La croissante popularité du mezcal menace cette espèce de chauves-souris

Alors que la consommation du plus ancien spiritueux des Amériques atteint des nouveaux records, les plantes d'agave sauvages sont en chute libre, ce qui accentue la vulnérabilité de l'espèce de chauve-souris Leptonycteris yerbabuenae.

Publication 15 oct. 2020, 15:54 CEST
La chauve-souris Leptonycteris yerbabuenae, un pollinisateur essentiel pour les écosystèmes désertiques, est l'une des trois seules ...

La chauve-souris Leptonycteris yerbabuenae, un pollinisateur essentiel pour les écosystèmes désertiques, est l'une des trois seules espèces de chauves-souris en Amérique du Nord à se nourrir de nectar.

Photographie de Tom Vezo, Minden Pictures

Le plus ancien spiritueux des Amériques signe son grand retour. En 2019, les importations de mezcal aux États-Unis ont augmenté de plus de 50 %, allant même jusqu'à dépasser la consommation mexicaine pour la première fois de l'histoire. Il est encore tôt pour connaître l'impact de l'année 2020 sur les ventes, mais le secteur devrait poursuivre son ascension d'après les prévisions.

À mesure que leurs verres se remplissent, les citoyens américains ne sont pas les seuls à trinquer, c'est également le cas de l'agave mexicain, la plante à l'origine du mezcal. La hausse de la demande entraîne une surexploitation des agaves avant même qu'elles ne produisent du nectar, ce qui affecte en retour le principal pollinisateur de la plante, la chauve-souris de l'espèce Leptonycteris yerbabuenae.

Petits, mais robustes, ces mammifères dont le poids n'excède pas les 30 g parcourent chaque année plus de 1 200 km par les airs, de leurs nids d'hiver dans le centre du Mexique aux grottes où elles se reproduisent le long de la frontière avec les États-Unis, en quête de cactus en fleurs et d'agaves, une imposante plante du désert aux feuilles épineuses. Les chauves-souris dépendent du nectar d'agave pour alimenter leur trajet retour, et les agaves dépendent des chauves-souris pour la pollinisation croisée de leurs fleurs en vue de produire des graines. L'évolution a même fait en sorte que les agaves sécrètent l'essentiel de leur nectar la nuit afin d'attirer ces noctambules volants.

Ces chauves-souris du Mexique étaient déjà en mauvaise posture en raison de la perte de leur habitat, mais grâce aux initiatives de conservation elles avaient quitté la liste des espèces menacées en 2018 - la première espèce de chauve-souris à réussir cet exploit. Alors qu'elles n'étaient plus qu'un millier dans les années 1980, l'espèce avait ensuite rebondi pour atteindre les 200 000 spécimens au Mexique et dans le Sud-Ouest des États-Unis.

L'augmentation constante de la demande en mezcal n'est pas l'unique menace qui pèse sur les chauves-souris. Sous l'effet du changement climatique, les agaves fleurissent prématurément, avant même l'arrivée des chauves-souris lors de leur migration. Les écologistes sont sans appel : la combinaison de ces deux facteurs pourrait inverser la tendance au rétablissement de l'espèce. D'après une étude parue en 2020, l'espèce serait à nouveau sur la pente descendante et aux yeux de l'Union pour la conservation de nature, elle se classe parmi les espèces quasi menacées.

Cependant, certains experts entrevoient une solution : une culture durable de l'agave en incitant les agriculteurs à la récolte sélective afin de laisser le temps à certaines plantes de se reproduire. Les plantes meurent lorsque les agriculteurs sectionnent leur  piña, le cœur de l'agave, source de leur nectar si prisé par la suite transformé en alcool. Certains organismes, comme le groupe Colectivo Sonora Silvestre, travaillent avec les producteurs de spiritueux pour mettre en place une récolte durable en laissant certaines plantes fleurir spécialement pour les chauves-souris.

Cette démarche est cruciale, non seulement pour les chauves-souris elles-mêmes, mais aussi pour préserver leur rôle de pollinisateurs dans le maintien d'un écosystème en bonne santé, indique Jeremiah H. Leibowitz, directeur de Cuenca Los Ojos, un organisme de conservation situé à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

« C'est une région du globe extrêmement diversifiée, mais également très fragile, » ajoute-t-il. « Il doit y avoir un équilibre pour que tout fonctionne. »

 

UN SIÈCLE DE SUREXPLOITATION

Le nom du mezcal dépend de la région où il est produit. Par exemple, si la liqueur est distillée dans l'état du Jalisco, elle porte le nom de tequila, mais à Sonora elle s'appelle bacanora. La tequila est populaire depuis des dizaines d'années, mais l'intérêt nouveau des Américains pour le mezcal de production plus confidentielle a soudainement placé le bacanora sur le devant de la scène.

Toribio Hernandez arpente sa plantation d'agave à Oaxaca, au Mexique. En récoltant le cœur riche en sucre de l'agave, appelé piña, les agriculteurs tuent la plante.

Photographie de Alec Jacobson, Redux

« La culture du cocktail a connu une sorte de renaissance et tout à coup il y a eu un regain d'intérêt pour les boissons artisanales, que ce soit pour les cocktails, les bières ou les spiritueux, » explique Cecilia Rios Murrieta, spécialiste du mezcal et fondatrice des entreprises de spiritueux basées aux États-Unis La Niña del Mezcal et ŌME Spirits. « Je pense que le mezcal correspond parfaitement au concept de spiritueux artisanal. »

En augmentant leur production, les producteurs de bacanora ont réalisé que leur industrie n'était pas viable, principalement à cause d'une loi séculaire.

En 1915, au Sonora, un gouverneur poussé par un excès de zèle et probablement inspiré par la prohibition mise en place aux États-Unis avait interdit la production de bacanora. Le secteur avait donc dû se tourner vers le marché noir et les producteurs, dans l'impossibilité de cultiver la plante sur leurs propres champs, avaient opté pour la récolte des agaves sauvages. Le bacanora est redevenu légal en 1922, mais l'habitude de cultiver les plantes sauvages est restée.

Cependant, les agaves ne fleurissent et ne dispersent leurs graines qu'une seule fois au cours de leurs 7 à 15 années de vie ; elles passent une dizaine d'années à produire suffisamment de sucre pour faire naître une unique hampe florale avant de mourir.

Puisque le mezcal tire toute sa saveur de ce sucre, la récolte idéale de l'agave se situe juste avant l'apparition de la hampe.

Ce siècle de récolte débridée se traduit par un déclin dramatique de la population d'agave du Sonora, sans oublier l'aménagement urbain et agricole qui a éradiqué 50 % de l'habitat natif de la plante au cours des cinquante dernières années.

 

BACANORA DURABLE

La production de bacanora respectueuse des communautés locales, des chauves-souris et des agaves est l'un des objectifs du Colectivo Sonora Silvestre, fondé en 2018 par deux amies alors étudiantes en biologie, Lea Ibarra et Valeria Cañedo.

« On s'est dit que ça pourrait être vraiment sympa de relier les producteurs de bacanora aux pollinisateurs et aux chauves-souris, » explique Ibarra. Avec Cañedo, son associée, elles ont établi un partenariat avec des organisations américaines à but non lucratif, telles que Borderlands Restoration Network et Bat Conservation International’s Agave Restoration Initiative, afin d'améliorer les pratiques agricoles. Aujourd'hui, leur organisme s'inscrit dans un réseau plus large appelé Cenko et collabore également avec l'État de Sonoran en vue de créer un programme de certification en développement durable baptisé Bacanora for Bats.

Membre de l'ONG Bat Conservation International, l'exploratrice National Geographic Kristen Lear œuvre également à la sauvegarde des chauves-souris et à la promotion de méthodes agricoles durables de l'agave.

En ce qui concerne l'agave, son organisation « se concentre sur la restauration de l'habitat essentiel à l'alimentation des chauves-souris pollinisatrices ; et la certification bacanora est un grand pas vers la réalisation de cet objectif, » indique-t-elle par e-mail. « Nous sommes fiers d'accompagner le Colectivo Sonora Silvestre dans leurs efforts visant à donner naissance à cette certification. »

Même si le processus en est encore à ses premiers pas, la certification intégrera divers critères auxquels devront se plier les producteurs de bacanora, par exemple des restrictions sur le volume et le type de pesticides utilisés sur les agaves, l'engagement à cultiver les plantes à partir de graines au lieu de clones afin de favoriser la diversité génétique et l'obligation de laisser un certain pourcentage d'agaves fleurir dans les champs pour chaque litre de bacanora produit. De cette façon, la certification garantit que les chauves-souris ont de quoi se nourrir et que les plantes peuvent se reproduire.

Ces responsabilités s'accompagneront de contreparties pour les producteurs qui bénéficieront d'une formation, d'un suivi et de la possibilité de vendre leur produit à un meilleur prix. L'ambition est de lier la certification à l'appellation d'origine ; ainsi, si les marques du Sonora souhaitent appeler leur produit bacanora, elles devront impérativement satisfaire les exigences de développement durable.

Porte-parole de la société productrice de bacanora Santo Cuviso, Carlos G. Maier a indiqué à National Geographic que le soutien au projet Bacanora for Bats faisait partie du plan d'activités de l'entreprise. D'ailleurs, Santo Cuviso a déjà commencé à conserver les agaves non récoltés sur son exploitation de 7 000 hectares au profit des chauves-souris.

 

UN AVENIR LUMINEUX

Des initiatives similaires encouragent les producteurs de tequila à laisser fleurir 5 % de leurs champs d'agave en échange de l'apposition d'un label attestant de leurs pratiques respectueuses des chauves-souris sur leurs bouteilles, c'est notamment le cas du Tequila Interchange Project et du Bat Friendly Tequila and Mezcal Project. Plus de 300 000 bouteilles respectueuses des chauves-souris ont été produites via ce programme bénévole. L'explorateur National Geographic Rodrigo Medellín, surnommé l'homme chauve-souris du Mexique, a déjà eu l'occasion de travailler avec le Tequila Interchange Project et l'avait même qualifié de « rêve devenu réalité » lors d'une précédente interview.

Malgré tout, le secteur de la tequila est « si ancien et ancré dans ses habitudes » que de nombreuses marques refusent d'adopter de nouvelles pratiques, indique Francesca Claverie, responsable du programme des plantes natives pour Borderlands Restoration Network, l'un des investisseurs du Colectivo Sonora Silvestre.

Elle reste néanmoins optimiste quant au succès de la certification Bacanora for Bats, en partie parce que l'industrie commerciale du bacanora est plus jeune et ouverte au changement, mais aussi parce que la certification proviendrait directement de l'état de Sonora et non pas d'une ONG.

« Tout l'enjeu, c'est la survie de l'industrie de bacanora comme phénomène culturel et économique dans l'état, » conclut Claverie. « Et par chance pour les chauves-souris, elles y sont étroitement liées en tant que principaux pollinisateurs. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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