Après la guerre civile, la faune du parc de Gorongosa s’épanouit à nouveau

Au Mozambique, la guerre civile avait décimé les animaux du parc de Gorongosa. Aujourd’hui, la faune y renaît enfin. Mais son avenir ne sera assuré que si les habitants, eux aussi, retrouvent l’espoir.

De David Quammen
Photographie De Charlie Hamilton James
À la fin de la saison sèche, une mare du lit de la rivière Mussicadzi attire de nombreux oiseaux et un couple de cobes. Il y a plus d’oiseaux dans le Gorongosa à la saison des pluies, quand les oiseaux migrateurs viennent s’y nourrir.

Par une chaude matinée, à la fin de la saison sèche, un hélicoptère rouge et noir fonce vers l’est, au-dessus de la savane de palmiers du parc national de Gorongosa, au Mozambique. Mike Pingo, pilote chevronné originaire du Zimbabwe, est aux commandes. Louis Van Wyk, spécialiste sud-africain de la capture des animaux sauvages, se tient à moitié suspendu hors de la porte latérale droite. Il tient un fusil à canon long, chargé d’une seringue remplie de produit anesthésiant.

Dominique Gonçalves, jeune écologue mozambicaine, responsable de la surveillance des éléphants du parc, est assise à côté de Pingo. Plus de 650 éléphants peuplent aujourd’hui le Gorongosa. Une forte hausse depuis l’époque de la guerre civile, qui a ravagé le pays entre 1977 et 1992. La plupart des éléphants du parc furent alors massacrés pour leur ivoire et leur viande, vendus afin d’acheter armes et munitions.

Les effectifs repartant à la hausse, Dominique Gonçalves compte doter d’un collier GPS une femelle adulte dans chaque groupe matriarcal. Elle a choisi une éléphante d’une harde qui court au milieu d’une palmeraie. Pingo descend aussi bas que les arbres le permettent. Dix éléphants –des femelles avec leurs petits et aussi de jeunes adultes– fuient le vrombissement des rotors. Van Wyk réussit à planter une seringue dans la fesse droite de la femelle.

Pingo atterrit. Ses deux passagers sautent à terre et grimpent à travers les herbes piétinées pour rejoindre l’animal assoupi. Bientôt, une équipe au sol arrive avec du matériel, des assistants techniques et un garde armé. Gonçalves place un petit bâton au bout de la trompe de l’éléphante pour que celle-ci puisse respirer sans entrave. Couché sur le flanc droit, l’animal se met à ronfler bruyamment.

Un technicien effectue une prise de sang sur une veine de l’oreille gauche. Un autre aide Van Wyk à passer le collier sous le cou du pachyderme. Gonçalves, munie de gants médicaux, réalise deux prélèvements dans la bouche et le rectum de l’animal, et les place dans des flacons. Puis elle enfonce son bras gauche dans une longue manche de plastique fermée, et pénètre loin à l’intérieur du rectum. Elle en tire une poignée d’excréments ocre fibreux, à des fins d’analyse du régime alimentaire de l’éléphante. « Peux-tu me dire si elle est gravide ? », demande Dominique Gonçalves. « Elle va bientôt mettre bas », lui répond Louis Van Wyk, remarquant le lait aqueux coulant des mamelles distendues du pachyderme.

Un éléphant en plein dîner. Lors de la guerre civile au Mozambique, entre 1977 et 1992, la plupart des éléphants de Gorongosa ont été tués pour leur ivoire, vendu par les belligérants pour acheter des armes. Les effectifs des pachydermes repartent maintenant à la hausse.

La croissance de la population d’éléphants n’est pas la seule nouvelle encourageante en provenance de Gorongosa. La plupart des grands animaux (lions, buffles d’Afrique, hippopotames et gnous bleus, notamment) y sont bien plus nombreux qu’en 1994, au lendemain de la guerre civile. Un succès sur une aussi grande échelle est rare en matière de protection de la nature. Gonçalves emballe les prélèvements. Van Wyk finit d’installer le collier et injecte un produit dans une veine de l’oreille de l’éléphante pour la réveiller. L’équipe recule à distance de sécurité. Une minute plus tard, l’éléphante se redresse et secoue sa tête, encore groggy, puis détale pour rejoindre son groupe.

Les données fournies par le collier aideront à comprendre comment les éléphants se déplacent dans la savane. Elles servent aussi à donner l’alerte quand la harde sortira du périmètre du parc, menaçant le champ d’un fermier. Ce dernier pourra alors prendre des mesures pour sauver sa récolte. Telle est la procédure suivie dans le cadre du Projet de restauration de Gorongosa, un partenariat qui lie depuis 2004 le gouvernement mozambicain et la Fondation Gregory C. Carr, basée aux États-Unis. Pour que lions, éléphants et hippopotames s’épanouissent au sein d’un parc, il faut s’assurer que les humains en lisière du parc aient aussi de bonnes conditions de vie.

Le Gorongosa occupe une bonne partie de la plaine inondable située au sud de la vallée du Grand Rift africain. Il comporte des savanes, des forêts, des zones humides, ainsi qu’un vaste plan d’eau, le lac Urema. Le Gorongosa était jadis une réserve de chasse, créée par l’administration coloniale portugaise en 1921 en expulsant les populations qui partageaient autrefois ses étendues avec la faune. En 1960, lors de sa transformation en parc national, le Gorongosa abritait environ 2 200 éléphants, 200 lions et 14 000 buffles d’Afrique, mais aussi des hippopotames, impalas, zèbres, gnous, antilopes et d’autres animaux emblématiques de la faune africaine. Mais son isolement lui a coûté cher.

Les 4 000 km2 du parc national de Gorongosa, à  l’extrémité sud de la vallée du Grand Rift africain, comprennent des montagnes, des plateaux forestiers, des canyons, des savanes de palmiers et des zones humides. Des reliefs de roche volcanique créés par l’érosion surgissent çà et là dans la forêt.

Lors des quinze années de guerre civile, après l’indépendance du pays, en 1975, le Gorongosa servit de refuge à la Resistência Nacional Moçambicana (ou Renamo), un groupe rebelle anticommuniste. Les forces gouvernementales tentèrent de l’en déloger. Des combats éclatèrent, les bureaux du parc furent bombardés et la savane fut le théâtre de carnages. En plus du massacre des éléphants, des milliers de zèbres et d’autres grands animaux furent tués pour leur viande ou pour divertir des fous de la gâchette. Après le cessez-le-feu, en 1992, des chasseurs professionnels continuèrent à braconner, et les habitants des villages voisins posèrent des pièges pour attraper tout animal comestible.

Au début du 21e siècle, le parc national de Gorongosa était dévasté. La situation était tout aussi sombre aux alentours du parc. Environ 100 000 habitants vivaient dans l’actuelle « zone tampon ». C’étaient surtout des familles qui faisaient pousser du maïs et d’autres cultures vivrières. Elles en subsistaient à grand-peine, et leurs enfants ne recevaient ni instruction ni soins médicaux. Quand le maïs ne poussait plus sur un sol épuisé, les fermiers coupaient une parcelle de forêt, brûlaient les broussailles et ensemençaient ce nouveau lopin. Les cultures sur brûlis finirent par s’étendre depuis les contreforts du mont Gorongosa (1 863 m), à la frontière occidentale du parc, jusqu’aux zones plus élevées et humides. La montagne, naguère coiffée d’une épaisse forêt pluviale, est la source de la Vunduzi, qui arrose le parc et sa riche plaine inondable. Au début des années 2000, de vastes étendues de forêts sur la montagne et dans le reste des 5 400 km2 de la zone tampon avaient disparu.

La situation commença à changer en 2004. Joaquim Chissano, le président du Mozambique, donna une conférence à Harvard, à l’invitation de l’Américain Greg Carr. Cet entrepreneur ayant fait fortune dans le secteur des technologies avait aussi lancé un organisme philanthropique, la Fondation Carr, avant même d’en déterminer les objectifs. Ses intérêts portaient notamment sur la protection de l’environnement, ainsi que sur les droits de l’homme et leurs grandes figures. Ces sujets de prédilection se concrétisèrent quand Carr apprit que Mandela, devenu président de l’Afrique du Sud, collaborait avec son homologue mozambicain pour créer des « parcs de la paix » – des parcs nationaux transfrontaliers pour la préservation de la faune et l’amélioration des conditions de vie des populations.

Trois ans plus tard, Carr signa un accord avec le gouvernement. Il apporterait au projet son soutien financier et ses compétences de gestionnaire, ainsi que la conviction partagée que le Gorongosa pouvait devenir un « parc des droits de l’homme ». Cela signifiait générer des bienfaits tangibles pour les populations des environs (en matière de santé, d’éducation, d’agronomie et de développement) et protéger les paysages, les eaux et la diversité biologique sous toutes ses formes. Aujourd’hui, la National Geographic Society finance aussi des projets écologiques et scientifiques au sein et en dehors du parc, ainsi que le développement local et des programmes d’éducation et d’autonomisation des femmes.

Les Clubs de filles de Gorongosa comptent plus de 2 000 membres – ici, celles du village agricole de Mussinha. Elles se réunissent chaque jour avant ou après l’école, aux abords du parc. Les activités (alphabétisation, éducation sexuelle, jeux) aident à lutter contre la déscolarisation.

Neuf petites filles sautent à la corde sous un arbre, par un matin d’avril, à Mecombezi Ponte, un village situé à une trentaine de kilomètres du parc. Elles portent des t-shirts bleu foncé avec l’inscription Rapariga do Clube (« fille du club ») au dos et le petit emblème circulaire du Parque Nacional de Gorongosa sur le devant. En demi-cercle autour des fillettes, dix madrinhas (« marraines ») bénévoles contribuent à protéger de leur calme vigilance ces jeunes filles des périls qui les guettent : mariages forcés précoces, grossesses à répétition, maladies, déscolarisation.

Le Club des filles de Mecombezi Ponte est l’un des cinquante clubs organisés et financés par le parc, en complément des cours suivis chaque jour par 2 000 fillettes dans les écoles de la zone tampon. Les lundis, mercredis et vendredis sont dédiés à l’alphabétisation, les mardis à la santé et à l’éducation sexuelle, et les jeudis, aux jeux. Les femmes tapent des mains et chantent, tandis que les filles sautent à tour de rôle à la corde. Carr, en t-shirt, short et barbe de deux jours, s’y essaie aussi, mais les filles se débrouillent mieux.

Aux yeux de Carr, les Clubs de filles jouent un rôle crucial dans la résurrection du parc  national de Gorongosa. Il est important de dissuader les hommes de chasser la faune du parc en leur proposant des modes de vie autres, au-delà du renforcement de la répression du braconnage. Mais cela ne suffit pas. Les femmes sont la clé. Si la population de la zone tampon continue de croître fortement, à cause du mariage précoce des filles et des grandes familles, nulle initiative au sein du parc ne suffira à protéger ses espaces et sa faune.

« Mais, assure Carr, si les filles vont à l’école et si les femmes peuvent travailler, alors les familles se limiteront à deux enfants. » Ce n’est pas une solution imposée. C’est un phénomène résultant de l’autonomisation des femmes. « C’est là que le développement humain et la préservation de l’environnement sont liés. Des droits pour les femmes et les enfants, la lutte contre la pauvreté : voilà ce dont l’Afrique a besoin pour sauver ses parcs nationaux. »

Avant de partir, nous assistons à une petite cérémonie. Helena Francisco Tequesse, une fillette en classe de sixième, fait un pas en avant et, sur un carton plastifié, lit la déclaration des dix droits et dix devoirs des enfants : « Les enfants ont le droit d’être nourris et le devoir de ne pas gaspiller la nourriture. Les enfants ont le droit de vivre dans un environnement sain et le devoir de protéger l’environnement. »

« Quand je suis arrivé ici, souligne Carr, le pourcentage de femmes de la zone tampon sachant lire était égal à zéro. » Il demande aux filles ce qu’elles  souhaitent faire quand elles seront grandes. Chacune s’avance dans le cercle de terre battue, dit son nom, et répond avec aplomb : infirmière, sage-femme, institutrice, encore infirmière, officière de police. Il ne pleut plus et le soleil brille. Le groupe compte maintenant une trentaine de filles et de madrinhas. Quand nous partons, elles recommencent à taper des mains, danser et chanter.

Un lion mâle a été endormi, le temps de remplacer son collier GPS. Mercia Angela (avec l’antenne), une étudiante vétérinaire, et Victoria Grant, une chercheuse, lui ont administré des vaccins. Cubalua Joaquim, un garde, surveillel’arrivéed’éléphants ou d’autres félins.

Le mont Gorongosa se situe en dehors des limites originelles du parc. Mais il joue un rôle crucial dans son écosystème. La montagne capte les précipitations et irrigue la plaine inondable du parc, en contrebas. Elle enrichit aussi la diversité de tout le Gorongosa sur tous les plans (altitude, climat, sols, végétation, faune).

En 1969, Ken Tinley, un écologue sud-africain, proposa de créer une unique zone de gestion intégrée comprenant la montagne, ainsi que les hauts plateaux et la côte s’étendant à l’est du parc, où la diversité est également très riche. Avec cette idée, le Gorongosa était appelé, à terme, à s’étendre de la montagne à la mangrove. En 2010, la partie du mont Gorongosa située au-dessus de 700 m a été intégrée au parc. C’est là que se trouve la source de la Vunduzi, ainsi qu’une forêt isolée (encore occupée par des rebelles, malgré le cessez-le-feu). Mais, dans les basses terres, les habitants ont continué leurs cultures sur brûlis. Ils n’avaient guère le choix.

Peu après, Pedro Muagura, le directeur des forêts du parc, a suggéré de cultiver du café sur les parcelles déjà défrichées à flanc de montagne. Le café pourrait pousser à l’ombre d’essences indigènes replantées. La population locale en tirerait quelques revenus, tout en restaurant la forêt. Au départ, Muagura s’est heurté à un certain scepticisme. Il est désormais le responsable du parc. Et son idée, malgré une reprise de la guerre en 2014-2016 (l’armée gouvernementale a alors progressé dans les hauteurs pour déloger des rebelles), rencontre un beau succès.

Quentin Haarhoff, l’expert ès café du parc, en cultivait au Zimbabwe, jusqu’au jour, m’a-t-il raconté, où le président Robert Mugabe a déclaré les fermiers blancs personae non gratae et où il a dû partir sous la menace d’une kalachnikov. Nous nous rendons en voiture dans la zone des cultures de café, par la piste à deux voies qui gravit le versant sud du massif. Nous laissons derrière nous des champs de sorgho et de maïs, quelques maisons et huttes, une plantation d’ananas.

De grands arbres abattus par la Renamo pour barrer la route et empêcher les véhicules gouvernementaux de passer ont été poussés sur le côté, pourrissant sur place. Un peu plus haut, nous atteignons  l’altitude propice à la culture du café. « Cette montagne possède un environnement fantastique », détaille Quentin Haarhoff : une bonne humidité, des températures douces et stables, et pas de gel. Cultiver du café et remettre en état une forêt dans une zone de guerre intermittente reste un défi. Mais les cultivateurs locaux ont tout de suite adhéré au projet. Au point que, pendant la reprise des combats, en 2014, les femmes sortaient la nuit pour arroser les jeunes plants de café.

Jacinta Sainet Miquirosse va cuire le dîner, devant sa maison du mont Gorongosa. Pendant des décennies, les villageois des hauteurs ont tiré une maigre subsistance de cultures de maïs sur brûlis. Jacinta et ses voisins participent désormais à un projet de culture de café sur leurs parcelles, ce qui permet du même coup de reboiser la montagne avec des arbres d’ombrage.

Ceux-ci ont survécu et prospèrent désormais, comme de nombreux autres. Nous garons la Jeep pour continuer à pied. Nous franchissons une petite rivière sur des pierres de gué et inspectons une pépinière ombragée de 260 000 jeunes plants de caféiers. Chacun pousse dans une pochette en plastique contenant un peu de terre. Plus haut, nous avançons au milieu de sujets vigoureux, de la taille d’un buisson, qui produisent des grains. Ils sont plantés en rangs perpendiculaires à la pente, à l’ombre d’acacias et d’autres arbres.

Le parc emploie aujourd’hui 180 personnes pour ce projet expérimental, explique Haarhoff. L’idée est double. D’un côté, montrer comment procéder : des plants de café croissent à l’ombre d’arbres indigènes, entourés de paillis de compost ; le désherbage est manuel ; des légumes et des fruits poussent entre les rangées comme cultures secondaires. D’un autre côté, fournir une formation, des outils, des plants et des graines – et offrir un bon prix pour le café récolté. Celui-ci est acheté par Produtos Naturais, la coopérative de produits naturels créée au sein du service des finances socialement  responsable du parc. Produtos Naturais traite le café dans sa nouvelle usine et vend les grains torréfiés à des grossistes mozambicains.

Le café et d’autres cultures offrant un très bon rapport (telle la noix de cajou) permettront aux populations de mieux vivre et détourneront les fermiers de leurs cultures de maïs sur brûlis. Ce faisant, non seulement ce qui reste de la forêt du massif sera protégé, mais des zones précédemment défrichées seront reboisées. « Je ne suis pas un scientifique, admet Haarhoff, mais les oiseaux et les abeilles sont revenus. Comme si la nature poussait un soupir de soulagement. »

Les lycaons ont quasiment disparu de Gorongosa durant la guerre. Mais le parc a besoin d’eux, car les effectifs de certaines de leurs proies sont en forte hausse. Une meute de quatorze lycaons sud-africains y a donc été réintroduite en 2018.

La nature est résiliente. Mais ses soupirs de soulagement et ses capacités de régénération exigent davantage que le reboisement de versants montagneux et une protection contre le braconnage. Les lycaons (un canidé d’Afrique) ont disparu du parc lors de la guerre. Une meute de ces prédateurs a été réintroduite dans le parc en 2018, après des semaines d’acclimatation en enclos. Une petite troupe de zèbres y a aussi été relâchée. Et un léopard solitaire y a été repéré. Jadis, le Gorongosa abritait aussi des rhinocéros noirs. Mais leur réintroduction risquerait fort d’attirer des braconniers organisés et devra attendre. Une régénération pleine et entière exige du temps et de l’espace.

Côté temps, l’accord entre la Fondation Carr et le gouvernement du Mozambique a été renouvelé l’an dernier pour vingt-cinq ans – ce qui reste court sur l’échelle du temps écologique. Mais, plus une zone protégée est vaste, plus grande sont sa biodiversité et sa cohérence écologique. C’est en partie pourquoi Carr et son équipe (qui inclut des représentants des autorités mozambicaines) sont favorables à un nouvel agrandissement de Gorongosa, selon le modèle « depuis la montagne jusqu’à la mangrove » préconisé par Tinley il y a un demi-siècle.

Ils envisagent un écosystème plus vaste, entièrement protégé ou géré de façon durable, avec des agriculteurs et d’autres entreprises locales prospères au sein de son périmètre. Celui-ci inclurait le mont Gorongosa à l’ouest, le parc dans le sud de la Vallée du Rift, de vastes  secteurs de la forêt de feuillus du plateau de Cheringoma, juste à l’est de la vallée, et les précieuses zones boisées et marécageuses du littoral, au sud du delta du Zambèze. La région de Marromeu, la partie côtière de ce puzzle, est déjà classée réserve nationale. C’est une zone vierge et humide regorgeant de buffles et d’oiseaux.

Dominique Gonçalves, écologue mozambicaine et boursière de la National Geographic Society, est chargée de la surveillance des éléphants du parc de Gorongosa. Les équipes de direction et de recherche du parc sont multinationales. À terme, l’objectif est de faire de Gorongosa un « parc des droits humains » supervisé par les Mozambicains, au service de la nature et de la population.

Greg Carr et moi reprenons l’hélicoptère au côté de Marc Stalmans, directeur scientifique du parc. Direction : Marromeu, à l’est. Nous survolons à basse altitude la savane, la forêt de palmiers et, enfin, la forêt dense du plateau. Dans cinquante ans, prévoit Carr, quand Dominique Gonçalves ou quelqu’un d’autre de sa génération survolera ce paysage, on verra des animaux sauvages par milliers : 10 000 éléphants, 1 000 lions, 50 000 buffles, pour utiliser des chiffres ronds. « Difficile, mais faisable, ajoute-t-il. J’aime l’idée que ce but soit à la limite du possible. »

« Difficile » est un euphémisme. Le dernier recensement aérien de la faune du parc, en octobre 2018, a révélé des augmentations continues pour de nombreuses espèces : buffles, coudous et, plus encore, impalas. En plus de la réintroduction des lycaons, les populations de zèbres, de gnous et d’antilopes ont augmenté. Les patrouilles inopinées de gardes (au nombre de 261, dont un petit nombre de femmes, en constante augmentation) ont permis de contenir le braconnage à un niveau minimal. Les derniers décomptes montrent que les objectifs de Carr sont encore très lointains. Mais, si la limite du possible peut un jour être atteinte, ce sera ici, dans le parc national de Gorongosa.

Pingo pose l’hélicoptère sur la plage de Marromeu. Pendant notre bref arrêt, nous parlons avec Marc Stalmans du buffle d’Afrique. Cet animal a besoin d’herbe, d’eau et, de temps en temps, d’ombre, précise Stalmans, mais c’est à peu près tout. Avant la guerre civile, la réserve de Marromeu en comptait 55 000. Après la guerre, il en restait à peine 2 000, qui avaient survécu seulement parce que le terrain côtier marécageux rendait leur chasse très difficile.

Nous remarquons alors que Carr, parti se promener, a enlevé ses bottes et s’avance dans les rouleaux, testant une fois de plus les limites du possible, comme un gamin. De retour, il se prend à imaginer un lodge sur la plage, qui accueillerait à cet endroit précis des touristes pour qu’ils profitent de la côte et de la faune, ainsi qu’une station de recherche marine. L’ensemble formerait une formidable base pour l’observation de l’écosystème de Gorongosa dans toute son incroyable diversité : la montagne, la vallée, le lac, le plateau, les zones humides du littoral, la mangrove, la plage. « Rassemblons toutes ces zones en un tout, s’enthousiasme Carr, et nous obtiendrons quelque chose d’extraordinaire. »

Nous remontons dans l’hélicoptère. Peu après le décollage, nous passons au-dessus d’un grand troupeau de buffles, à la robe sombre, lisse et brillante. Chacun a un couple d’aigrettes à la blancheur éclatante perché sur son dos. Les oiseaux prennent leur vol et s’éloignent, mis en fuite par le bruit de nos rotors, telle une volée d’anges gardiens regagnant leur lieu.

 

Cet article a été publié dans le magazine National Geographic n° 236, daté de mai 2019.

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