à la lutte contre le braconnage sur le terrain –et ce, avec un impact sur le paysage moindre que celui de ce qui est souvent vu comme une alternative à la chasse: les safaris-photo. Quelque 35,4 millions de touristes ont visité l’Afrique subsaharienne en 2015, dépensant 21 milliards d’euros, selon l’Organisation mondiale du tourisme des Nations unies. Or, pour attirer une clientèle plus haut de gamme, il faut améliorer les infrastructures et les équipements, voire le parc automobile.

Selon des chasseurs, le danger existe qu’une trop grande affluence finisse par gâcher le plaisir que les touristes viennent chercher. « Le Serengeti est un endroit fascinant», s’extasie Natasha Illum-Berg, une chasseuse de buffles professionnelle d’origine suédoise et installée en Tanzanie. Elle conduit des clients dans le bush afin d’y vivre des «expériences de chasse » et d’en rapporter des trophées. « Le cratère du Ngorongoro est un véritable miracle. Tous ces parcs naturels sont remplis de cohortes de minibus chargés d’amateurs de photos, c’est fantastique », ajoute-t-elle, tout en reconnaissant que les minibus ont un impact sur ces terres sauvages. « Mais qu’en est-il des autres régions ? Combien de visiteurs sont venus dans celle où je travaille, qui couvre 1 300 km² ? Une vingtaine, cette année. »

Sans la chasse au trophée, plaide Natasha IllumBerg, il n’existerait pas d’unités anti-braconnage dans le secteur, ni de gestion des espaces. « Je tiens à le répéter : qu’on me propose quelque chose de mieux que cette forme de chasse pratiquée de façon raisonnée.» Elle conclut: « La grande question est celle-ci: qui réglera la note? »

La plus ancienne preuve de mort d’un éléphantidé tué par l’homme a été découverte en Sibérie et date d’environ 14 000 ans. La colonne vertébrale d’un mammouth laineux semble avoir été pénétrée par une arme en pierre fabriquée de main d’homme. Cela dit, la chasse n’est pas seulement pratiquée pour se nourrir. À une époque, le fait de chasser devint un symbole de statut social, de virilité et de pouvoir. Des sculptures assyriennes de 650 av. J.-C. montrent des lions relâchés de leurs cages pour que le roi puisse les traquer sur son char. Chez les Masais, tuer un lion a longtemps constitué un rite de passage.

Avec l’arrivée d’armes plus efficaces, la chasse est aussi devenue un sport, engendrant parfois des bains de sang gratuits. En 1760, selon des archives de Pennsylvanie, deux chasseurs ont tué à eux seuls plus d’un millier de gros animaux (ours noirs, pumas, lynx, loups, renards, bisons, cerfs, gloutons…) et des milliers d’autres plus petits.

Un chasseur a abattu cette girafe en 2010 sur le domaine d’Eastern Cape. Perte d’habitat et braconnage menacent la survie des girafes, mais, en Afrique du Sud, où leur nombre s’accroît, leur chasse est légale. Certains chasseurs veulent se montrer devant une couverture en peau de girafe ; d’autres préfèrent l’animal naturalisé debout, pour servir d’élément décoratif dans une pièce haute.

Des théologiens furent parmi les premiers à réprouver ces massacres. Vers la fin des années 1700, un chasseur britannique anonyme s’érigea en avocat d’une chasse digne. Il rédigea des « instructions aux gentlemen» traquant le gibier et prôna la limitation du nombre d’animaux abattus. Au siècle suivant, ces règles furent étendues et améliorées. En 1887, le futur président américain Theodore Roosevelt fonda le Boone and Crockett Club avec des chasseurs américains influents, soucieux de préserver à l’état sauvage de vastes portions du territoire nord-américain. Cette initiative joua un rôle déterminant dans la création du réseau des parcs nationaux aux États-Unis.

En 1934, au Norfolk Hotel de Nairobi, au Kenya, quelques chasseurs blancs fondèrent l’Association des chasseurs professionnels d’Afrique de l’Est. Celle-ci promulgua une sorte de code de déontologie, et milita pour l’instauration de nouvelles lois et règles. Ses membres avaient beau se vouer à la protection de leurs terrains de chasse, ils n’en éliminèrent pas moins une grande quantité de gibier sur le continent africain. 

Aujourd’hui, la technique a fait un bond prodigieux, avec les drones, les vidéos de chasse, et les fusils surpuissants avec guidage par laser. En parallèle, des images de chasseurs posant avec la dépouille de l’animal qu’ils ont tué font le tour des réseaux sociaux. Elles suscitent un profond dégoût chez les défenseurs des animaux comme au sein du grand public. Les réactions ont été virulentes quand Walter Palmer, un dentiste de Minneapolis, a tué Cecil, un lion mâle très populaire au Zimbabwe, en juin 2015.

La polémique a même rebondi en juillet dernier lorsque Xanda, un descendant de Cecil, a été abattu au cours d’une chasse légale au trophée. Plus de la moitié de la population mondiale habite en ville.

Nos vies sont de moins en moins connectées à la nature. Nous ne sommes plus guère des membres du monde sauvage ; nous sommes devenus de simples consommateurs. Pourtant, en mangeant de la viande ou en portant des vêtements en cuir, nous sommes aussi, à notre manière, des chasseurs.

Cette mentalité de consommateurs frénétiques a pris un tour troublant parmi les chasseurs. Pour gagner du temps et économiser le prix d’une véritable chasse au trophée en Afrique, certains se tournent vers la chasse en enclos (on abat un animal habitué à vivre dans un espace fermé) ou vers la chasse à l’appât, ou bien tirent le gros gibier depuis l’arrière d’un 4 x 4, quand ils ne pourchassent pas les troupeaux en hélicoptère.

En Tanzanie, des chasseurs étrangers ont été vus en train de tirer des animaux –y compris des femelles enceintes – à la kalachnikov. Dans la revue Biology Letters, des sociologues évoquaient récemment une génération de chasseurs qui aiment à étaler leurs « exploits » en prenant la pose sur les réseaux sociaux, parfois dans une mise en scène rabaissant l’animal tout juste tué.

Un chasseur montre la peau d’un puma qu’il a abattu cette année dans le sud de l’Utah. L’hiver est la meilleure saison pour chasser ces félins, car ils sont faciles à suivre grâce à leurs empreintes dans la neige. L’Utah fixe un quota à chaque nouvelle saison, déterminé en partie par le nombre de têtes de bétail tuées par les pumas lors de l’année précédente. Les chasseurs y ont abattu 399 pumas au cours de la saison 2016-2017.

Près de 2000 lions vivent à l’état sauvage en Afrique du Sud. En parallèle, le chiffre d’affaires des chasses au lion en enclos dépasse les 85 millions d’euros dans le pays. Plus de 200 exploitations y élèvent près de 6000 de ces grands fauves, destinés à être abattus aisément. Ces animaux vivent en cage et sont parfois élevés dans des conditions déplorables, affirme Ian Michler, photographe et organisateur de safaris sud-africain, auteur en 2015 du documentaire Blood Lions. Séparés de leurs mères, les jeunes sont placés dans des ménageries. Une fois adultes, les lions mâles d’élevage sont abattus pour un tarif bien inférieur à celui d’une traque de vingt et un jours en pleine nature (entre 4000 à 13000 euros environ, contre 42 000 euros ou plus). « C’est consternant, déplore Ian Michler. C’est un comportement pervers. »

La chasse en enclos a un autre effet délétère. Tandis que les heureux chasseurs s’en retournent chez eux avec la peau et la tête de leur victime, les ossements font l’objet d’un nouveau commerce en plein essor. Ils sont expédiés vers l’Asie, notamment pour fabriquer des médicaments traditionnels. En 2017, l’Afrique du Sud a autorisé l’exportation de 800 squelettes de lion. En légitimant ce commerce, le pays encourage la demande pour les os du félin, s’inquiètent les biologistes et les écologistes. Il en résultera une menace supplémentaire pour les quelque 20 000 lions subsistant à l’état sauvage sur le continent.

Des chasseurs figurent parmi les plus virulents détracteurs de ces pratiques.

« Si nous n’arrivons pas à persuader la majorité des gens que la chasse ne déroge pas à la morale, estime Kai-Uwe Denker, un célèbre chasseur professionnel de Namibie, alors nous n’avons plus d’avenir. » Confrontés à leur mauvaise image et au comportement affligeant de certains, des chasseurs s’arc-boutent sur l’argument économique, selon lequel ils apportent des emplois à l’Afrique et allègent ainsi la pauvreté. Ce que réfute Kai-Uwe Denker : « Il est très dangereux de voir les choses sous le seul angle financier. Gagne-pain, nouveaux revenus, création d’emplois : tout cela est accessoire. On ne peut pas justifier des actes immoraux à cause de l’argent. »

Denker vit dans une maison qu’il a bâtie de ses propres mains, dans une vallée des monts Erongo, à 40 km de la première ligne électrique. Il regrette l’intrusion des hommes dans le paysage africain. À l’entendre, la chasse menée dans les règles est une façon de « converser avec sa propre mort ». Nous discutons à l’ombre du portique d’entrée. Non loin de là, un rayon de soleil illumine le crâne blanchi d’un éléphant; le vent secoue les branches des acacias. On se croirait aux temps préhistoriques. Denker a la réputation de pouvoir marcher 65 km en une seule journée de chasse. Il respecte des principes très stricts. S’agissant des éléphants et des koudous qui vivent en liberté dans leur habitat originel, il ne tire que les animaux les plus âgés, incapables de se reproduire.

« Beaucoup de contempteurs de la chasse, dit-il, la considèrent comme une activité malsaine. Mais la chasse n’est pas une activité malsaine en soi. Elle est dans nos gènes. Si la chasse est immorale, alors je suis prêt à arrêter immédiatement. Mais ce sera la fin de la nature. »

Game ranches in the U.S. feature dozens of exotic species, from zebras and yaks to scimitar-horned oryx, which are extinct in the wild. A 15-year-old novice gets field training at FTW Ranch, in Barksdale, Texas, in 2016. The boy later shot an aoudad, or Barbary sheep, which he skinned, cleaned, and prepared for meat processing.

Si un gibier rapporte de l’argent, il vivra: je n’ai pas cessé d’entendre cette formule lors de mes multiples discussions au sujet de la protection des animaux en Afrique. La sentence dit assez bien comment l’argent a changé la valeur du gros gibier aux yeux des populations rurales. Trop souvent, des paysans ont vu un éléphant détruire leur récolte, et certains ont perdu un enfant, dévoré par un lion en maraude. N’attendez ici nulle sanctification ni fétichisation de la nature. Le léopard est un tueur, et le rhinocéros apporte la ruine. Pour se protéger contre ces ennemis, les villageois abattent les intrus ou les empoisonnent sans une once de remords. Cependant, si les mêmes animaux représentent une source de profit, les habitants feront tout pour les protéger.

C’est ce que je constate de mes propres yeux dans le Kalahari, lorsque a lieu le grand recensement annuel dans la réserve de Nyae Nyae. Pendant trois nuits, une cinquantaine de Bochimans vont camper près de divers points d’eau pour essayer de compter les animaux vivant sur les 9 000 km2 de la réserve.

Quoique encore fragile, Nyae Nyae fait figure de réussite. Des quotas de chasse y ont été méthodiquement suivis et affinés au fil des ans. Nyae Nyae offre aux chasseurs une grande diversité d’animaux (panthères, koudous, gnous…). Un comité de gestion, composé de cinq membres de la réserve, fixe les droits de chasse. Et les bénéfices sont partagés par la communauté. Chaque adulte de plus de 18 ans vivant sur la réserve a reçu une soixantaine d’euros en 2016. « Cela nous suffit », me confie le chef, Bobo Tsamkxao, assis dans la cour devant sa maison en piteux état, ses femmes installées en rang d’oignons parmi les enfants et les détritus. Cet arrangement suppose aussi que les chasseurs professionnels utilisent et entraînent des gens du cru et contribuent au développement de projets.

En 1998, Nyae Nyae est devenue la première réserve de Namibie gérée et possédée par des habitants. Tous les cinq ans, elle lance un appel d’offres aux chasseurs professionnels qui veulent obtenir des Bochimans le droit de chasser sur le site. En 2016, l’offre gagnante a rapporté plus de 340000 euros, une somme élevée, notamment due à la valeur montante des gros éléphants. Dans un second temps, les professionnels vendent à leur clientèle des forfaits de chasse qui leur permettent de rentrer dans leurs frais, de couvrir leurs dépenses et de réaliser un bénéfice. Beaucoup opèrent sur plusieurs réserves.

En septembre 2016, Felix Marnewecke a appris que son offre n’avait pas été retenue, et qu’il devrait cesser ses activités à Nyae Nyae à la fin de l’année. «Les Bochimans vont me manquer », m’a-t-il dit. Il conservait néanmoins un contrat avec une autre réserve, plus au nord. Bien conscient de la fragilité de Nyae Nyae, il s’inquiétait que des gens sans scrupules ne détruisent l’équilibre très précaire de la région.

A pair of hunters weigh a black bear shot in Maine in 2016. The bear had been baited, a practice that involves placing caches of food to draw the animals to a particular spot in the forest before the hunting season begins. In Maine the numbers of bears, which are not endangered, have been rising. Mainers recently rejected a proposal to ban baiting and hunting with dogs.

La Namibie confie la gestion de terres sauvages à leurs habitants. Mais d’autres pays, tels que la Tanzanie, louent directement aux chasseurs les terrains appartenant à l’État. Nul pays ne devrait tirer de l’argent de la mort d’animaux, protestent les détracteurs de cette politique, et on augmente les quotas de chasse sans tenir compte des populations animales quand il faut renflouer les caisses. Dans les zones de chasse où l’argent n’est pas réinvesti, les animaux sauvages disparaissent. Ces dernières décennies, 40 % des zones de chasse tanzaniennes ont été vidées de leur gibier.

Une vidéo publicitaire de 2014 montre une chasse organisée par la société Green Mile Safari pour des clients des Émirats arabes unis. Des images saisissantes. Le ministre tanzanien du Tourisme et des Ressources naturelles a déclaré que le groupe avait violé les règles en utilisant des armes automatiques, en tuant des femelles et des jeunes, et en autorisant un mineur à chasser. Le gouvernement a suspendu le permis de Green Mile Safari… avant de le lui redonner en 2016, nourrissant des soupçons de corruption. Aucune arrestation n’a eu lieu, et Green Mile Safari clame que tout est la faute du guide.

Toujours en Tanzanie, dans la réserve de chasse de Selous, une destination prisée des chasseurs de trophée, des comptages aériens ont permis d’estimer la population d’éléphants à quelque 15000 individus. En 2009, ils étaient 50000.

« Pourquoi un tel carnage à Selous ?, s’insurge Katarzyna Nowak, scientifique spécialiste de la protection de la nature, associée à l’université de l’État libre (Afrique du Sud). Si on vient du monde entier pour y chasser et si l’argent amassé grâce aux chasseurs de trophée est vraiment réinvesti dans la conservation et la lutte contre le braconnage, où sont passés tous ces éléphants ? »

Si les chasseurs tiraient des lions « pour 1 million de dollars et que, pour chaque lion, ce million revenait directement à la gestion des réserves, ils pourraient facilement se justifier, remarque le biologiste Craig Packer. Mais les lions sont abattus pour quelques dizaines de milliers de dollars, et seule une infime partie de cette somme va à la protection des animaux. » Packer estime que 2 milliards de dollars par an permettraient de sauver et protéger les animaux sauvages des parcs nationaux africains. Mais cet argent devrait provenir de partenaires internationaux tels que la Banque mondiale, de philanthropes à l’âme écologiste et d’ONG.

Des chasseurs de trophée se sentent injustement montrés du doigt. Pensez ce que vous voulez de la chasse, disent-ils en substance, ce n’est pas nous qui établissons les tarifs ni les quotas. Et ils sont impuissants face à la corruption, endémique dans plusieurs pays –même s’ils l’alimentent de façon indirecte. Certains assurent qu’ils partagent les inquiétudes des écologistes devant la réduction des habitats et des populations animales. Dans son ranch du Texas, Kevin Reid élève des espèces de gros gibier menacées en Afrique pour le plaisir des chasseurs de trophée. Mais, assuret-il, il s’agit aussi de créer «une banque du sperme d’animaux », notamment l’oryx et le rhinocéros blanc, afin de réintroduire des espèces sauvages en Afrique lorsque le continent aura réglé ses problèmes. « Nous essayons d’inverser le processus d’extinction», déclare Kevin Reid. Le débat n’est pas exempt de paradoxes. Reste un fait indiscutable: c’est à cause des armes à feu que les éléphants, les lions et les rhinocéros d’Afrique sont au bord de l’extinction.

Cela devrait peut-être nous amener à poser la question autrement. Ne faut-il pas envisager le problème en fonction de ce que l’espèce humaine est devenue et de la métamorphose subie par la nature, afin d’instituer de nouvelles règles ? Ne devrions-nous pas agir différemment envers ce monde naturel que nous avons tant maltraité, et nous montrer moins possessifs et plus généreux ? Le temps n’est-il pas venu d’arrêter de tuer des populations animales de plus en plus réduites pour notre seul plaisir et pour satisfaire notre envie de parader ? Ou bien, les trophées seront-ils un jour tout ce qui nous restera, souvenirs d’une nature sauvage disparue ?

Des chasseurs apportent les premiers cerfs de Virginie tués lors de la saison de chasse au marché de Jerome (Michigan). Avant d’être dépecés, certains animaux sont suspendus à la « corde au cerf », afin de désigner le chasseur ayant tué le plus gros animal. Aux États-Unis, la chasse aux cervidés est une pratique courante. On recense près de 600 000 pratiquants dans le seul Michigan.

C’est le douzième jour de notre chasse à l’éléphant dans la réserve de Nyae Nyae. Dam, notre pisteur, relève les empreintes de trois mâles. Dès que Felix Marnewecke et son client aperçoivent les pachydermes, à plus de 1 km de là, ils comprennent que ce sont des bêtes énormes. Ils approchent en marchant contre le vent, de façon à ne pas se faire repérer. Deux mâles leur font face, mais le plus grand et le plus âgé se tient à l’écart, en retrait. Les chasseurs contournent les deux premiers. Ils se retrouvent devant le troisième au moment où celui-ci se met en marche vers un massif de broussailles. Il arbore ses sixièmes molaires, qui sont déjà à moitié usées, preuve qu’il est à l’automne de sa vie. Il commence à manger, inattentif. Le client met genou à terre.

Est-ce que la mort d’un vieux mâle tel que celui-ci aidera à protéger les autres éléphants de Nyae Nyae ? Les vieux mâles ont un rôle crucial, explique la biologiste Caitlin O’Connell, spécialiste des éléphants et de la communication animale. Ils sont les sages qui décident quand et où la harde doit se déplacer en quête d’eau. Ils sont les garants de l’ordre dans la société des pachydermes.

« Contrairement au mythe, les vieux mâles sont des animaux très sociables, précise-t-elle. Ils forment des groupes pouvant compter une quinzaine d’individus et au sein desquels ils maintiennent une stricte hiérarchie. Les plus vieux mâles jouent un rôle essentiel pour apaiser les conflits dans la harde et une influence socio-émotionnelle sur les mâles plus jeunes. » Quand ils sont en rut, les jeunes mâles, dont le taux de testostérone est dix fois supérieur à la moyenne, deviennent très agressifs. En l’absence d’un vieux mâle, ils auront tendance à se battre entre eux.

Le client est à une quinzaine de mètres de l’éléphant et peut distinguer chaque ride sur la peau de l’animal. Il vise avec sa lourde carabine à double canon et crosse en argent gravée à la main. Il tire droit dans le cœur. Le mâle se retourne et fuit sur une trentaine de mètres, puis s’effondre. Le client tire une autre balle, dans la tête. C’est fini. Chaque défense pèse plus de 32 kg. Six heures plus tard, les Bochimans ont nettoyé la carcasse et rapportent près de 3 t de viande à leurs familles.

Deux jours plus tard, le groupe découvre un autre gros éléphant. Mais, quand le client l’abat, un mâle qui se trouve là charge, contraignant les chasseurs à fuir sur près de 1 km. Puis la bête tuée est à son tour écorchée, nettoyée, et la viande va aux familles bochimanes. Felix Marnewecke a atteint son quota pour l’année. Le client repart. Les défenses le suivront bientôt pour rejoindre sa salle de trophées, chez lui, aux États-Unis.

Lors des semaines suivantes, je repense souvent à ces défenses. Désormais, ce sont des objets appartenant à un particulier, symboles d’une aventure rondement menée. Et c’est tout ce qui reste d’une créature sensible qui pesait 7 t.

Alors je retourne chez le chef bochiman Bobo Tsamkxao, ses femmes et ses enfants. Je veux savoir comment les siens et d’autres membres de la communauté profiteront de la viande et de l’argent qu’ils recevront, au moins indirectement, grâce à ces animaux. Pour autant, quelque chose semble aller de travers : un client paie pour tuer un animal d’une espèce menacée afin de nourrir les Bochimans et de protéger la réserve de Nyae Nyae. Même si la chasse est dans nos gènes, ainsi que l’affirme Kai-Uwe Denker, la question de fond reste sans réponse: est-il moral de tuer une créature menacée d’extinction à ce moment de notre histoire ?

À Nyae Nyae, les chasseurs ont plié bagages. Les éléphants repartent en quête de points d’eau dans une paix provisoire. Ils ignorent que la saison prochaine amènera d’autres chasseurs. Et que la tête de certains d’entre eux est déjà mise à prix.

Michael Paterniti, est un contributeur régulier du New York Times Magazine et un correspondant du GQ magazine. David Chancellor a passé des années à documenter la complexe relation entre les chasseurs et leurs proies. C'est son premier reportage pour National Geographic.
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