À quoi ressemblaient les premiers kangourous ?

Dans quel contexte les lointains parents du célèbre emblème d’Australie, au physique et mode de locomotion si singuliers, ont-ils évolué ? Réponse avec Sandrine Ladevèze, paléobiologiste.

De Julie Lacaze
Deux jeunes mâles s’affrontent dans le parc national des Grampians (État de Victoria, Australie). L’image d’un kangourou en train de « boxer » est apparue pour la première fois dans une bande dessinée de 1891, inspirée par des démonstrations opposant l’homme au kangourou. Photographie parue dans le numéro 233 du magazine National Geographic (février 2019).

D’où viennent les kangourous ? Et comment ont-ils acquis leur mode de déplacement si particulier ? Les marsupiaux se sont séparés des mammifères placentaires il y a environ 170 millions d’années. Leur particularité par rapport à ces derniers : les petits se développent dans une poche externe ou un repli cutané, et non dans un placenta. « Ces animaux connaissent une double naissance, souligne Sandrine Ladevèze, paléobiologiste au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), spécialiste des mammifères. L’embryon est d’abord expulsé, il s’accroche ensuite aux tétines et poursuit son développement à l'abri dans la poche ou les poils de la mère. Cette contrainte dans le développement peut expliquer la petite taille et la diversité moindre des marsupiaux par rapport à leurs cousins placentaires. »

 

ESSOR DES MARSUPIAUX EN AMÉRIQUE DU SUD ET EN OCÉANIE

L’histoire évolutive des marsupiaux a ensuite été bouleversée par un événement majeur. La crise du Crétacé-Tertiaire, qui s’est déroulée il y a environ 66 millions d’années, a anéanti un grand nombre d’espèces, dont les dinosaures non aviens. « Suite à cet événement, les marsupiaux ont connu un déclin dans l’hémisphère Nord, sûrement lié à un bouleversement écologique et à la concurrence exercée par les animaux placentaires, explique Sandrine Ladevèze. À l’inverse, dans l’hémisphère Sud, en Amérique du Sud et en Océanie, ce changement a été favorable aux marsupiaux, qui s’y sont très rapidement diversifiés. » Leur essor a même été fulgurant, car ces zones se sont retrouvées isolées du reste du globe pendant des millions d'années.

Illustration en 3D d’un lion marsupial.

Sur le continent-île australasien (Australie, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Nouvelle-Guinée), des espèces très particulières ont émergé, tel que le kangourou moderne (lire notre reportage sur sa prolifération actuelle en Australie). Celui-ci appartient à la famille des macropodidés et au genre Macropus, seuls marsupiaux pratiquant le saut bipède. Parmi ses proches parents, bon nombre d’espèces, aujourd’hui disparues, présentaient des physiques étonnants. « Les kangourous géants à face plate pesaient jusqu’à 240 kg pour 3 m de long. Plus éloigné, le diprotodon, cousin du wombat, était le plus grand marsupial jamais connu. Son mode de vie était probablement proche de celui des hippopotames. On trouvait également des lions marsupiaux — des carnivores dotés de deux incisives avant, aiguisées comme des poignards », énumère Sandrine Ladevèze.

 

DEUXIÈME VAGUE DE DISPARITION

L’isolement de toutes ces espèces australiennes fut de courte durée. L’arrivée des premiers hommes, il y a entre 50 000 et 60 000 ans, amorça un nouveau déclin. « Certaines études récentes suggèrent que cette phase de recul a commencé bien plus tôt, à partir de 4 millions d’années, pointe la spécialiste. À cette époque, le climat du continent est devenu plus aride. Les forêts tropicales ont progressivement fait place aux prairies. » Dans ce contexte, les balbaridés, précurseurs des kangourous, qui grimpaient dans les branches basses des arbres et bondissaient sur le sol forestier, se nourrissant de champignons ou de fruits tombés à terre, ont été successivement remplacés par les kangourous modernes. Ces derniers présentaient l’avantage de pratiquer le saut bipède rapide et de ruminer de l’herbe encore plus efficacement que les vaches.

 

ACQUISITION DU SAUT CHEZ LES KANGOUROUS

Des études récentes des os des membres des balbaridés confirment que ces kangourous ancestraux vivaient bien dans les arbres et marchaient à quatre pattes. Ils pratiquaient sûrement, comme les kangourous arboricoles actuels (Dendrolagus ursinus), une sorte de précurseur du saut bipède, en décalant leurs membres inférieurs. « Grâce à l’émergence des scanners à rayons X, les paléontologues sont aujourd’hui capables de reconstruire les propriétés mécaniques des os fossilisés par calcul numérique, ce qui permettra de mieux reconstituer la démarche d’espèces éteintes et de mieux comprendre l'acquisition du saut hautement sophistiqué des kangourous modernes, explique Sandrine Ladevèze. Pour l’heure, on ne sait pas encore exactement quand la version moderne de ce saut est réellement apparue. » L’histoire de cette espèce atypique de l’évolution n’a pas fini d’intriguer les paléontologues.

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