"Ils relèvent du divin", pourquoi l'Inde demeure un sanctuaire pour les félins

Le réalisateur Sandesh Kadur nous parle de l'abondance de félins sauvages en Inde, de leur place dans un pays fourmillant et de sa carrière passée à poursuivre ces animaux.jeudi 6 février 2020

Connu pour être difficile à apercevoir, le léopard des neiges est un grand félin imposant au ...
Connu pour être difficile à apercevoir, le léopard des neiges est un grand félin imposant au pelage épais. Il est depuis longtemps considéré comme le Saint-Graal pour les photographes et les réalisateurs et ce n'est que récemment que son comportement et ses habitudes de chasse ont pu être filmés. Ces animaux ont déjà eu des problèmes avec l'Homme après avoir tué du bétail, mais malgré ces désaccords, leur présence est encore tolérée et parfois même vénérée.
Photographie de SANDESH KADUR/FELIS IMAGES

C'est à l'adolescence que Sandesh Kadur a aperçu pour la première fois un grand félin sauvage. Une scène tout bonnement extraordinaire. « Un léopard est passé sous mon arbre, » raconte-t-il, avant de préciser : « J'étais assis sur une branche, par une nuit de pleine lune. » 

Si ce souvenir teinté de magie rappelle à votre mémoire l'histoire d'un livre pour enfants, vous n'êtes pas très loin de la réalité. Kadur est photographe, réalisateur de documentaires et explorateur National Geographic. Sa carrière, il l'a consacrée à la faune incroyablement riche de son pays natal, l'Inde. Cette fascination remonte à la rencontre évoquée plus haut, ce léopard, cet arbre et depuis, les grands félins de ce pays à la diversité remarquable n'ont jamais cessé de captiver son regard. Ses documentaires Inde, à la découverte du léopard et L'Inde : terre de félins témoignent non seulement du talent de Kadur pour la narration visuelle mais aussi de la place de leader qu'occupe l'Inde en matière de diversité chez les grands félins. Ils seront diffusés sur National Geographic Wild dans le cadre du Big Cat Month

 

 

BIG CAT MONTH – TOUS LES MERCREDIS DE FÉVRIER À 20:45

Ils rugissent, ils attaquent, ils dominent… Et ils sont de retour. Retrouvez le BIG CAT MONTH à partir du 5 février à 20:45 sur National Geographic Wild. Au programme, des rencontres exceptionnelles avec la légendaire panthère noire, les léopards d’Inde, les plus mignons des lionceaux et plein d’autres petits et grands félins.

 

 

FÉLINS DE TOUS LES EXTRÊMES

Pourquoi tant de félins ? La taille de l'Inde est un facteur à prendre en compte mais par-dessus tout, c'est la diversité de ses paysages qui explique cette abondance. On y trouve l'Himalaya et son air raréfié, les forêts pluviales de l'état d'Assam, les plaines arides du plateau du Deccan, les hautes terres de la chaîne montagneuse des Ghats et les terres plus humides de la côte. De plus, comme nous avons pu le découvrir, même les villes les plus étendues n'échappent pas à la présence de ces félins champions de l'adaptation. 

Sur ses 3,3 millions de kilomètres carrés, l'Inde compte 15 espèces de félins sauvages, soit 40 % du nombre total d'espèces dans le monde entier. En d'autres termes, ce pays abrite plus d'espèces de félins que n'importe quel autre pays. Pour être tout à fait honnête, ce pays abrite même plus d'espèces de félins que n'importe quel autre continent, en dehors du sien. Si le guépard asiatique n'avait pas disparu, poussé au bord de l'extinction par des siècles de persécution avant d'être finalement éradiqué du pays dans les années 1950, l'Inde compterait à elle seule 16 des 40 espèces vivantes de félins sauvages. 

« Ces animaux sont tellement majestueux. Dès que je croise un félin sauvage, que ce soit en Inde ou ailleurs dans le monde, mon cœur s'arrête presque de battre, » déclare Kadur à propos de sa fascination pour les félins. Des animaux comme le chat sauvage d'Asie, le chat pêcheur, le chat rubigineux ou le chat de Pallas sont très difficiles à observer dans la nature, ils sont vraiment craintifs. Essayer d'en filmer relève quasiment de l'impossible. » 

« Je m'en étonne moi-même, » lâche Kadur qui, en plus d'apprécier les avantages de cette diversité, doit parfois faire face à certaines de ses difficultés logistiques.

« J'étais censé filmer des léopards des neiges, raconte-t-il, puis j'ai appris par téléphone qu'il y avait des chats de jungle sur le plateau du Deccan. Une tanière avec quatre petits ! J'ai donc abandonné les léopards des neiges et je suis allé au Deccan, par 45 °C, sous une chaleur accablante, puis une semaine plus tard je suis retourné à Bangalore avant de reprendre un vol la nuit même jusqu'au Ladakh. Le lendemain matin aux côtés des léopards des neiges il faisait -20 °C. J'ai dû me mettre dans la peau d'un félin pour m'adapter très rapidement. C'était vraiment éprouvant physiquement. »

CONFLIT ET COHABITATION

Mais alors, comment un pays aussi peuplé peut-il accueillir autant de grands félins sans conflits à déplorer ? Même si elle laisse transparaître notre relation malheureuse avec l'environnement, cette question n'en est pas moins pertinente. Et ce, plus particulièrement en ce qui concerne la cohabitation du bétail et d'un prédateur suffisamment rusé pour reconnaître une proie facile quand elle se présente à lui. « Bien évidemment, quelques conflits éclatent, mais il y a aussi autre chose, une certaine révérence, » explique Kadur. « C'est l'une des raisons pour lesquelles ces animaux sont encore là. Tigres, léopards, tous ces félins occupent une place à part dans la mythologie hindoue. Ils relèvent du divin. Donc ils bénéficient déjà d'un certain niveau de protection et de patience. »

Cette révérence, poursuit Kadur, est même visible lorsque les moyens de subsistance des tribus les plus démunies, dépendantes de l'agriculture, sont menacés. Le mystérieux léopard des neiges, parfois surnommé le fantôme des montagnes, est l'un des animaux que Kadur a eu l'occasion de suivre et de filmer. Il a même pu étudier les relations entre ces grands félins et les humains qu'ils côtoient ponctuellement. 

« Là où vivent les panthères des neiges au Ladakh, il y a beaucoup de patience et de révérence envers ces animaux, » se souvient Kadur. « La toute première nuit où je suis arrivé, avant même d'avoir le temps de m'habituer à l'altitude (environ 4 300 m), une panthère des neiges est arrivée et a tué un veau dans une étable du village. De mémoire d'homme, c'était la première fois qu'une panthère des neiges agissait de la sorte dans le village. Alors qu'ont fait les habitants ? Comme de toute façon, le veau était déjà mort, ils ont décidé de permettre à la panthère de se nourrir de sa carcasse et lui ont déposée. Leur réaction était : "La panthère aussi doit se nourrir." »

Cela dit, il peut être difficile de faire preuve d'une retenue aussi noble, plus particulièrement lorsque le bétail est menacé par l'un des plus grands prédateurs de la planète. Le gouvernement offre une compensation aux éleveurs qui auraient perdu un animal tué par une panthère des neiges afin d'éviter que les locaux ne s'en prennent directement à ces grands félins. Un système que Kadur qualifie de « première barrière contre les représailles… mais si cela se produit très souvent, la révérence dont je parlais commence rapidement à s'effriter.»

À LA RENCONTRE DE LA PANTHÈRE NÉBULEUSE

Une autre facette du conflit humain-félin dont Kadur a été témoin concerne l'un de ses sujets les plus recherchés : la panthère nébuleuse. Ce félin robuste est considéré par certains comme le maillon entre les grands et les petits félins. Les superbes motifs de sa robe et ses longues canines (les plus grandes de la famille des félins par rapport à sa taille) font de lui une cible très prisée. La population indienne de panthères nébuleuses est restreinte et très évasive, deux facteurs qui font de cet animal un sujet difficile auquel Kadur a consacré plusieurs années. 

« J'ai toujours voulu voir une panthère nébuleuse à l'état sauvage, » dit-il. Puis il a entendu dire que deux jeunes panthères vendues sur un marché local avaient été saisies par la Fonction publique forestière indienne. Il a ensuite été dépêché sur place pour photographier les animaux et les identifier. « C'était des petites boules de poil, leurs yeux étaient à peine ouverts. Mais lorsque je les ai vus, j'ai immédiatement dit, "Oh, mon dieu, ce sont des panthères nébuleuses." » Pendant les deux années d'après, Kadur a suivi les jeunes panthères jusqu'à ce qu'elles soient finalement réintroduites dans la nature, une fois l'équipe certaine qu'elles pouvaient se débrouiller seules. Mais il rêvait encore de trouver une panthère nébuleuse sauvage. 

Pendant le tournage du documentaire Inde, à la découverte du léopard, Kadur a réussi à prendre en photo une panthère nébuleuse à l'aide d'un piège photographique. Il n'avait toutefois pas encore atteint son véritable objectif, même si l'un de ces animaux s'était approché plus près de lui qu'il ne le pensait alors qu'il était installé dans une cachette. Une cachette dans laquelle il avait passé « beaucoup, beaucoup de nuits, » lumières infrarouges allumées, attendant qu'un animal passe devant le capteur pour déclencher les lumières et lui permettre d'immortaliser l'instant. Rien de tout ça n'était arrivé, mais un piège photographique qu'il avait installé juste devant sa cachette avait quant à lui obtenu de bien meilleurs résultats. 

« Une panthère nébuleuse est arrivée d'un endroit que je n'avais pas prévu et s'est arrêtée juste devant ma cachette, » raconte-t-il. « Le piège photographique l'a vue et j'ai vu sur la photo qu'elle me regardait bien en face. Donc maintenant je sais qu'une panthère nébuleuse a posé les yeux sur moi, mais j'attends encore de poser les yeux sur l'une d'entre elles. »     

UN JEU DE PATIENCE

La patience fait partie du métier lorsque vous êtes photographe animalier et elle s'accompagne d'une certaine forme de zénitude. Des jours et des jours passés dans des lieux reculés, à attendre que votre proie photographique s'approche de vous. À votre avis, quel est le plus grand défi, la solitude ? L'ennui ? Les deux ? Ou aucun ? « Je pense que vous pouvez vous sentir seul ou vous ennuyer si vous êtes de nature agitée, » répond Kadur. « J'ai réalisé que pour obtenir ce que je voulais, je devais me débarrasser de cette agitation, de l'impatience et de toutes ces choses qui ne me permettraient pas de rester assis très longtemps à un endroit. Une fois votre esprit vidé de toutes ces choses, vous pouvez vous asseoir et rester concentré. Vous êtes alors plus attentif à tout ce qui vous entoure, vous vous débarrassez de tout ce qui pourrait vous distraire. »

Comme le dit Kadur, ses documentaires sont un condensé de savoir local, d'histoire naturelle et d'une certaine capacité à analyser les trajectoires de ces animaux pour installer les caméras et les cachettes au bon endroit. Ensuite, il n'y a plus qu'à laisser certaines des créatures les plus énigmatiques et évasives de la planète se glisser dans votre champ de vision… tout en travaillant sur votre patience. 

« Vous ne faites qu'attendre, » dit-il. « Attendre que les cris d'alerte d'un animal vous informent des mouvements d'un prédateur, attendre un signal, le signal qu'il faut allumer votre caméra et de vous tenir prêt. » 

 

EN IMAGES

Afin de célébrer le Big Cat Month sur National Geographic Wild, qui verra défiler à partir du 5 février une programmation spéciale consacrée aux grands félins du sous-continent indien, voici quelques photographies des félins les plus mystérieux qui caractérisent cette région aux paysages variés. 

GRANDS FÉLINS : NOS ACTIONS 

La Big Cats Initiative de la National Geographic Society soutient les efforts des scientifiques et des écologistes pour protéger les grands félins à travers le monde. Avec votre aide, nous avons accompagné plus de 120 projets innovants de protection des espèces de grands félins dans 28 pays et construit plus de 1 800 enclos à bétail pour protéger ces animaux et empêcher les représailles sur les grands félins. Ensemble, nous aidons les communautés à vivre en harmonie avec les grands félins.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.co.uk en langue anglaise.

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