Îles Féroé : la tradition du grind remise en question

2 043. C'est le nombre d’animaux marins tués aux îles Féroé en 2021, d’après le décompte de l’association Sea Shepherd. La chasse au globicéphale noir est une tradition culturelle ancestrale, puisqu’elle perdure depuis les années 1580 environ.

Publication 26 sept. 2021, 10:38 CEST
Dauphins à flanc blanc tués pendant le grindadrap du 12 septembre.

Dauphins à flanc blanc tués pendant le grindadrap du 12 septembre.

Photographie de Sea Shepherd

Plusieurs fois par an, la mer des fjords nordiques se teinte de rouge. Celui du sang des dauphins.

Il y a 437 ans, au cœur de l’océan Atlantique nord, proche de la mer de Norvège, les conditions météorologiques étaient très difficiles. Au sein de l’archipel des Îles Féroé, le paysage et la terre ne se prêtaient que peu à une activité agricole. Les populations étaient éloignées de toute forme de vie et peinaient à se nourrir. La pêche et la chasse aux mammifères marins sont de fait devenues essentielles et très appréciées sur ces îles. Le grindadrap, dit grind, est resté une tradition ancrée dans la culture féroïenne.

Les chasseurs, uniquement des hommes, embarquaient sur leur barque et encerclaient un pod de globicéphales noirs (Globicephala melas) repéré au large des fjords afin de le faire se rapprocher du rivage. Une fois assez proche de la terre ferme, tout le monde était invité à traîner les globicéphales sur la plage, avant de les tuer à mains nues, au couteau.

La chasse était autrefois également exercée sur d’autres îles telles que Terre-Neuve au Groenland, les Orcades ou les Shetland. En 2021, elles ne sont plus organisées et réglementées que par les autorités des îles de l’archipel des Féroé, une province autonome et partie intégrante des Membres du Conseil Nordique.

Selon les deux traités de Rome, cet archipel ne fait pas partie de l’Union européenne, ni de l’espace Schengen, et n'est à ce jour pas reconnu comme une nation indépendante par l'ONU. Les globicéphales noirs, les dauphins à flancs blancs (Lagenorhynchus acutus) et autres mammifères marins victimes de cette chasse organisée sont protégés par la convention de Berne, dont l’archipel n’est pas signataire. Ce qui explique pourquoi le grindadrap, littéralement traduit par « la chasse à la baleine » est pratiquée en ces eaux.

Tout comme l’orque, le globicéphale noir est un grand dauphin qui forme des groupes familiaux. Ces créatures très sociables ont tendance à suivre un leader lors de longues migrations.

Photographie de Brian Skerry, National Geographic Creative

UN ARCHIPEL DÉSIREUX DE PERPÉTUER LA TRADITION CULTURELLE

L’économie de l’archipel dépend encore aujourd’hui de la pêche et des soixante-huit millions d’euros de subventions annuelles reçues par le Danemark. « La marine danoise mobilise des frégates militaires pour arrêter nos activistes et pour empêcher nos bateaux de venir aux Iles Féroé » témoigne Lamya Essemlali, Présidente de l’association de lutte pour la défense des océans Sea Shepherd et porte-parole de l’association.

L’archipel indépendant n’est légalement pas rattaché aux législations extérieures à sa province et peut donc continuer d’exercer en toute légalité la chasse aux dauphins et aux baleines, et ce même si le Danemark est lui-même signataire des conventions européennes protégeant ces mammifères.

Aujourd’hui, le grind est observé comme un sport national, une activité de chasse culturelle qui rassemble les habitants chaque année entre juin et septembre. Les chasseurs utilisent des bateaux à moteur, des jets ski et des outils modernes, ne laissant aux cétacés aucune chance de s’en sortir. La viande est ensuite partagée et distribuée à tous les participants.

Historiquement, les grind permettaient de nourrir l’île pendant toute l’année suivante. L’archipel est désormais l’un des plus riches d’Europe, avec un taux de chômage à 1,1 % (chiffre de janvier 2020). Le faible taux de chômage serait cependant plus dû à l'exode massif des jeunes, en particulier à destination du Danemark, qu'à la bonne santé de l'économie. 

« C’est à peu près l’équivalent du niveau de vie de Monaco. Ils continuent de bénéficier de subventions européennes alors même qu’ils ne respectent pas les lois environnementales en vigueur en Europe » analyse Lamya Essemlali. Les Iles Féroé jouissent de l’importation de nombreux produits de tous les pays du monde, « Ils importent même de la viande de kangourou d’Australie ! ».

Au-delà des aspects culturels, la consommation de viande de dauphins globicéphales serait toxique pour le corps humain. « Elle est impropre à la consommation. Le corps médical féringien lui-même le dit. Il y a eu de gros problèmes sanitaires sur place parce que des femmes enceintes et des jeunes enfants en ont consommés ».

Polluée par des produits toxiques tels que le PCB (biphényles) et le mercure, la viande de cétacés est vivement déconseillée par les médecins locaux. « Les analyses qui ont été faites […] montrent des taux 10 fois supérieurs aux normes en vigueur en Europe. Donc il devrait être strictement interdit, outre le fait que ce soit une espèce protégée, d’en vendre, pour des raisons sanitaires » insiste la porte-parole de Sea Shepherd.

Après le grind du 12 septembre, les dauphins tués sont allignés sur la plage.

Photographie de Sea Shepherd

UN DIMANCHE SANGLANT POUR LES DAUPHINS

La soirée du 12 septembre dernier a été particulièrement violente et sanguinaire sur l’île d’Eysturoy, au cœur de l’archipel des Féroé. Un grind d’une envergure jamais connue auparavant a été lancé sans l’autorisation des autorités de chasse locale. Selon une interview du Président de l’Association des Baleiniers Féroïens accordée à la BBC, près de 50 % des habitants de l’île étaient contre ce grind et la chasse de cette espèce de dauphins en particulier. « Sur les dauphins à flancs blancs, il y a toujours eu une certaine polémique [locale]. C’est complètement subjectif. […] Ils n’ont pas d’explication rationnelle. La polémique s’explique aussi par le nombre absolument colossal de dauphins tués » .

Habituellement, les cétacés tués pendant le grind sont, en grande partie, des globicéphales noirs. Cette fois-ci, c’est 1 428 dauphins à flancs blancs (Lagenorhynchus acutus) qui ont été massacrés. « Ils ont rabattu ce que l’on appelle un super pod. Ce sont plusieurs groupes de dauphins qui se réunissent pour un temps court […] ».

Le président local parle d’une « grosse erreur » et explique que le pod qui a été encerclé par les chasseurs avait été estimé à deux cents dauphins. Il en comptait vraisemblablement nettement plus et comprenait des jeunes dauphins et des femelles gestantes qui portaient des petits. Ils ont tous été tués, un à un. « Ils en ont incinéré une grosse partie parce qu’il y en avait beaucoup trop. » s’indigne Lamya Essemlali.

Les dauphins se déplacent généralement en groupe et sont très solidaires entre eux. Face au danger, ils restent groupés. C’est ce qui, finalement, cause leur perte en cas d’attaque de chasseurs.

Le grind du 12 septembre était d'une telle ampleur qu'il n'y avait pas assez de participants pour tuer directement les cétacés une fois ceux-ci traînés sur la berge. Avec pour conséquence la lente agonie de milliers de dauphins, comme en a témoigné Heri Petersen, président de l'association locale de chasse, au micro de KvF, le média local.

Gauche: Supérieur:

Dauphins morts pendant le grind du 12 septembre.

Droit: Fond:

Quelques un des dauphins tués pendant le massacre du 12 septembre.

Photographie de Sea Shepherd

Des dauphins ont également été tués et blessés par les bateaux de pêcheurs. « Sur les photos que l’on a prises, il y a des dauphins qui sont littéralement tailladés par les hélices ». L’incident de ce mois de septembre est considéré comme « une scène d’apocalypse » par la porte-parole de Sea Shepherd qui s’indigne une nouvelle fois des grind féroïens. « Aujourd’hui, on est dans un cas de figure assez ubuesque où il n’y a pas de quota.  […] Ils tuent tout ce qui passe à portée de couteau. »

La présidente de l’association et porte-parole de Sea Shepherd précise également qu’un nouveau grind a eu lieu plus récemment, le mercredi 22 septembre au soir. Cinquante-deux dauphins ont été victimes de la tradition, dix jours après le massacre du 12 septembre qui a suscité tant d'indignation.

 

LA PRESSION ÉCONOMIQUE POURRAIT-ELLE ÊTRE ASSEZ FORTE ?

« Les Iles Féroé sont très dépendantes de leur exportation de poissons. C’est une manne financière énorme et essentielle pour eux. Aujourd’hui pour la première fois, suite au massacre du 12 septembre, on voit des industriels du saumon féringien, s’inquiéter des conséquences économiques que pourraient avoir ces massacres sur leurs entreprises. »

L’émotion et l’indignation internationale face au bain de sang permettent de faire réagir les distributeurs des pays du monde entier. « En France, en Europe et aux États-Unis, énormément de distributeurs vendent ce saumon féringien. […] Notre travail va être de [les] contacter pour [les] interpeller. Et en fonction de leurs réactions, on va interpeller l’opinion publique pour faire pression ».

La surpêche, l’acidification des océans, la pollution, sont des éléments essentiels à prendre en compte concernant l’état actuel de la biodiversité marine. D’après la porte-parole de Sea Shepherd, les groupes de dauphins tués aujourd’hui sont nettement plus petits qu’il y a un siècle. Le cas du superpod tué aux Iles Féroé est une exception, puisque cet événement est assez rare et ponctuel.

« Quand on extermine un pod de 1 400 dauphins, c’est un appauvrissement génétique de l’espèce. Cela ne correspond même pas à la définition traditionnelle de la chasse, où l’on va cibler certains individus. C’est vraiment un carnage qui, écologiquement et éthiquement, n’a aucun sens. […] C’est une aberration écologique ».

Dans un archipel extrêmement bien fourni en denrées alimentaires, la question de la subsistance liée à la chasse aux cétacés se pose en effet différemment aujourd'hui. 

Images rares de dauphins à flancs blancs du Pacifique
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