Les 97 orques et bélugas retenus en Russie entament leur long voyage vers la liberté

Jeudi dernier, les autorités chargeaient les 8 premiers cétacés sur des camions pour les relâcher en mer d'Okhotsk.Tuesday, June 25, 2019

De Natasha Daly
Les autorités russes soulèvent une orque à l'aide d'une grue dans la zone d'attente située en Extrême-Orient russe qui accueille depuis l'été dernier 97 bélugas et orques antérieurement capturés par quatre entreprises russes. Selon les autorités, au terme des quatre prochains mois, tous les mammifères auront retrouvé leur liberté à l'endroit même où ils ont été capturé, un voyage long de près de 1 800 km.

L'année dernière, quatre entreprises russes fournisseurs de mammifères marins aux aquariums avaient capturé presque 100 orques et bélugas en l'espace de quelques mois d'été, des captures ultérieurement déclarées illégales. Depuis, les animaux sont conservés dans des parcs d'attente de la baie de Srednyaya, dans l'extrême-orient russe.

Aujourd'hui, le gouvernement russe amorce le processus de retour à l'état sauvage de ces mammifères, a annoncé le vice-premier ministre Alexey Gordeyev lors de l'allocution télévisée annuelle du président Vladimir Poutine.

Supervisées par VNIRO, l'Institut russe de la pêche et de l'océanographie, les opérations ont commencé avec le transfert des huit premiers animaux. Six bélugas et deux orques ont été hissés dans une civière à l'aide de grues puis préparés pour le transport. Ils seront relâchés dans la mer d'Okhotsk, à près de 1 800 km, là où ils ont été capturés. Selon Charles Vinick, directeur exécutif de l'organisme Whale Sanctuary Project basé aux États-Unis, le voyage durera environ cinq jours et combinera deux moyens de transport, camion et bateau. Il est entré en contact avec Vyacheslav Bizikov, la directrice adjointe de VNIRO, qui supervise le transport et la remise en liberté.

Sur cette photo prise en mars on aperçoit quelques uns des 87 bélugas dans un parc d'attente. Les experts des cétacés étaient de plus en plus inquiets à propos de la santé des animaux au cours de l'hiver en raison des lésions cutanées présentées par certains mammifères.

Gordeyev a déclaré que le transfert de l'ensemble des animaux s'étendrait sur quatre mois et que les cétacés allaient être libérés en petits groupes, selon un rapport de Reuters sur sa prise de parole. D'après un communiqué de VNIRO traduit vers l'anglais par The New York Times, le transport des cétacés sera surveillé par un comité de 70 spécialistes, dont des vétérinaires et des scientifiques. Chaque baleine sera accompagnée pendant le trajet par deux personnes et sera équipée d'un dispositif GPS avant d'être relâchée.

« Nous avons pris la décision qui s'imposait face aux recommandations des scientifiques de réintroduire les animaux dans leur habitat naturel, là où ils avaient été capturés, dans leur environnement familial, » déclarait Gordeyev.

Les orques et les bélugas avait capté l'attention internationale en fin d'année 2018 et début 2019 après la publication de photos aériennes de l'établissement prises par un drone sur lesquels on distinguait 98 orques et bélugas entassés dans de petits bassins. Confrontés à ces images, les médias avaient alors baptisé l'établissement « prison pour baleines. » La situation avait déclenché une vague d'indignation dans le monde entier, à la fois envers la capture et le traitement infligé aux cétacés.

À l'époque, trois des quatre entreprises soutenaient que les animaux avaient été capturés légalement et la quatrième ne répondait pas aux sollicitations des médias. Aucune d'entre elles n'a émis de communiqué officiel depuis le début des opérations de remise en liberté.

 

DÉBUT DES OPÉRATIONS DE TRANSPORT

Selon EastRussia, une source d'information russe anglophone, Poutine a personnellement supervisé le lancement des opérations de transport grâce à une liaison en direct. Le président russe s'est exprimé sur cette remise en liberté lors d'une apparition à la télévision traduite vers l'anglais par la BBC : « À elles seules, selon mes informations, les orques valent environ 100 millions de dollars. Lorsqu'il y a de grosses sommes en jeu, les problèmes sont toujours difficiles à résoudre. Grâce à Dieu, la situation a commencé à se dénouer. »

En occident, les aquariums refusent peu à peu de retenir les cétacés en captivité : le Canada a renoncé la semaine dernière à cette pratique en l'interdisant purement et simplement. En Chine toutefois, les delphinariums sont à ce jour une activité en pleine expansion, il existe à l'heure actuelle 78 parcs de mammifères marins en activité et 26 sont en construction.

Pour Vinick, le retour des cétacés dans les eaux de la mer d'Okhotsk au large de l'île de Sakhaline était « la bonne décision. » En avril, les autorités russes l'ont invité en compagnie du fondateur de l'organisation californienne à but non lucratif Ocean Futures Society, Jean-Michel Cousteau, à venir évaluer l'état de santé des baleines puis à esquisser les grandes lignes d'un plan de réhabilitation. Après leur visite, ils ont publié conjointement un rapport signalant que la plupart des animaux présentaient des lésions cutanées potentiellement indicatrices de problèmes de santé et qu'ils demanderaient à retourner sur place pour renouveler ces examens de santé. Ils ont également précisé que tous les animaux semblaient bien nourris et qu'ils n'avaient pas ou peu été dressés. En conclusion, le rapport affirmait que la réhabilitation et la remise en liberté étaient possibles pour les 97 mammifères.

Vinick indique que l'équipe a préconisé une réhabilitation plus conséquente avant le transport et la remise en liberté afin de garantir la bonne santé des animaux. « Bien que chaque détail ne soit pas parfait, dit-il, on nous a rapporté qu'ils essayaient autant que possible de suivre les recommandations soumises par notre équipe internationale. »

 

DES CHANGEMENTS « MONUMENTAUX » À VENIR ?

Le vice-premier ministre Gordeyev a également déclaré que la Russie s'apprêtait à prendre des mesures drastiques contre la capture des cétacés et que le gouvernement prévoyait de modifier la loi autorisant actuellement la capture des cétacés « à des fins éducatives et culturelles, » un vide juridique exploité depuis bien longtemps par le secteur russe de la pêche pour capturer légalement des bélugas et des orques destinés à être revendus à des aquariums en Russie ou dans d'autre pays, notamment en Chine, comme en témoigne l'édition du mois de juin 2019 du magazine National Geographic sur le tourisme animalier. L'exportation des orques à des fins commerciales a été déclarée illégale en 2018.

Si ces modifications sont effectivement apportées, ce qui nécessiterait d'amender la loi fédérale, alors les cétacés ne pourraient être légalement capturés que pour des raisons scientifiques. Ce qui marquerait la fin du commerce de cétacés en Russie et représenterait donc un progrès monumental, observe Vinick. « Ces objectifs changent complètement la donne vis-à-vis de la capture de ces animaux dans le but de divertir le grand public. Ce serait une attitude exemplaire de la part du gouvernement russe face au reste du monde. »

Des bélugas se donnent en spectacle dans un aquarium itinérant placé sous une tente gonflable à Saratov, en Russie. Capturés dans les eaux russes, ces animaux ne vivent pas longtemps dans de telles conditions. Le vice-premier ministre russe a annoncé le 20 juin l'intention du gouvernement de mettre fin à un vide juridique qui autorise la capture des cétacés pour les aquariums.

Le 31 mai, le tribunal de Sakhaline-Sud dont la juridiction inclut la zone de capture des cétacés, avait déclaré illégaux tous les quotas de capture émis par l'Agence fédérale des pêches de la Fédération russe en 2018 concernant les bélugas et les orques. En d'autres termes, les arguments avancés par les quatre entreprises selon lesquels la capture des cétacés aurait bénéficié de la permission du gouvernement ont ainsi été rétroactivement invalidés. Deux des quatre entreprises russes ont donc reçu des amendes. Le 7 juin, White Whale LLC a dû payer une amende de 435 000 $ (soit 382 000 €). Le 14 juin, Oceanarium DV a été condamnée à régler une amende de 870 000 $ (765 000 €), d'après le Moscow Times. Toujours selon ce journal, les poursuites engagées contre les deux autres sociétés, Afalina LLC et Sochi Dolphinarium LLC, suivent actuellement leur cours.

 

UNE PELLICULE DE GLACE

Au cours de leurs mois passés en captivité, les animaux semblaient souffrir, confiait Dmitry Lisitsy en février à National Geographic. Lisitsyn dirige Sakhalin Environment Watch, une ONG responsable du suivi de la situation depuis l'été dernier et basée sur l'île de Sakhaline, près de la zone de capture initiale des cétacés.

En novembre 2018, après la publication des images recueillies par drone, les autorités régionales avaient ouvert une enquête sur la capture présumée illégale des mammifères marins. Pendant que l'enquête suivait son cour, les animaux étaient retenus dans les bassins d'attente. Avec la chute hivernale des températures, une couche de glace était apparue à la surface des bassins et avait grandement inquiété les experts en Russie comme dans d'autres pays.

Fin février disparaissait Kirill, une orque malade depuis un certain temps. Les propriétaires de l'établissement avaient soumis un rapport de police dans lequel ils expliquaient que l'animal s'était probablement échappé. Habituée des lieux, l'équipe d'environnementalistes de la coalition Free Russian Whales avait fait remarquer qu'une telle évasion était très peu probable. À ce jour, Kirill reste introuvable.

Une orque est déposée à l'aide d'une grue dans un camion de transport. Le voyage jusqu'au point de remise en liberté pourrait prendre jusqu'à cinq jours, par camion et bateau. Les autorités n'ont pas encore annoncé si les animaux allaient être immédiatement relâchés à leur arrivée.

 

AFFAIRE À SUIVRE

Nous n'avons que très peu d'informations sur l'éventuelle mise en place d'une période d'adaptation des cétacés une fois arrivés au point de remise en liberté, indique Vinick. « Nos recommandations étaient qu'ils bénéficient d'un certain temps pour s'acclimater à la région. Tout type de remise en liberté comporte des risques. »

VNIRO n'a pas réagi immédiatement aux demandes de commentaires et de plus amples informations.

« Nous pourrions tous émettre des doutes sur les différents aspects de la situation, je pense que bon nombre le feront et ils auront raison, » conclut Vinick. « Mais parallèlement, nous pouvons être satisfaits de la tournure prise par les événements. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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