Reportage : Le dernier paradis des éléphants de forêt

En République centrafricaine, au cœur d’un pays perpétuellement instable, le dernier havre de vie sauvage est menacé et, avec lui, les éléphants de forêt qui y habitent.

Friday, July 24, 2020,
De Thomas Nicolon
Un éléphant de forêt plonge sa trompe dans une flaque d’eau afin d’y puiser des sels ...

Un éléphant de forêt plonge sa trompe dans une flaque d’eau afin d’y puiser des sels minéraux, dans la réserve spéciale de Dzanga-Sangha en République centrafricaine.

Photographie de Thomas Nicolon

C’est comme dans un rêve. Une apparition mystique. Au lever du jour, la brume enveloppe encore la forêt tropicale, et les premiers chants d’oiseaux résonnent. En bordure de clairière, quelque chose bouge entre les arbres. Le feuillage s’agite, et une forme sombre émerge des profondeurs de la jungle. À mesure qu’elle se rapproche, ses contours se dessinent : un éléphant. 

Le soleil se lève et laisse peu à peu place à une vision spectaculaire : plus de 70 éléphants s’abreuvent, jouent et courent, dans cette clairière au cœur de la forêt tropicale centrafricaine. Un ballet majestueux qui semble ne jamais s’interrompre. Lorsqu’un groupe quitte la clairière pour s’enfoncer dans la forêt, un autre surgit d’entre les arbres. Bienvenue à Dzanga-Sangha, dernier paradis des éléphants de forêt.

L’Afrique centrale est une région ravagée par le braconnage. Les éléphants, porteurs du précieux ivoire, sont les premières victimes de ce fléau. Au Gabon, au Congo ou au Cameroun les éco-gardes, impuissants, comptent les carcasses desquelles les défenses ont été retirées à la hache. Il existe cependant une exception. Une zone si reculée qu’elle a échappé aux tentacules du trafic d’ivoire : Dzanga-Sangha, une aire protégée au cœur de la forêt équatoriale, dans le sud-ouest de la République centrafricaine. Dzanga-Sangha forme avec les parcs nationaux de Lobéké (Cameroun) et Nouabélé-Ndoki (Congo) le Trinational de la Sangha (TNS) : un projet de conservation transfrontalier de 21 000 km carrés. 

Vous avez peut-être du mal à imaginer un pachyderme de plus de deux tonnes se mouvoir dans une forêt dense. Et pourtant, plus petit et moins connu que son cousin des savanes, l’éléphant de forêt vit caché sous la canopée. Sa présence joue un rôle clé dans la forêt. En déféquant, il disperse les graines des fruits qu’il mange, et façonne ainsi son habitat - et celui des autres espèces.

Un éco-garde progresse discrètement à travers l’épaisse végétation dans la réserve spéciale de Dzanga-Sangha en République centrafricaine. 

Photographie de Thomas Nicolon

Pour observer l’éléphant de forêt en sécurité, rien de tel qu’un baï : une clairière marécageuse au cœur de la forêt, où les éléphants se rendent pour socialiser mais aussi puiser les sels minéraux dans les flaques de boue. Dzanga-Sangha possède le plus spectaculaire baï d’Afrique, où les éléphants se rassemblent parfois par centaines. Un spectacle rare et merveilleux. Avant les ravages de l’époque coloniale sur la biodiversité, l’Afrique entière comptait plusieurs millions d’éléphants de forêt. Il en resterait tout au plus 80 000 aujourd’hui. Seul Dzanga-Sangha offre encore ce spectacle d’un autre âge.

Mais ce coin de paradis est menacé. L’extermination des éléphants dans le reste de la République centrafricaine pousse inexorablement les braconniers vers Dzanga-Sangha. Les carcasses d’éléphants retrouvées dans la réserve sont là pour en témoigner. Le braconnage est pour l’instant principalement local. Comprenez : à petite échelle, et sans grande menace pour les éco-gardes. Malgré tout, l’Espagnol Luis Arranz, directeur de Dzanga-Sangha pour le World Wildlife Fund (WWF), est prudent : « Nos rangers doivent être préparés à toutes les éventualités », explique-t-il, « c’est à dire à toutes les menaces potentielles. » L’enclavement protège pour l’instant ce refuge de vie sauvage, mais des braconniers lourdement armés ont déjà, par le passé, franchi les frontières du parc. En  2013, deux mois après le coup d’État de la coalition Séléka qui avait poussé le président François Bozizé vers la sortie, un groupe d’une quinzaine de Soudanais équipés de AK-47 avait élu domicile dans le plus grand baï de la forêt, et tué 26 éléphants - dont quatre juvéniles. 

 

L'IMPUNITÉ POUR LES BRACONNIERS 

La scène est solennelle. Dans la salle de la mairie de Bayanga, plusieurs dizaines de braconniers sont jugés. Devant la table du juge sont étalés défenses d’éléphants, fusils et munitions confisqués aux braconniers. Ces derniers prétendent n’être que des porteurs travaillant pour les véritables coupables. Un discours classique. « Vous nous roulez dans la farine ! », s’écrit le procureur, blasé. Certains des prévenus seront condamnés à plusieurs années de prison, mais personne sur place ne semble se faire d’illusion : ils sortiront avant. Les réseaux dont ils ne sont qu’un infime rouage leur permettront probablement d’acheter leur évasion… et de retourner chasser. En Centrafrique, un kilo d’ivoire peut se vendre à plus d’un million de francs CFA (environ 1 500€). 

Mais le braconnage n’est pas la seule menace qui pèse sur Dzanga-Sangha. L’exploitation forestière flirt avec les frontières de l’aire protégée. Et même lorsqu’elle n’empiète pas sur le parc, elle génère de l’emploi, et provoque ainsi un afflux de travailleurs. De nouvelles routes sont créées, de nouveaux villages et donc… de nouveaux chasseurs. Un cocktail qui exerce une pression constante sur le parc. Trop proche de la forêt, toute activité humaine menace la vie sauvage. « Nous sommes en train de prouver que cela représente un risque, notamment pour les primates. Nous avons déjà trouvé des parasites humains sur les gorilles », explique Terrence Fuh Neba, écologiste camerounais en charge du programme d’habituation des gorilles à Dzanga-Sangha.

Les mines d’or et de diamants qui pullulent autour du parc posent le même problème : une dangereuse proximité avec la vie sauvage. À une vingtaine de kilomètres de la ville de Bayanga, où se trouve la base du WWF, se trouve le chantier Yobé, où une rivière a été détournée pour la recherche de diamants. Les pieds dans l’eau, pelle à la main, Paulas creuse. Ce jeune homme de 26 ans a quitté l’école après la classe de troisième, pendant la guerre, et a commencé à « faire le diamant » après la fin des hostilités. Marié et père de deux enfants, c’est selon lui le seul espoir d’un avenir meilleur pour sa famille. Un diamant d’un carat lui rapporterait environ 350 000 Francs CFA (un peu plus de 500€).

 

INCLURE LES PEUPLES INDIGÈNES

Les Baaka, population pygmée du bassin du Congo, représentent un atout essentiel pour la conservation de Dzanga-Sangha. Leur connaissance de la forêt permet notamment au WWF de mieux pister et protéger les éléphants et les gorilles. Mais il y a un problème : lors de la création de l’aire protégée, dans les années 80, les Baaka se sont vu refuser l’accès à la forêt, terre ancestrale et terrain de chasse. Depuis lors, les relations avec les autorités du parc sont parfois tendues.

À plusieurs reprises, l’ONG Survival International a accusé le WWF d’accaparement illégal de terres et de violation des droits de l’homme dans le bassin du Congo. L’ONG de défense des droits des peuples indigènes dénonce également des violences physiques des éco-gardes envers les peuples autochtones, notamment au Cameroun et en RDC. L’incompréhension est croissante entre  Survival International et le WWF, qui n’a pas attendu les accusations pour impliquer davantage les Baaka dans son projet de conservation à Dzanga-Sangha,  en tant que pisteurs mais aussi comme éco-gardes.

Simon-Pierre Ekondo Mindu, jeune Baaka étudiant en anthropologie, souhaite voir davantage de Baaka recrutés par WWF. « Nous  sommes liés à la forêt par un cordon ombilical », explique Simon-Pierre, « Et si le WWF veut que les communautés locales cessent de chasser dans l’aire protégée, il faut recruter des Baaka, afin que nous nous sentions impliqués dans le projet. »

Deux éléphants de forêt mâles jouent sous la pluie dans le « baï » de Dzanga, en République centrafricaine.

Photographie de Thomas Nicolon

Pour Luis Arranz, cette revendication est naturelle : « Lors du dernier recrutement, nous avons engagé six éco-gardes Baaka. Ce n’est pas suffisant, nous en recruterons davantage. En Afrique, les gens ont tendance à voir la conservation de la nature comme un projet de Blancs, par les Blancs et pour les Blancs. Cela doit changer. »

La bénédiction des Baaka est nécessaire, afin d’acter la réconciliation. Le WWF, qui prend en charge les frais scolaires et médicaux des Baaka, souhaite participer à leur intégration dans la conservation de Dzanga-Sangha mais aussi dans la société. Un centre des droits de l’homme a aussi été créé à Bayanga, en bordure de l’aire protégée, afin de recueillir les plaintes des Baaka, souvent considérés comme des citoyens de seconde zone par leurs compatriotes centrafricains. 

C’est par un effort de tous, main dans la main, que Dzanga-Sangha restera la fierté de l’Afrique centrale. En observant les éléphants du baï de Dzanga, le guide touristique Léonce Madomi évoque son histoire : « Mes parents me parlaient des éléphants et des gorilles. Maintenant je veux que mes enfants puissent les voir, et pas seulement en photo. C’est leur avenir. »

À 18h, l’obscurité est presque totale dans la forêt. La brume est de retour. Les éléphants sont de plus en plus difficiles à distinguer, mais leurs barrissements résonneront dans la nuit, souvenirs fugaces d’un temps où ils paradaient par millions bien au-delà des frontières de Dzanga-Sangha, dernier joyau en trompe-l’œil d’une faune africaine à l’agonie.

Plusieurs éléphants de forêt puisent des sels minéraux dans la brume matinale, dans la réserve de Dzanga-Sangha en République centrafricaine. 

Photographie de Thomas Nicolon
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