Mexique : Ce mastodonte marin qui croasse est menacé par les cartels

Au Mexique, le totoaba, une espèce menacée, est victime de la pêche illégale. Convoité pour sa vessie natatoire, il est vendu en Chine où l’on en fait une soupe médicinale. La lutte contre ce trafic lucratif s’organise.

De Dina Fine Maron
Publication 20 sept. 2022, 17:32 CEST
Un pêcheur mexicain examine ses prises de la journée dans le golfe de Californie. Les pêcheurs ...

Un pêcheur mexicain examine ses prises de la journée dans le golfe de Californie. Les pêcheurs travaillant au large de San Felipe se servent souvent de filets maillants illégaux pour cibler des poissons spécifiques comme le totoaba (Totoaba macdonaldi), une espèce protégée que le Mexique considère en danger d’extinction.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

SAN FELIPE, MEXIQUE – Si nous sommes venus dans le désert, c’est pour trouver des poissons. Des poissons morts. Et à en croire l’odeur nauséabonde et saumâtre qui s’en prend à mes récepteurs olfactifs, nous ne devons pas être bien loin de notre but. Kirsten Luce, photographe, m’accompagne vers la source de cette pestilence.

Nous arpentons une décharge non déclarée, loin de tout. On y trouve tout ce qu’il est permis d’imaginer : pneus, toilettes, bouteilles en plastique, équipements électroniques. L’eau bleue du golfe de Californie scintille dans notre dos pendant que le pêcheur qui a accepté de nous conduire ici scrute les détritus.

« Là ! C’est des totoabas », s’exclame-t-il en désignant un amas imposant. Au milieu des déchets, plus d’une dizaine de carcasses colossales de poissons en décomposition dépassent d’un drap à fleurs. Certaines sont couvertes d’écailles à l’éclat argenté ; parfois, il ne reste plus que la tête et les ailerons.

D’autres carcasses de totoabas gisent dans les parages. Le pêcheur désigne une fine coupure qui court le long du corps d’une charogne. C’est par là que les totoabaeros, nom qu’on donne aux braconniers qui chassent le totoaba, ont extrait la vessie natatoire de l’animal. Lorsqu’il est rempli d’air, cet organe (qu’on appelle parfois de manière impropre « panse » ou « buche » en espagnol) permet au poisson de contrôler sa flottabilité. Ces vessies sont prisées en Chine et dans d’autres pays d’Asie où on en fait des soupes aux propriétés prétendument médicinales. On dit notamment qu’elles seraient vertueuses pour le foie et les reins, qu’elles donneraient une belle peau et qu’elles favoriseraient la circulation sanguine. Elles sont vendues au poids, jusqu’à 100 000 euros le kilogramme, selon certains témoignages.

Certains pêcheurs se débarrassent des carcasses de totoabas pêchés illégalement dans une déchetterie isolée. Les vessies natatoires de ces poissons géants sont vendues en Chine où on leur attribue des vertus prétendument médicinales. Le Mexique a pourtant interdit la pêche au totoaba en 1975.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

Uniquement présents dans le golfe de Californie, les totoabas (Totoaba macdonaldi) sont les plus gros membres de la famille des « croasseurs », qu’on nomme ainsi en raison du son qu’ils produisent quand l’air s’engouffre et ressort de leur vessie natatoire. Ils peuvent vivre une bonne vingtaine d’années, peser plus de 130 kg et mesurer plus de 1,80 m.

Au Mexique, l’espèce est considérée comme menacée et, depuis 1975, il est interdit d’en pêcher. En 1977, ce croasseur est également devenu le premier poisson à être proscrit sur le marché mondial par la Convention de Washington (CITES), le traité régulant le commerce international des espèces. En 1979, les États-Unis, autrefois grands consommateurs de chair de totoaba, ont ajouté ce géant à leur liste des espèces menacées, rendant ainsi illégales la prise, la détention, le transport ou la vente de ce poisson.

Les carcasses de la décharge sont de taille impressionnante, mais elles devraient être encore plus grosses. Depuis 2010 environ, période à laquelle une espèce cousine, Larimichthys polyactis, a quasiment disparu des eaux chinoises à cause de la surpêche, la demande de vessies a augmenté et il semblerait que de moins en moins de totoabas arrivent à maturité avant d’être pêchés.

« Il ne faut surtout pas qu’on nous voie ici », nous presse notre guide. Kirsten prend quelques ultimes photos à la hâte et nous quittons la décharge.

Par peur, il nous a demandé de ne pas dévoiler son nom. Selon Clare Perry, spécialiste des lois régissant le commerce des animaux de l’ONG Environmental Investigation Agency (EIA), depuis que la demande a grimpé en flèche en Chine, les cartels de drogue mexicains font tout pour s’imposer dans le trafic de panses de totoabas.

Des pick-ups transportent des bateaux chargés de filets maillants dans l’eau juste devant la promenade de San Felipe. La marina de la ville est dotée d’une rampe à bateau mais certains pêcheurs préfèrent se servir de cette plage où les permis sont moins susceptibles d’être vérifiés.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

Les cartels jouent les intermédiaires auprès des consommateurs asiatiques. Ils fixent les prix du marché, dictent le volume de pêche et il leur arrive de menacer (ou d’enlever) des membres de la famille des pêcheurs ou des agents de traitement du poisson pour qu’ils se soumettent à leurs exigences. Selon de récentes recherches de Vanda Felbab-Brown, membre de la Brookings Institution et spécialiste du commerce des espèces, du trafic de drogue et du crime organisé, les cartels ont également noyauté le secteur des produits de la mer dans le pays.

À en croire certains pêcheurs, des centaines voire des milliers de bateaux sillonnent illégalement les eaux du large de San Felipe en espérant y trouver des totoabas, mais également des crevettes, des courbines et des thazards (maquereaux espagnols), autant de terrains de lutte entre trafiquants. Selon Alberto García Orozco, pêcheur et propriétaire d’une usine de traitement des produits de la mer et âgé de 73 ans, il y a une dizaine d’années, quand les prix étaient au plus haut, une vessie de totoaba pouvait se vendre plus de 10 000 euros. Dernièrement, les prix ont baissé. À la fois parce que les cartels inondent le marché et parce qu’on se procure désormais de la panse de « croasseur » au large du Bangladesh, de l’Inde et de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, entre autres.

Malgré tout, au mois de juin 2020, les autorités hongkongaises ont réalisé la plus importante saisie de vessies de totoabas depuis des décennies : 270 vessies de poissons d’une valeur de 2,6 millions d’euros. L’an dernier, des inspecteurs de Hong-Kong ont mis la main sur une nouvelle cargaison géante à destination du Vietnam.

De manière surprenante peut-être, quelques mois après la saisie de juin 2020, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), connue pour sa liste rouge des espèces menacées, a rétrogradé le statut du totoaba d’« en danger critique » à « vulnérable » seulement. Cette rétrogradation se justifie uniquement par une meilleure connaissance de la situation désespérée dans laquelle il se trouvait quelques décennies auparavant et « ne traduit pas une amélioration de leur statut », explique Kristin Nowell, membre du groupe d’inter-évaluation à l’origine de cette décision et directrice générale de Cetacean Action Treasury, organisation à but non lucratif qui apporte son soutien à des initiatives de conservation à San Felipe. C’est une décision prise sans qu’aucun recensement fiable de leur population n’ait été effectué, ajoute-t-elle.

 

LE POISSON ET LE MARSOUIN

Au Mexique, l’histoire de la protection du totoaba est inextricablement liée à des mesures visant à sauver le vaquita (Phocoena sinus), un marsouin en danger critique d’extinction qu’on ne trouve que dans le golfe de Californie. Selon les estimations de certains chercheurs, il n’en resterait aujourd’hui pas plus de dix. Les filets maillants (surtout les grands qui servent à attraper du totoaba) constituent leur principale menace.

En 1993, le Mexique a institué une réserve biologique de 9 500 km2 dans la partie supérieure du golfe et y a limité la pêche. Mais le nombre de vaquitas a continué à chuter. Le gouvernement a par la suite déclaré « zone de tolérance zéro » une étendue bien plus restreinte de la réserve (un rectangle de moins de 500 km2) connue pour être fréquentée par le vaquita. À l’automne 2021, en l’espace d’une journée seulement, des observateurs scientifiques internationaux ont repéré pas moins de 117 pangas (des bateaux de pêche locaux) dans ces eaux interdites.

Des groupes de défense de l’environnement, le gouvernement américain ainsi que d’autres voix critiques s’élèvent depuis longtemps contre le Mexique pour reprocher au pays son inaction vis-à-vis du trafic de vessies et de la sauvegarde des vaquitas. En février, les États-Unis ont fait part de leur inquiétude quant aux totoabas et aux vaquitas du Mexique et ont pour la première fois déposé un recours environnemental officiel, selon les termes prévus par l’accord Canada-États-Unis-Mexique (USMCA).

Le Mexique a banni les filets maillants en 2015 mais de la promenade touristique de San Felipe qui se trouve en surplomb de la réserve biologique, Kirsten et moi observons les allées et venues de dizaines de pangas où sont entassées de grandes piles de filets maillants. Qu’ils soient ancrés ou bien traînés à l’arrière des bateaux, ces filets laissent passer la tête du poisson mais se prennent dans ses branchies lorsqu’il tente de s’échapper. La largeur de la maille varie selon la taille de l’espèce que l’on cherche à capturer : on la réduit pour les crevettes et on l’élargit pour les totoabas (elles sont dans ce cas semblables à celles d’un filet de cage de but).

Les pêcheurs de San Felipe qui se servent de filets maillants depuis des générations affirment qu’il n’existe aucune alternative pour vivre décemment de la mer.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

À la décharge, notre guide nous avait appris que les pêcheurs n’arrivent pas à gagner leur vie en suivant uniquement les méthodes légales (comme la pêche à la ligne) et encore moins à payer du carburant pour leurs bateaux (environ 200 euros par jour dans son cas). Selon lui, pour générer un quelconque profit, il est nécessaire d’avoir un filet maillant, même pour pêcher des espèces autorisées.

« Si nous y allons à la ligne ou avec des pièges ou des choses comme ça, on peut ne rien attraper, ou bien juste deux ou trois kilos de crevettes. Tu parles d’une affaire… C’est impossible ! » Selon lui, cette quantité de crevettes rapporte une trentaine d’euros. « La seule technique dans le golfe, c’est le filet maillant ! C’est la vérité. »

La létalité des filets maillants pour les vaquitas, ainsi que pour d’autres animaux marins comme les requins, les tortues et les baleines, est vivement contestée à San Felipe et dans d’autres régions où on les utilise depuis des générations, notamment au large de la Californie.

Alberto García Orozco soutient que seuls les filets aux mailles les plus larges constituent une menace pour les cétacés comme le vaquita. Selon lui, les filets à mailles plus fines, dont on se sert pour la pêche à la crevette notamment, ne peuvent pas leur nuire. En 2022, lors d’une mission de la CITES à San Felipe pour s’assurer du statut des totoabas et des vaquitas, des membres du gouvernement mexicain ont affirmé au groupe de représentants que les filets à crevettes ne pouvaient pas mettre en danger les vaquitas et ont soutenu à tort (selon des documents de la CITES) que ce type de filet est autorisé.

Julio César Mercado, consommateur de poisson pêché de manière durable, montre à des pêcheurs comment piquer une courbine dans le cerveau pour la paralyser et provoquer une mort cérébrale. On considère que cette méthode, l’ike jime, est humaine et qu’elle rend le poisson plus savoureux. Julio César Mercado paie volontiers plus cher pour du poisson pêché à la ligne plutôt qu’avec un filet.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

Les courbines mises à mort avec la méthode de l’ike jime sont vidées de leur sang. D’après Julio César Mercado, cela a pour effet de blanchir leur chair et de réduire le nombre de bactéries.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

Selon la science, en revanche, qu’importe la taille, toutes les mailles peuvent, et ont, piégé des vaquitas. Le temps que les pêcheurs remontent leurs filets, tout marsouin s’étant pris dedans se noie invariablement.

Le siège mexicain de la CITES n’a pas répondu à nos sollicitations pour réagir aux déclarations faites par le gouvernement lors de cette expédition.

Selon la biologiste Valeria Towns, coordinatrice de projets au Museo de la Ballena (« Musée de la baleine ») et exploratrice National Geographic, pour débusquer et retirer les filets maillants destinés au totoaba, son organisation à but non lucratif s’associe à Sea Shepherd, groupe d’activistes international œuvrant pour la défense de la vie marine.

En 2015, le Mexique a commencé à payer des pêcheurs de San Felipe pour qu’ils s’arrêtent de pêcher en croyant que ce sursis leur laisserait le temps de mettre au point du matériel de pêche sans danger pour les vaquitas. Ce programme a suscité la controverse, mais des pêcheurs avec qui je me suis entretenu m’ont affirmé que cet argent était suffisant pour vivre et qu’ils avaient arrêté de pêcher. Toutefois, trois ans plus tard, lorsque Andrés Manuel López Obrador est devenu président du pays, son administration a mis fin à ces paiements et la pêche a repris.

Quant au matériel de pêche favorable aux vaquitas… « Ça ne s’est jamais produit », déclare Valeria Towns. Les alternatives, quel qu’en soit le type, sont encore à l’état de prototypes.

Quand j’interroge Roberto Aviña Carlín, directeur de l’Agence mexicaine pour la faune et la flore, sur la reprise de l’utilisation de filets maillants illégaux, il hausse les épaules. « Les gens du coin veulent travailler », me répond-il.

 

EXISTE-T-IL DES ALTERNATIVES VIABLES AUX FILETS MAILLANTS ?

L’association de Valeria Towns teste actuellement d’autres méthodes de pêche et met en lien des pêcheurs avec des acheteurs prêts à payer plus cher pour avoir du poisson capturé légalement et de manière durable ; du moins, à petite échelle. « Ce que disent les pêcheurs, c’est qu’ils sortent [en mer] avec des filets et que leur rendement est si élevé qu’il est impossible que du matériel alternatif, quel qu’il soit, puisse atteindre le rendement du filet maillant », déplore-t-elle. En effet, selon elle, si le poisson était pêché de manière durable, les prix seraient nécessairement « multipliés par trois, et donc ce n’est pas facile ».

Un matin, en compagnie de Kirsten, je me joins à un atelier organisé pour trois pêcheurs par Daniel Arellano, biologiste travaillant pour Pesca ABC, association de défense de l’environnement de la région qui s’engage à soutenir les méthodes de pêche alternatives. Julio César Mercado, formateur en capture durable et lui-même consommateur, anime l’atelier.

De jeunes totoabas d’élevage issus d’une alevinière universitaire sont relâchées dans le golfe de Californie à San Felipe dans le cadre d’une initiative visant à reconstituer les populations sauvages de cette espèce.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

Aujourd’hui, annonce Daniel Arellano, le but est d’enseigner l’ike jime aux pêcheurs. Il s’agit d’une méthode de mise à mort du poisson visant à détruire son cerveau. Cela empêcherait le système nerveux d’inonder le corps d’hormones liées au stress et rendrait ainsi la chair plus savoureuse. Selon ses adeptes, l’ike jime réduit également les souffrances du poisson. « Si cela est fait rapidement et efficacement, c’est considéré comme une façon humaine de mettre à mort le poisson », explique Lynne Sneddon, spécialiste de l’expérience de la douleur chez les poissons de l’Université de Göteborg, en Suède.

Julio César Mercado travaille pour Sargazo, une entreprise qui vend des aliments durables à des restaurants haut de gamme du Mexique. D’après lui, pour une espèce populaire comme la courbine, il paie d’ordinaire 25 pesos par kilogramme (soit 1,25 euro). Mais si le poisson était pêché à la ligne et mis à mort avec la méthode de l’ike jime, il paierait volontiers deux fois ce prix. Les poissons seraient plus savoureux, plus blancs et auraient moins de bactéries, ce qui en ferait un produit de qualité supérieur « mis à mort de manière humaine ».

Lorsque notre panga atteint les eaux profondes, Rafael Sanchez, le capitaine, jette sa ligne et, au bout de quelques minutes à peine, remonte une courbine frétillante et argentée qu’il tend à Julio César Mercado. Un des pêcheurs prend une vidéo avec son téléphone. Le poisson ondule de manière saccadée pendant que Julio César Mercado le maintient avec la main. Il lui plante ensuite un pic en métal derrière les yeux, c’est la première étape de l’ike jime. Il pratique plusieurs incisions le long du corps du poisson pour le saigner. Puis, avec rapidité et adresse, à partir d’une incision située au niveau de la queue, il passe un fil de fer sous sa peau, le long de sa colonne vertébrale, pour désactiver le système nerveux et empêcher certains processus métaboliques qui pourraient gâter le goût de sa chair.

Des étudiants en aquaculture de l’Université autonome de Basse-Californie à Ensenada recensent les totoabas de ce vivier côtier de San Felipe où sont élevés des petits.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

Après environ deux heures, le trio a pêché quatorze courbines et trois autres poissons. Le tout pèse environ 30 kg. Julio César Mercado doit donc 75 euros au groupe. Comme convenu au préalable, cet argent ira à Rafael Sanchez qui prête son bateau.

Quelques jours plus tard, en ville, je demande à un pêcheur utilisant des filets maillants combien de courbines il attrape en deux heures. Entre deux et quatre tonnes, me répond-il.

Selon Valeria Towns, étant donné cette disparité, « nous devrions leur donner cent pesos [environ 5 euros] pour chaque mise à mort de courbine ». Cela rendrait la pêche sans filets plus viable financièrement.

 

RECONSTITUER LES POPULATIONS DE TOTOABAS SAUVAGES

Depuis 25 ans, Conal David True cherche à parfaire la reproduction des totoabas vivant en captivité au Mexique dans l’idée de reconstituer les stocks sauvages mais aussi de défendre le commerce légal des totoabas d’élevage et, un jour peut-être, des totoabas sauvages. Il supervise une alevinière à l’Université autonome de Basse-Californie à Ensenada et ses poissons (ou leur progéniture) sont désormais aux menus de restaurants dans l’ensemble du Mexique. Grâce à ses initiatives et à celles d’entreprises d’aquaculture commerciale, 500 000 totoabas ont été relâchés dans la nature depuis les années 1990.

Sur une plage de San Felipe, Kirsten et moi le regardons donner des ordres à des scientifiques, à des étudiants et à d’autres personnes portant jusqu’à la mer des seaux en plastique remplis de jeunes totoabas qui ont à peine un an et mesurent une quinzaine de centimètres. Ils remettent à l’état sauvage 20 000 spécimens d’élevage issus de son alevinière. Lorsqu’arrive le milieu de matinée, les volontaires et membres du gouvernement venus pour l’occasion ont les sourcils perlés de sueur et le visage rouge. Mais l’ambiance est à l’exubérance, on sourit, on se félicite, on s’applaudit.

« J’essaie de les faire grossir le plus possible avant de les libérer », commente Conal David True.

Des étudiants lors d’un cours d’aquaculture en mer supervisé par l’instructeur Raul Herrera Gutierrez (au fond à gauche). Ils se servent de filets pour ramasser des totoabas d’élevage qu’ils compteront et pèseront.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

On ignore comment ces poissons réintroduits s’en sortent dans la nature. Pour tenter de le découvrir, Luis Enriquez, chercheur et collègue de Conal David True, a analysé plus 3 000 vessies natatoires de totoabas saisies par les autorités américaines et mexicaines dans le but d’y déceler des marqueurs génétiques caractéristiques des poissons élevés en captivité. Il n’en a découvert que douze.

Selon lui, c’est néanmoins prometteur : « Ils atteignent l’âge de la maturité sexuelle. » Cela montre que les jeunes spécimens survivent jusqu’à l’âge adulte ; l’un d’eux avait 13 ans et plusieurs autres étaient âgés de 7 ou 8 ans. (À l’état sauvage, les totoabas arrivent à maturité complète à l’âge de six ou sept ans). Lui et ses collègues rédigent actuellement un rapport sur leurs résultats mais certaines affaires de braconnage sont encore en train d’être jugées. Ils devront donc attendre qu’on leur donne l’autorisation de le publier.

Peu avant ma visite à San Felipe, lors d’une réunion de la CITES, Earth Ocean Farms, principale entreprise d’élevage de totoabas en captivité, a présenté une proposition demandant l’autorisation de la vente de totoabas d’élevage à des acheteurs internationaux. Le traité peut en effet exiger l’octroi d’autorisations supplémentaires pour pouvoir vendre certaines espèces d’élevage dans le monde entier.

Les États-Unis, Israël (qui représentait l’Europe lors du sommet) ainsi que d’autres signataires parmi les 184 pays qui ont approuvé la Convention de Washington se sont opposés à la demande. Les spécialistes de la défense de l’environnement et des crimes liés à la faune s’inquiètent de ce que cela puisse conduire au blanchiment des populations de totoabas sauvages et accroître la demande de vessies natatoires en Chine.

La vente de chair de totoaba a fini par être approuvée mais pas la vente de vessies. Alex Olivera, chercheur expérimenté et représentant mexicain de l’association de défense de l’environnement Center for Biological Diversity, s’est malgré tout opposé à cette mesure. « Il est facile de blanchir les filets en y plaçant des poissons pêchés illégalement », proteste-t-il.

Toutefois, on ne sait pas qui serait susceptible d’acheter de la chair de totoabas d’élevage. D’après le représentant américain de la CITES, les États-Unis n’ont pas prévu d’autoriser les imports. Après le sommet, Pablo Konietzko, P-DG d’Earth Ocean Farms, me confie qu’ils sont encore « loin » de trouver des acheteurs et refuse de me donner le nom de tout pays ou de toute entreprise qui se seraient montrés intéressés. L’Europe, l’Asie et l’Amérique latine sont autant « de candidates potentiels », me dit-il.

Ce jeune totoaba d’élevage est examiné et sera remis dans son vivier avant de terminer sur une assiette dans un restaurant mexicain.

PHOTOGRAPHIE DE Kirsten Luce

LE MEXIQUE LÉGALISERA-T-IL LA PÊCHE AU TOTOABA ?

« Les totoabas sont la raison principale de l’existence de cette ville », m’affirme Lorenzo García Carrillo, directeur de la plus importante fédération de pêcheurs de San Felipe, alors que des pêcheurs qui socialisent et parlent affaires rentrent et sortent de son bureau bondé de bon matin. Dans les années 1920, la pêche au totoaba a attiré des nouveaux-venus en masse, car c’était la promesse d’une prise facile et légale mais aussi d’une bonne paie. Aujourd’hui, de nombreux pêcheurs descendent d’eux.

Mario García, pêcheur de la troisième génération, m’invite un soir à s’asseoir avec lui à la table de sa cuisine. Il sort un calendrier vieux de plusieurs décennies et l’ouvre sur une page contenant la photo sépia d’une personne faisant le plein d’essence d’une voiture. Il me désigne la légende qui indique qu’Alfredo García, son grand-père, a ouvert la première station essence de la ville. La pêche au totoaba, à la crevette et aux tortues l’avait rendu si riche qu’il avait réussi à en ouvrir une me raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est différent, ajoute-t-il, car la compétition pour rafler les stocks épuisés est particulièrement rude.

Il possède deux pangas et sort en mer chaque jour, si le temps le permet. Il part parfois avant l’aurore et finit de décharger son poisson tard la nuit. Selon lui, ses prises varient grandement et dépendent en partie des tendances migratoires de ses cibles (principalement des crevettes, des courbines et des thazards). Son seul moment de répit vient l’été, quand il fait trop chaud pour pêcher. De toute façon, relativise-t-il, ils sont trop peu nombreux à ce moment-là de l’année. Les pêcheurs nomment cette époque calme le piojo (le « pou »), car il se grattent la tête en se demandant où ils vont aller trouver de l’argent.

D’après Roberto Aviña Carlín, une façon d’aider les pêcheurs en difficulté serait d’autoriser une industrie régulée de pêche du totoaba à la ligne. Selon lui, il faudra peut-être « encore cinq ans » au Mexique pour y arriver. « Les gens doivent abandonner leurs filets et passer à autre chose. »

La légalisation du commerce d’une espèce protégée est une idée qui suscite depuis longtemps la controverse. Ses détracteurs citent le cas de l’ivoire d’éléphant comme exemple de commerce légal de produits issus de la faune ayant accru (au lieu de réduire) la demande et entraîné la mort de davantage d’animaux.

Selon Vanda Felbab-Brown, une telle initiative serait de toute façon compliquée à mettre en œuvre. Il faudrait veiller « au respect des lois, correctement et de manière constante », et le Mexique serait de toute manière confronté au problème des filets maillants qui servent à pêcher d’autres poissons et à leurs effets néfastes sur les vaquitas. « La légalisation seule ne jugulera pas le trafic illégal », prévient-elle.

« Je ne pense pas que les totoabas connaîtront en sécurité tant que le braconnage de leurs vessies a libre cours, et c’est tout le problème », se lamente Miguel Cisneros-Mata, co-auteur d’un rapport de l’UICN sur le totoaba paru en 2020 et spécialiste de la démographie des poissons à l’Institut national de la pêche et de l’aquaculture du Mexique (INAPESCA). « Comment pouvons-nous y parvenir ? Je l’ignore », concède-t-il.

La National Geographic Society apporte son soutien à la Wildlife Watch, notre projet journalistique qui se penche sur les crimes liés à la faune et sur son exploitation. D’autres articles Wildlife Watch sont accessibles ici. Envoyez-nous vos suggestions, vos retours et vos idées d’articles à NGP.WildlifeWatch@natgeo.com. Pour en savoir plus sur la mission de la National Geographic Society, rendez-vous sur natgeo.com/impact.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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