Les réserves de nourriture du glouton menacées de disparaître

Le changement climatique pourrait menacer ces animaux voraces, originaires des régions froides, d’une façon inattendue : en détruisant leurs caches de nourritures.jeudi 8 août 2019

De Florent Lacaille-Albiges
Rongeurs, oiseaux et mammifères de plus grande taille sont les proies préférées des gloutons. Mais, en hiver, ils dépendent de charognes. Vers la fin de février, les femelles s’enfoncent en profondeur dans les amas de neige pour se creuser un terrier, où elles mettent au monde un à trois petits.

Écureuils, lagopèdes, oies et leurs œufs, carcasses de renne coupées en morceaux… Le butin enfoui sous les neiges est divers. Pourtant, les chasseurs qui l’ont stocké ici et là mesurent à peine 1 m de long. Il s’agit des gloutons (ou carcajous), des prédateurs des régions arctiques, subarctiques et montagneuses de l’hémisphère Nord, à la fourrure noire et blanche (lire notre article). Comme de nombreux animaux, ces mammifères à l’air féroce préfèrent cacher une part importante de leurs chasses, plutôt que de tout consommer immédiatement.

Chez beaucoup d’espèces, l’objectif est de conserver les restes de repas, lorsque les individus manquent de temps ou d’appétit pour les terminer, afin de les finir tranquillement dans les heures ou les jours qui suivent. Mais, pour le glouton, il en va autrement : l’animal stocke dans la neige des morceaux de viande pour ne les récupérer qu’après plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Pour ce faire, il profite de la présence de « réfrigérateurs naturels » (marais, congères, éboulis) que lui offre son environnement arctique et subarctique.

Ce comportement surprend les chercheurs. Il semble curieux qu’un animal dépense son énergie à trouver un repas, puis parte en quête d’une cachette, y abandonne le fruit de sa chasse sans assurance de le retrouver intact, et enfin retourne chercher autre chose à se mettre sous la dent. Cette façon de procéder paraît innée. Même de jeunes gloutons élevés en captivité créent des caches pour y stocker une part de leur nourriture.

Si les gloutons ont pris cette habitude, c’est en raison de l’irrégularité de leurs approvisionnements. Un article publié en 2012 dans le Journal of Mammalogy par une équipe internationale (États-Unis, Suède, Norvège) note que l’animal est essentiellement opportuniste. Il se nourrit de tout ce qu’il croise (petits mammifères, amphibiens, œufs…) et de beaucoup de charognes de rennes, d’élans et d’autres ongulés. Or celles-ci abondent au printemps, car les individus sont affaiblis par l’hiver et des accidents ont lieu lors des déplacements des troupeaux. Mais cette période de profusion est de courte durée. Le glouton doit déjà prévoir de quoi survivre pour la fin du printemps, quand il n’y aura plus que des petits animaux, tels les écureuils, à chasser.

La nourriture stockée dans les caches est parfois la proie d’autres charognards, d’insectes, ou contaminée par des bactéries. Cependant, grâce à ses « réfrigérateurs », le glouton parvient à prolonger la saison des repas nourrissants et faciles d’accès. Une astuce essentielle, estiment les chercheurs, notamment pour les femelles allaitantes. À une période où elles ont besoin d’énergie, un manque de caches à proximité peut provoquer la mort de la portée. Dans une étude précédente, ces mêmes spécialistes ont observé que les tanières utilisées au moment des naissances se situent quasiment toujours dans des lieux enneigés jusqu’à la mi-mai.

Mais cette technique de conservation pourra-t-elle perdurer ? C’est la question soulevée par trois chercheurs canadiens dans une étude parue dans Climate Change Response. En comparant les méthodes de 203 vertébrés connus pour leurs habitudes de stockage et les paramètres nécessaires à la bonne conservation des aliments, les auteurs ont établi une liste des animaux les plus menacés par les effets du réchauffement climatique. Et le glouton arrive en tête du classement. Avec trois espèces d’oiseaux (la pie-grièche bucéphale, le mésangeai imitateur et le geai du Canada), celui-ci compte parmi les rares animaux qui stockent des ressources périssables sur une longue durée.

Sans l’aide des neiges printanières, tout laisse craindre que le glouton voie ses réserves compromises par la décongélation et la prolifération bactérienne. Pour les deux équipes de chercheurs, une question reste en suspens : comment l’animal va-t-il s’adapter à cette modification profonde de son quotidien ?

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