L'hécatombe de lamantins en Floride prend les scientifiques de court

Les scientifiques tentent de comprendre pourquoi la mortalité chez ces mammifères aquatiques a atteint de tels sommets en janvier et février 2021.

Photographie De Jason Gulley
Publication 19 mars 2021, 12:28 CET
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Le ruissellement des engrais et nutriments issus de l’agriculture favorise le développement des algues. Celles-ci asphyxient les plantes indigènes qui tapissaient autrefois le fond des sources naturelles floridiennes, comme ici au parc d’État des États-Unis de Wes Skiles Peacock Springs. Avec la disparition de la végétation, de nombreux lamantins meurent de faim pendant l’hiver.

Photographie de Jason Gulley

Il y a quelques mois, Martine de Wit, vétérinaire de la Commission floridienne pour la conservation de la faune et des poissons (Florida Fish and Wildlife Conservation Commission) a remarqué une hausse de la mortalité chez les lamantins. Elle a dans un premier temps pensé que cela était dû au froid : la vétérinaire voyait régulièrement des lamantins affaiblis lorsque les températures de l’eau passaient en dessous de la barre des 20°C, ce qui s’était produit à plusieurs reprises en décembre et janvier, mettant les animaux à rude épreuve.

« Mais, à mesure que l’on avançait dans l’hiver [on s'est rendus compte que] quelque chose clochait », se souvient Martine de Wit, dont le laboratoire est situé à St. Petersburg, en Floride. Depuis le début de l’année, plus de 430 lamantins sont morts dans les eaux floridiennes, soit presque trois fois plus qu’à la même période en 2020.

Les récentes vagues de froid ont contraint ces mammifères thermosensibles à s’abriter dans les eaux chaudes du lagon de l’Indian River. Ce dernier fait partie du système estuarien qui s’étend de Ponce Inlet à Jupiter Inlet sur la côte Atlantique de la Floride. La plupart des lamantins sont morts dans ces eaux, pourtant moins profondes et plus abritées que l’océan, et par conséquent plus chaudes.

Face à cette inquiétante hécatombe, les biologistes marins et les vétérinaires se démènent pour en identifier les causes. L’équipe de sauvetage de la commission, en effectif réduit à cause de la pandémie, s'est lancée dans une course contre la montre pour venir en aide aux animaux malades.

Le stress dû au froid fait généralement des victimes chez les lamantins juvéniles, mais cette hécatombe touche un pourcentage élevé d’adultes, pour la plupart émaciés. « La faim serait donc la cause principale », précise Martine de Wit. Selon la vétérinaire et ses collègues, les lamantins meurent de faim en raison de la raréfaction d’herbiers marins dans le lagon, causée en partie par la hausse de la pollution des eaux.

Deux lamantins se nourrissent à Fanning Springs. Ces mammifères aquatiques voraces doivent engloutir environ 10 % de leur poids corporel en végétation chaque jour.

Photographie de Jason Gulley

Chaque année, plus de 1 100 tonnes d’azote et de phosphore issus des produits chimiques agricoles, des engrais pour gazon et des fuites de fosses septiques se déversent dans le lagon. La dégradation de la qualité de l’eau a poussé certains lamantins à hiverner dans les eaux chauffées par les rejets des centrales électriques installées le long de la côte Atlantique de la Floride.

Pour rester en forme, les lamantins doivent consommer chaque jour environ 10 % de leur poids en herbier marin et autres plantes aquatiques, telles que les feuilles de mangrove ou l’hydrille, explique Mike Walsh, co-directeur du département dédié à la santé des animaux aquatiques à la faculté de médecine vétérinaire de l’université de Floride.

Si les lamantins sont rondelets, ce n’est pas parce qu’ils possèdent des couches de graisse isolante, mais parce que leur tube digestif est très volumineux. Selon Mike Walsh, un lamantin qui « perd du poids est beaucoup plus vulnérable aux problèmes de santé secondaires ou a plus de chances de ne pas résister à certains facteurs comme le froid ». Certains individus développent même des lésions semblables à des gelures sur leurs nageoires.

Datant de l’occupation de la façade est de la Floride par les Britanniques au 18e siècle, les lois visant à protéger les lamantins figurent parmi les plus anciens textes de protection de la faune d’Amérique du Nord. Pourtant, au milieu du 20e siècle, la population de ces créatures inoffensives a chuté, pour ne plus compter que quelques centaines d’individus. En 1967, le département de l’Intérieur des États-Unis a décidé d’inscrire le lamantin des Caraïbes sur sa première liste des animaux protégés en vertu de la loi relative à la protection des espèces menacées (Endangered Species Preservation Act). Cette décision requérait la prise de mesures pour assurer le rétablissement de la population ; ce fut chose faite et en 2017, l’espèce a été retirée de la liste des espèces protégées par l’U.S. Fish and Wildlife Service.

Un lamantin se nourrit de zostères dans la Crystal River, en Floride.

Photographie de Jason Gulley

D’épais matelas d’algues, dont le développement est favorisé par les ruissellements d’engrais et les fuites de fosses septiques, ont étouffé la plupart des plantes indigènes de la Crystal River, dont les lamantins dépendent pour survivre.

Photographie de Jason Gulley

Patrick Rose, biologiste et directeur général de Save the Manatee Club, une organisation de conservation située à Maitland en Floride, juge ce déclassement infondé. « Cette décision aurait été justifiée si les risques et les menaces qui pèsent sur cet animal aujourd’hui et dans un avenir proche étaient maîtrisés, mais ce n’est pas le cas », indique-t-il.

Avec la remontée des températures de l’eau au printemps et à l’été, les lamantins établis dans le lagon de l’Indian River se rendront vraisemblablement dans des zones où les herbiers marins et la végétation aquatique sont plus abondants ; le taux de mortalité devrait alors diminuer. Ces mammifères ont cependant leurs habitudes, explique Martine de Wit, et ils retourneront très certainement dans le lagon l’hiver prochain. S’il fait trop froid dans les autres points d’eau, ils y seront à nouveau piégés et mourront.

 

DES LAMANTINS QUI MEURENT DE FAIM 

Le « Sunshine State » a été frappé par des vagues de froid en début d’année. Alors que le nombre de lamantins morts augmentait, Martine de Wit a commencé à rassembler des indices. Les températures de l’eau n’étaient pas suffisamment basses pour qu’un nombre aussi élevé d’animaux meurent de stress dû au froid. En revanche, la présence d’individus aux organes atrophiés et de nombreux adultes parmi les victimes laissait penser qu’ils étaient morts de faim. Les collisions avec les bateaux, qui constituent une autre cause de mortalité, ne sont responsables que de 17 morts à l’heure actuelle, ce qui correspond à peu près à la moyenne.

Abritant plus de 4 300 espèces végétales et animales, le lagon de l’Indian River est l’un des estuaires à la plus riche biodiversité de l’hémisphère nord. Pourtant, depuis une décennie, il pâtit des efflorescences algales, explique Daniel Slone, chercheur spécialisé dans les écosystèmes aquatiques pour l’Institut d’études géologiques des États-Unis.

Un lamantin nage dans les eaux troubles de la Crystal River, en Floride.

Photographie de Jason Gulley

Le ruissellement des nutriments, qui favorise le développement des algues et la désoxygénation de l’eau, peut s’avérer fatal pour les lamantins. Sur ce cliché, on peut apercevoir des côtes de lamantins morts près de Merrit Island, en Floride.

Photographie de Jason Gulley

Ces efflorescences phytoplanctoniques « privent de lumière les herbiers marins situés en dessous », souligne le chercheur. « Les herbiers périssent et tous les êtres vivants qui dépendent de ces derniers pour survivre commencent également à mourir », ajoute-t-il.

Une efflorescence algale particulièrement conséquente s’est produite en décembre dernier, privant d’oxygène les habitants du lagon. Les poissons morts flottaient dans la mangrove le long du littoral et une grande partie des herbiers marins se sont mis à flétrir. Les lamantins ont commencé à mourir de faim.

« Sans écosystèmes aquatiques sains, il se peut que la population de lamantins ne puisse pas se rétablir si un grand nombre d’individus meurent », confie Patrick Rose.

 

DES EFFORTS DE DÉPOLLUTION EN COURS 

Cela fait plus d’une décennie que des citoyens inquiets demandent la dépollution du lagon de l’Indian River. Quant au Département de la protection de l’environnement de Floride, il a ordonné aux villes voisines de réduire de moitié l’utilisation d’azote et de phosphore d’ici 2030.

« Les efforts visant à réduire la teneur en nutriments des eaux sont en cours », indique Charles Jacoby, scientifique de l’environnement responsable des estuaires pour le St. Johns River Water Management District. Les vielles fosses septiques sont ainsi réparées ou remplacées, et des projets de réduction de la teneur en phosphore dans les eaux usées issues de la station d’épuration régionale de Fleming Island sont en préparation.

En 2016, les habitants du comté de Brevard, qui englobe une bonne partie du lagon d’Indian River, ont accepté de contribuer à un impôt à hauteur de 300 millions de dollars (environ 250 millions d’euros) pour le financement d’un projet de dépollution sur 10 ans. Jusqu’à présent, les bénévoles ont planté des mangroves et créé des parcs à huitres (la mangrove et les huitres filtrent l’eau) et ont sensibilisé la communauté à la nécessité de ramener le lagon à la vie.

Il est toutefois impossible de savoir si les herbiers marins pourront être restaurés à temps pour sauver les lamantins qui peuplent la Floride, admet Martine de Wit. Elle estime que, pour l’heure, il n’existe pas d’autre solution que tenter de sauver les lamantins malades avant qu’ils ne meurent.

Un lamantin nage à quelques centimètres de l’hélice d’un bateau amarré. La multiplication des bateaux en Floride s’accompagne d’une hausse du nombre de lamantins blessés ou tués par ces engins. Selon les biologistes, près de 2/3 des lamantins en Floride ont été blessés par un bateau au cours de leur vie.

Photographie de Jason Gulley

Aidés par des biologistes indépendants, les agents de la Commission floridienne pour la conservation de la faune et des poissons jettent des filets autour des animaux mal en point avant de les placer dans des ambulances. Ces véhicules climatisés transportent ensuite leurs patients à nageoires vers des aquariums partenaires de l’État, où des vétérinaires les soignent. Ceux qui survivent sont relâchés à proximité du lieu où ils ont été capturés, parfois à peine un mois après l’opération de sauvetage dont ils ont fait l’objet.

Durant les mois les plus chauds, les lamantins pourraient se rendre dans des zones où la nourriture et les herbiers marins se font moins rares, comme autour de Jekyll Island, en Géorgie. Là-bas, la spartine pousse en abondance. Mais, comme le souligne Martine de Wit, les lamantins ont tendance à rester dans les lieux qu’ils connaissent et le lagon d’Indian River est leur principale résidence d’hiver.

« Nous n’avons pas géré l’habitat de sources chaudes » pour les lamantins, indique Patrick Rose. « Si nous n’agissons pas rapidement, la réussite que nous avons eue pendant plus de 30 ans pourrait être sapée et nous pourrions assister à un effondrement de la population », ajoute-t-il.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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