Non, les alligators ne sont pas des animaux de compagnie

La plupart des propriétaires d'alligators domestiques ne sont pas prêts à s'occuper d'un animal adulte pouvant dépasser les 4 m et vivre jusqu'à 80 ans, et choisissent de les abandonner.

Publication 10 sept. 2020, 15:58 CEST
Les autorités du Nouveau-Mexique ont saisi cet alligator d'Amérique chez un particulier où il vivait en ...

Les autorités du Nouveau-Mexique ont saisi cet alligator d'Amérique chez un particulier où il vivait en toute illégalité depuis dix ans. Il est ici photographié dans sa nouvelle demeure, le BioPark Zoo d'Albuquerque.

Photographie de New Mexico Department of Game and Fish

Quelque chose d'inhabituel était tapi dans les eaux de Wildcat Creek, un ruisseau de Manhattan, petite ville universitaire du Kansas entourée de prairies. Au mois de juin, ses habitants ont découvert deux alligators d'Amérique barbotant dans un cours d'eau habituellement connu pour ses couleuvres ou ses tortues peintes.

L'enquête a révélé que les alligators avaient été dérobés à une animalerie voisine avant d'être abandonnés dans le ruisseau par le voleur, toujours en liberté. Les secouristes ont installé des pièges sans cruauté pour attraper les animaux mais la femelle, Pebbles, est décédée après être tombée à l'eau dans l'un de ces pièges. Le mâle, Beauregard, a quant à lui échappé à la capture jusque fin juillet, date à laquelle un ouvrier du bâtiment est parvenu à l'attraper avant de le rendre à ses propriétaires, le Manhattan Reptile World, selon leur page Facebook.

D'après les médias, avant leur arrivée au Manhattan Reptile World titulaire d'un permis de jardin zoologique, les deux alligators avaient respectivement vécu dans une piscine et une baignoire en tant qu'animaux de compagnie illégaux à Manhattan et Kansas City.

L'incident, et plus particulièrement le décès de la femelle, attire l'attention sur un phénomène souvent problématique, quoique peu connu, qui consiste à garder en tant qu'animal de compagnie des alligators d'Amérique natifs du Sud-Est des États-Unis.

Autrefois considéré en danger d'extinction, les alligators d'Amérique étaient au plus mal dans les années 1950 en raison de la sur-chasse et de la perte de leur habitat, mais les efforts de conservation ont permis à leurs populations de retrouver un niveau sain dans les années 1980. Affichant près de 450 kg sur la balance à l'âge adulte, ces colosses vivent habituellement dans les milieux humides, les rivières, les lacs ou les marécages et se nourrissent principalement de poissons, de tortues, de serpents et de petits mammifères.

Il n'existe aucune donnée officielle sur le nombre d'alligators d'Amérique détenus en tant qu'animaux de compagnie, mais certains états ont établi des estimations. Dans le Michigan, ils seraient au nombre de 5 000 environ ; au moins 50 à Phoenix, en Arizona ; et près de 52 de ces reptiles préhistoriques seraient remis à la ville de Chicago chaque année.

Ces dernières années, les autorités responsables de la faune ont constaté une augmentation des abandons d'alligators dans les parcs, les ruisseaux et d'autres lieux publics. En 2019, six alligators domestiques erraient en liberté dans les rues de Détroit, l'un d'entre eux a été abattu, et au mois d'août de la même année, le Department of Game and Fish du Nouveau-Mexique saisissait un alligator au domicile d'un homme de Santa Fe qui le détenait illégalement depuis 10 ans.

 

QUE DIT LA LOI AMÉRICAINE ?

Le droit à la propriété des alligators varie selon l'État et la municipalité. Dans le Michigan, il est légal de détenir un alligator mais certaines zones de Détroit en interdisent la détention privée. Dans d'autres États, comme le Nouveau-Mexique, les alligators domestiques sont illégaux en l'absence de permis, et en Arizona ainsi qu'à New York, leur détention à titre privé est interdite.

Cependant, ces réglementations sont loin de décourager les amateurs de bébés alligators. Une rapide recherche sur le Web suffit à trouver des dizaines de sites spécialisés dans la vente d'alligators juvéniles à des prix allant de 150 $ (127 €) à 15 000 $ (12 700 €) pour les animaux albinos. La plupart de ces jeunes reptiles proviennent d'éleveurs habilités situés dans le Sud-Est des États-Unis qui revendent en gros leurs animaux aux vendeurs.

Le marché noir de ces animaux est depuis longtemps « un gros problème », déclare Matt Eschenbrenner, directeur du service conservation et bien-être animal au Great Plains Zoo & Delbridge Museum of Natural History de Sioux Falls, dans le Dakota du Sud. Pour la plupart, ces animaux proviennent probablement de Floride, indique Russ Johnson, président de la Phoenix Herpetological Society.

En Floride, l'élevage des alligators est encadré par une législation et des protocoles d'inspection stricts, mais tous les éleveurs ne jouent pas le jeu. En 2018, l'État a recensé 21 fermes à alligators en activité qui produisaient légalement des peaux et de la viande. Cette liste ne tient pas compte des opérations non autorisées qui élèvent des alligators illégalement en tant qu'animaux domestiques. (À lire : 4 000 reptiles ont été sauvés du commerce illégal.)

 

BRISEURS D'OS

La plupart des propriétaires d'alligators domestiques ne sont pas prêts à s'occuper d'un animal adulte pouvant dépasser les 4 m et vivre jusqu'à 80 ans, reprend Johnson. Lorsque le joli petit bébé devient plus grand et moins gérable, le propriétaire se heurte à un dilemme. « Ce n'est pas comme avoir un chat ou un chien qui vous montreront de l'affection, » ajoute-t-il. « Là, vous êtes face à un dinosaure. »

Pour capturer leur proie, les alligators sont armés de mâchoires puissantes possédant jusqu'à 80 dents. Si un animal captif ne mange pas suffisamment, ce qui arrive fréquemment, il peut se montrer irritable et finir par mordre, une morsure largement capable de briser des os humains. « Ce n'est pas la faute de l'alligator, » indique Johnson. « L'alligator reste fidèle à sa nature. »

Cela se produit régulièrement, poursuit-il, car un alligator coûte cher en nourriture. Les animaux adultes ont besoin d'aliments tels que des poulets ou des porcs entiers, avec les os, et Johnson nous informe qu'il paie environ 150 $ (125 €) par mois pour nourrir chaque alligator de son refuge.

Les alligators ont également besoin d'une grande piscine remplie d'eau pour s'épanouir. Les baignoires et les piscines pour enfants ne sont pas suffisantes, mais c'est souvent le choix vers lequel se tournent les propriétaires, témoigne Eschenbrenner. La flottaison soulage les alligators du poids de leurs organes internes et si l'eau n'est pas suffisamment profonde pour permettre à l'animal de flotter, il peut souffrir voire mourir de la pression exercée par son propre poids interne. Un grand volume d'eau aide les alligators à se sentir calmes et en sécurité dans leur environnement, résume-t-il.

La température est également un critère important. En tant que natifs du Sud-Est des États-Unis, les alligators sont habitués à vivre dans un environnement chaud, voire très chaud, et leurs propriétaires devront donc utiliser plusieurs lampes à chaleur pour assurer la bonne température de ces animaux au sang froid, explique Eschenbrenner.

 

SOUFFRANCE ANIMALE

Comme la plupart des propriétaires détiennent leur alligator en toute illégalité, les animaux ne font pas l'objet d'un suivi vétérinaire régulier. Par conséquent, ils peuvent traîner de graves problèmes de santé pendant plusieurs années.

Eschenbrenner se souvient notamment du sauvetage d'un alligator du Nouveau-Mexique qui était resté dans une piscine pour enfants pendant dix ans. Déjà, l'animal était obèse, mais pire encore, la malnutrition avait ralenti sa croissance et provoqué des problèmes dentaires : il était incapable de fermer totalement sa bouche, car les mâchoires inférieure et supérieure n'étaient pas alignées.

De nombreux alligators domestiques développent une fragilité osseuse en raison d'un régime pauvre en nutriment, comme de la viande hachée ou des poulets désossés. L'un d'entre eux, secouru en Arizona, avait une telle carence en calcium que ses mâchoires étaient « comme du caoutchouc, » rapporte Johnson. Un autre était si mal nourri qu'il s'est cassé sa jambe en essayant d'échapper aux secouristes.

Les surfaces non naturelles peuvent également se révéler dangereuses : un alligator élevé sur une plaque de verre avait un squelette déformé à cause du mauvais placement de ses os.

Face aux difficultés que comporte l'entretien d'un alligator en bonne santé, il n'est pas surprenant de voir que lorsque les animaux représentent une trop lourde charge de travail, leurs propriétaires les abandonnent, les abattent ou les remettent aux autorités, déclare Johnson.

 

UNE VIE MEILLEURE

Fort heureusement, tout le monde n'est pas aussi cruel et il existe des initiatives pour offrir une vie meilleure aux alligators abandonnés. Par exemple, en Arizona, la Phoenix Herpetological Society procure un habitat naturel semi-sauvage à 15 alligators rescapés dans son refuge de 10 000 m², en compagnie d'autres reptiles abandonnés, saisis ou victimes de violences. L'établissement dispose également d'une clinique et d'un centre de recherche dédiés aux reptiles sur site. L'objectif de l'organisme est de trouver des foyers permanents pour ces reptiles, généralement d'autres refuges réputés des États-Unis.

Comme l'affirme Eschenbrenner, la meilleure solution est simplement de ne pas avoir d'alligator. « Il ne me viendrait jamais à l'esprit d'avoir un alligator comme animal de compagnie, point final. »

Les amateurs d'alligators peuvent assouvir leur passion à bonne distance en soutenant des groupes de conservation ou des zoos habilités qui offrent un accueil décent aux animaux à des fins pédagogiques, suggère-t-il.

Pour Eschenbrenner, détenir un alligator constitue une « injustice envers l'espèce. » « Vous leur faites plus de mal que de bien, » conclut-il.

 

Wildlife Watch est un projet d'articles d'investigation commun à la National Geographic Society et à National Geographic Partners. Ce projet s'intéresse à l'exploitation et à la criminalité liées aux espèces sauvages. Retrouvez d'autres articles de Wildlife Watch à cette adresse et découvrez les missions à but non lucratif de la National Geographic Society ici. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles et à nous faire part de vos impressions à l'adresse NGP.WildlifeWatch@natgeo.com.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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