En Floride, l'attaque d'une panthère noire relance le débat sur la mise en scène d'animaux sauvages

Les vidéos postées par les propriétaires de petits zoos américains donnent l'impression que les grands félins sont de parfaits compagnons de jeu. C'est faux.

Publication 3 nov. 2020, 16:20 CET, Mise à jour 6 nov. 2020, 16:21 CET
Cette panthère noire sauvage se repose sur un arbre du parc national de Nagarhole, en Inde. ...

Cette panthère noire sauvage se repose sur un arbre du parc national de Nagarhole, en Inde. Récemment, en Floride, un homme a été attaqué par une panthère noire après avoir payé 150 dollars pour entrer dans sa cage.

Photographie de Phillip Ross, Felis Images, Nature Picture Library

Fin août, Dwight Turner a payé 150 dollars pour pénétrer dans la cage d'une panthère noire en Floride. La réponse de cette dernière ne s'est pas fait attendre, elle est immédiatement passée à l'attaque : Dwight est ressorti de la cage avec une moitié d'oreille et le crâne en lambeaux, une partie de son scalp tant bien que mal tenue en place par sa femme.

L'incident est survenu chez Michael Poggi, un marchand d'animaux installé à Davie, en Floride, lors d'une séance vendue comme une « expérience de plein contact » avec le léopard, pendant laquelle Turner devait caresser l'animal et prendre quelques photos.

L'attaque rappelle à quel point les grands félins sont dangereux pour l'Homme, une réalité déformée par le prisme des réseaux sociaux. De nombreux propriétaires de grands félins ont accédé à la célébrité avec la docu-série Tiger King diffusée sur Netflix ou au travers de vidéos postées sur des plateformes comme TikTok, YouTube et Instagram dans lesquelles ils nagent et jouent à se battre avec des tigres ou des lions adultes, ce qui laisse entendre que ces interactions sont sans danger.

« Le cerveau de ces animaux est littéralement conçu pour faire d'eux des prédateurs à l'affût, » déclare Imogene Cancellare, exploratrice National Geographic et biologiste de la conservation spécialiste des panthères des neiges. « Le scénario dans lequel partager un espace avec un grand félin est sûr à 100 % n'existe pas, même s'il a été élevé en captivité, » explique-t-elle, comme le sont la plupart des animaux dans les petits zoos privés des États-Unis.

Même s'ils sont élevés par l'Homme, poursuit Cancellare, les grands félins n'en sont pas moins génétiquement sauvages ; ils ont simplement été conditionnés pour interagir avec leur propriétaire dans le seul cadre de leur alimentation. « En fin de compte, rien ne peut pousser un tigre, un lion ou un jaguar à vous aimer suffisamment pour renier ses instincts de prédateurs qui peuvent refaire surface en une fraction de seconde, c'est mon avis professionnel. »

 

RENCONTRE ILLÉGALE

Après l'attaque, relayée par la chaîne d'information floridienne Local 10 News, Turner a dû subir deux opérations chirurgicales et ses blessures à la tête ont nécessité la pose de 22 agrafes. D'après le rapport de l'enquête ouverte par la Florida Fish and Wildlife Conservation Commission (FWC), il risque encore de perdre son oreille droite. Turner a l'intention d'engager des poursuites judiciaires contre Michael Poggi, le propriétaire de la panthère, selon les informations communiquées par son avocat à Local 10 News.

Au moment de publier cet article, Michael Poggi n'a pas donné suite aux demandes de commentaires adressées par National Geographic.

Il est enregistré au département de l'Agriculture des États-Unis en tant que marchand d'animaux et détient le léopard en toute légalité. Cependant, les lois floridiennes interdisent de laisser un visiteur entrer en contact direct avec un grand félin dont le poids dépasse les 11 kg. La FWC accuse Poggi d'avoir autorisé « un membre du public à entrer en contact direct avec une panthère noire adulte extrêmement dangereuse » et de « maintenir en captivité un animal sauvage dans des conditions de sécurité inadaptées, » indique le rapport de police. Poggi comparaîtra  le 2 décembre devant le tribunal, il s'expose à des sanctions pouvant aller jusqu'à un an et demi de prison et 1 500 dollars d'amende.

Les lois fédérales stipulent par ailleurs que le public et les grands félins de douze semaines ou plus doivent être séparés par des barrières. C'est pour cette raison que le contact avec des grands félins adultes est une activité rarement proposée par les petits zoos locaux des États-Unis. Dans ce type d'interaction, la marge d'erreur « sépare le contact sans danger d'une mort probable, » déclare l'explorateur National Geographic Andrew Stein, fondateur de la CLAWS Conservancy, une organisation à but non lucratif dont le but est de limiter les conflits entre humains et animaux sauvages.

La panthère noire de Michael Poggi vit dans cette cage installée à l'arrière de sa maison en Floride. Dwight Turner, qui avait convenu au préalable de son expérience avec la panthère auprès du propriétaire, a été attaqué quasi immédiatement après son entrée dans la cage.

Photographie de Florida Fish and Wildlife Conservation Commission

Néanmoins, ces activités sont fréquentes dans d'autres pays, notamment en Asie du Sud-Est, et sont même banalisées par de nombreux propriétaires stars d'Instagram qui filment leurs échanges avec leurs propres animaux.

 

LA FOLIE DES RÉSEAUX SOCIAUX

« Certains voient dans la communion avec les animaux un romantisme tout droit sorti du Livre de la Jungle, » indique Siobhan Speiran, candidate au doctorat en études environnementales à l'université Queen's dans l'Ontario qui a consacré les trois dernières années à analyser l'influence des réseaux sociaux sur notre perception des animaux sauvages. Les propriétaires d'animaux exotiques comme Kody Antle, Kevin Richardson alias L'Homme qui murmure à l'oreille des lions et Eduardo Serio de Black Jaguar-White Tiger au Mexique ont tous acquis leurs millions d'abonnés en postant régulièrement des vidéos dans lesquelles ils jouent à se battre avec leurs grands félins, tels des Mowgli des temps modernes.

Ces publications et ces vidéos « font des propriétaires d'animaux des personnages mythologiques, notamment les hommes, » indique Speiran. « Cette ambiance mystique, du style "Waouh, ils ont leur propre clan de lions !" » peut inciter d'autres personnes à les imiter, explique-t-elle, « sans réaliser que leur histoire est une pure invention. Cet homme ne murmure pas à l'oreille des lions, cela n'a rien de naturel. »

Pourtant, le public adhère, il veut se sentir proche de ces personnages « tout comme j'aimerais être proche de Jane Goodall, » illustre Speiran, comme quoi l'admiration pour les personnalités qui semblent avoir tissé des liens étroits avec les animaux est probablement un sentiment partagé par tous les amoureux du royaume animal.

Cependant, précise-t-elle, l'univers créé sur les réseaux sociaux par les détenteurs de grands félins brouille les frontières entre ceux qui gardent captifs, élèvent et vendent les animaux exotiques et ceux, comme Jane Goodall, qui s'efforcent de les protéger.

Pour ne rien arranger, il n'est pas rare de voir les propriétaires ou éleveurs des petits zoos américains se revendiquer sauveteurs ou vanter la contribution de leurs établissements aux programmes de conservation. La famille de Kody Antle gère une organisation caritative dont la mission est de soulever des fonds pour la conservation des tigres sauvages ; Poggi qualifie son établissement de sanctuaire pour animaux, alors que les véritables sanctuaires n'autorisent généralement pas le contact avec les animaux, d'après la Global Federation for Animal Sanctuaries, l'organisation responsable de l'accréditation des sanctuaires. Ce sont des stratégies commerciales fréquemment utilisées dans le secteur des zoos privés afin que les visiteurs aient l'impression que l'argent versé pour interagir avec les animaux sert à les protéger.

Les problèmes de bien-être animal dans ces petits zoos privés ont déjà fait couler l'encre. En plus d'accélérer la reproduction des tigres pour toujours être en mesure de proposer aux visiteurs un contact avec les tigreaux, certains établissements sont incapables de leur fournir la nourriture, les enclos et les soins vétérinaires adéquats. Preuve en est avec Doc Antle, père de Kody et propriétaire du Myrtle Beach Safari, qui le mois dernier a été accusé de trafic d'espèces sauvages et de cruauté envers les animaux. Jeff Lowe, autre vedette de Tiger King, a perdu la licence lui permettant de diriger un zoo après l'enquête menée par les autorités sur plusieurs affaires de souffrance animale.

« Le public pense probablement que si la détention de grands félins posait un réel problème, elle serait illégale, » indique Speiran. Malheureusement, « les animaux sont à bien des égards le cadet des soucis de la justice sociale. »

Cancellare, Speiran et Stein affirment à l'unisson que le Public Big Cat Safety Act, un projet de loi visant à interdire au niveau fédéral l'élevage à des fins commerciales, la détention et la présentation de grands félins en tant qu'animaux domestiques, pourrait fortement contribuer à enrayer ce phénomène aux États-Unis tout en protégeant à la fois l'Homme et les animaux.

Supprimer les interactions avec les jeunes grands félins « diminuerait considérablement la demande permanente en animaux élevés en captivité et mettrait également un frein aux contacts avec les animaux adultes, en espérant que cela réduise le nombre d'articles sur les attaques, » déclare Cancellare.

Ces animaux ne sont pas nés pour satisfaire notre envie de les câliner ; voilà ce que nous devons à tout prix faire comprendre, conclut-elle, « laissez-les tranquilles. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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