Animaux

Au Bangladesh, les tigres du Bengale sont la cible des pirates

Dans les mangroves du Bangladesh, l'un des derniers refuges des tigres du Bengale, les pirates massacrent les derniers représentants de l'espèce dans la région.

De Peter Schwartzstein

Lorsque Rafikul Mali a intégré un gang de pirates dans les Sundarbans, il savait que le chemin qu'il empruntait serait dangereux et semé d'embûches. Il s'était préparé à être régulièrement confronté à des araignées de la taille d'un poing ainsi qu'aux nombreuses espèces de serpents présentes dans les mangroves qui longent une grande partie de la côte du Bangladesh jusqu'en Inde. Il s'attendait également à l'incessant jeu du chat et de la souris avec les forces de sécurité, qui ont tenté à de multiples reprises — toutes soldées par des échecs — de déloger les gangs de pirates de leurs refuges au sein de la jungle.

Toutefois, ni lui ni ses compagnons ne s'étaient préparés au tigre du Bengale, une menace qui ne tarderait pas à les hanter. La nuit, il arrivait que les hommes restent éveillés, tirant avec leur fusil au moindre bruissement dans les sous-bois. Lorsque la terreur s'emparait d'eux, ils allaient jusqu'à se replier sur leurs bateaux et essayaient de voler quelques heures de sommeil agité à bord.

Après des mois de paralysie, certains des membres les plus instables se sont résolus à traquer leur ennemi une bonne fois pour toutes. « Ils disaient : "C'est nous ou les tigres. Il n'y a pas assez de place pour deux dans cette région" », se souvient Mali, un homme menu d'une quarantaine d'années, avec un léger ventre et une raie latérale soigneusement peignée.

Échappant au contrôle effectif des autorités, la région des Sundarbans sert depuis longtemps de refuge aux truands et autres malfaiteurs. D'année en année, des gangs de pirates ont établi leurs bases sur ses îles luxuriantes, desquelles ils pillent les navires et kidnappent les locaux.

Alors en fuite afin d'éviter la prison pour possession illégale d'armes à feu, Mali a commencé à chercher une échappatoire après deux ans passés à attaquer des bateaux et à enlever des villageois en échange d'une rançon. Lorsque le gouvernement a offert l'amnistie aux prévenus en 2016 — l'abandon des poursuites pour certains crimes en échange de leur reddition —, Mali a sauté sur l'occasion. Il est aujourd'hui de retour dans sa ferme familiale.

Dans le sous-continent indien, les populations de tigres à l'état sauvage ont chuté en raison du rétrécissement de leur habitat. Privés de jungle à cause de la déforestation à grande échelle, l'augmentation de la population humaine a fragilisé encore davantage leurs derniers refuges. En parallèle, les tigres ont été victimes de braconnage pour leurs os utilisés dans la médecine traditionnelle, afin de satisfaire la demande de la Chine. À l'échelle planétaire, le nombre de tigres à l'état sauvage est passé d'environ 100 000 au début du 20e siècle à moins de 4 000 aujourd'hui, et les félins ne disposent plus que de 7 % de leur territoire historique.

Les Sundarbans faisaient encore office d'exception il y a peu et constituaient un écosystème vital pour le monde entier, où les tigres occupaient une place centrale. Ses terres marécageuses et quasi infranchissables décourageaient la plupart des non-initiés et les autorités bangladaises et indiennes avaient adopté des mesures afin d'en restreindre l'accès. Grâce aux tigres qui contribuaient à faire reculer les exploitants forestiers illégaux et à la jungle qui protégeait une grande partie des côtes de la violence des cyclones et des ondes de tempêtes, les Sundarbans avaient trouvé un équilibre qui répondait aux besoins des individus dépendant de cet écosystème.

Mais la dégradation des conditions des agriculteurs a contraint des milliers d'entre eux à s'enfoncer au cœur des Sundarbans afin d'y exploiter les ressources abondantes de miel, de poisson et de matériaux de construction. Le nombre de victimes potentielles ayant augmenté, les attaques de pirates se sont faites de plus en plus fréquentes. De nouveaux gangs se sont formés, tandis que les anciens se sont agrandis. De nombreuses familles défavorisées ont même commencé à mettre de côté une somme d'argent dédiée à une éventuelle rançon, au cas où un proche se ferait enlever.

Pour les tigres, fréquemment victimes de braconnage et abattus lors de rencontres avec les villageois, la situation est devenue catastrophique. Selon le dernier recensement de tigres du Bangladesh réalisé en 2015, leur population est passée de 440 individus en 2004 à une centaine en 2014.

D'après Anwarul Islam, secrétaire général de WildTeam — une ONG internationale dédiée à la préservation de l'environnement — et professeur de zoologie à l'université de Dhaka, leur déclin pourrait menacer l'avenir de la région. Les tigres ont longtemps protégé les mangroves en tenant la plupart des personnes à distance. « Sans les tigres, les Sundarbans n'existeraient pas, ce qui ne nous a pas empêchés de les mettre dans une position extrêmement délicate. »

Si les forêts de mangroves aux racines profondes qui forment un barrage côtier essentiel pour le Bangladesh venaient à être défrichées ou réduites, des dizaines de millions de personnes seraient en proie à des inondations désastreuses.

 

« TOUT TYPE DE DANGER »

Pour Hafizur Rahman, 62 ans, pénétrer dans le cœur de la jungle a toujours été à éviter. Il a assisté plus d'une fois aux répercussions sanglantes de la traversée à gué par les tigres de la rivière séparant les rizières des agriculteurs de la forêt, dans le district de Munshiganj d'où il est originaire, non loin de la frontière indienne, à environ 240 kilomètres au sud-ouest de Dhaka. Plus d'une fois, ce membre du groupe local de surveillance des tigres a vu de ses propres yeux la force sauvage de l'animal. Il en porte d'ailleurs les stigmates sur le dos, marques laissées par le tigre qui, en 2011, tua trois personnes âgées de son village, avant de se retourner contre lui et d'autres membres venus en renforts.

« La jungle réserve toutes sortes de danger », affirme Hafizur Rahman, dont la famille gagne en grande partie sa vie en ratissant les criques peu profondes de la jungle à la recherche de crabes. « Dès l'instant où vous y mettez les pieds, le tigre peut s'abattre sur vous. »

Dans les Sundarbans, les tigres provoquent la mort de dizaines de personnes chaque année. À elle seule, l'ONG WildTeam, a retrouvé au moins 75 dépouilles depuis 2008, d'après son secrétaire général. Souhaitant à tout prix se prémunir, les villageois ont associé les tigres aux rituels religieux locaux — hindous et islamiques —, les implorant depuis des sanctuaires situés en lisière de la jungle et scellant des pactes avec les créatures. De nombreuses populations autochtones croient que s'abstenir de manger de la viande ou des fruits de mer les protègera des foudres des félins.

La salinité croissante des sols et des eaux a détérioré les terres agricoles et réduit le rendement des cultures, contraignant les populations à empiéter sur le territoire des félins. Selon l'Association des pêcheurs de Harinagar, la région de Satkhira, zone la plus à l'ouest des Sundarbans du Bangladesh, comptait près de 300 bateaux de pêche et crabiers il y a 10 ans. Il y en aurait désormais plus de 2 000. Le nombre de récolteurs de miel de la région a également explosé.

Alors que les possibilités des agriculteurs s'amenuisent et que la population humaine des Sundarbans ne cesse de croître, les défenseurs de l'environnement et les anciens du village craignent que les affrontements entre tigres et villageois ne s'intensifient. Sans compter qu'un tigre peut avoir besoin de jusqu'à 50 kilomètres carrés d'espace pour survivre.

« Il y a beaucoup de monde dans la jungle maintenant », déclare Ruhol Amin, un ancien agriculteur qui s'est reconverti en récolteur de miel à Harinagar, où la population a doublé ces 20 dernières années et atteint désormais 10 000 habitants. « Cette zone n'est pas assez grande pour tous nous accueillir, nous et les tigres. » Désormais, des éclats de voix surgissent de villages autrefois paisibles, y compris dans des champs reculés, à une heure avancée de la nuit.

Si toutes ces personnes se contentaient de l'extraction de ressources légale — telles que les crabes, les poissons, les feuilles de golpata et le miel —, les conséquences de l'infiltration accrue des humains seraient sans doute maîtrisables. Mais une minorité de nouveaux venus, poussée par le désespoir, l'avidité ou l'ignorance, ne tiennent pas compte des règles. Selon une étude datant de 2012, près de 11 000 cerfs tachetés de l'Inde et cerfs aboyeurs sont abattus illégalement dans les Sundarbans chaque année, privant les tigres d'une source de nourriture essentielle.

D'après les agents du ministère des forêts, le nombre de cerfs victimes de braconnage serait encore plus élevé aujourd'hui. Lorsque les tigres s'aventurent dans les villages, un événement de plus en plus rare, ils sont souvent émaciés, s'apparentant à un tas d'os et de fourrure. « Le braconnage des cerfs menace désormais encore plus les tigres que le braconnage direct de ces derniers. S'il n'y a plus de nourriture, il n'y a plus de tigres. La situation est alarmante », alerte Anwarul Islam de WildTeam.

 

UN BOULEVARD POUR LES PIRATES

Ceux qui luttent pour s'en sortir au cœur des Sundarbans redoutent tout autant d'être enlevés que d'être engloutis par un félin affamé.

« Pas plus tard qu'il y a 15 jours, on m'a kidnappé », m'a raconté Khogan Shana, un pêcheur de Munshiganj, lorsque je l'ai rencontré cet été. « Les pirates m'ont demandé si j'avais un laissez-passer du gouvernement. J'ai répondu que oui. Ils m'ont ensuite demandé si j'avais un laissez-passer des pirates. Comme ce n'était pas le cas, ils m'ont réclamé de l'argent. C'est devenu un cauchemar pour nous. »

Le « laissez-passer de pirate » n'est autre qu'une somme préétablie en échange d'un accès aux abondantes zones de pêche sous contrôle des malfaiteurs. Rares sont les villageois pouvant se permettre de payer. Shana a été ligoté, battu avec des bâtons puis jeté dans un trou profond pendant que ses quatre collègues pêcheurs ont été envoyés récolter les rançons pour chacun d'entre eux. Quelques jours plus tard, après la réception des fonds demandés par le biais d'un système de paiement par téléphone mobile, Shana a été libéré.

La majorité des pirates semble s'en tenir aux prises d'otages qui, à hauteur de 200 $ par personne — soit jusqu'à un quart du revenu annuel de nombreux Bangladais des zones rurales —, représentent une activité pour le moins lucrative. Mais un petit nombre d'entre eux n'a su résister à la chasse aux tigres afin de compléter ses revenus, notamment face à une concurrence des prises d'otages qui s'intensifie.

D'après l'ONG WildTeam, plusieurs peaux de tigre ont été découvertes en 2016, de Koyra jusqu'à l'est de Munshiganj, et les gardes-forestiers en ont retrouvé deux autres à proximité de Mongla l'année dernière.

« Au Bangladesh, les braconniers ne sont pas organisés car la demande de produits issus des tigres est faible à l'échelle locale », explique Gary Collins, responsable jusqu'à récemment du projet BAGH de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) aux côtés de Wildteam, chargé de lutter contre le trafic d'espèces sauvages et de réduire les confrontations entre les humains et les tigres. « Mais les membres de tigre peuvent être vendus si cher en Chine que certaines personnes se laissent tenter. À l'heure où il ne reste plus qu'une centaine de tigres, n'en perdre ne serait-ce qu'un ou deux est énorme », ajoute M. Collins. L'une des tactiques privilégiées consiste à empoisonner une carcasse de cerf, attendre qu'un tigre la mange et meure, puis enterrer le cadavre lorsque seuls les précieux os et fourrure ne sont pas encore décomposés.

Les autorités affirment que la question des pirates est sous contrôle. « Nos forces de police ont capturé et tué un grand nombre d'entre eux », assure Habibul Haque Khan, directeur du département environnemental de la région de Khulna. « Ils en sont sortis très affaiblis. »

Pour les habitants des régions de Khulna et de Satkhira, la réalité est tout autre. Les médecins des villages périphériques disent être témoins d'une augmentation des blessures infligées par les pirates, des actes de torture destinés à accélérer le paiement de rançons. « Je vois cela beaucoup plus souvent aujourd'hui. Ce sont parfois des blessures extrêmement profondes, telles que des brûlures aux bras ou des doigts amputés », déplore Shivapada Mondol, médecin dans un village de la région de Munshiganj. « Ces pirates sont sans pitié. »

Selon les habitants de plusieurs villages, les pirates dominent tellement dans certaines régions qu'ils établissent leur commerce et ponctionnent des paiements moins élevés de rançons à l'avance. Tant que ces gangs ne s'attaqueront qu'aux populations ayant peu de chance de provoquer une réaction de la part des gouvernements — à l'inverse des touristes et des scientifiques, par exemple —, les locaux ont peu d'espoir.

« L'objectif des pirates est de se faire de l'argent, quel que soit le moyen. Que ce soit grâce aux gens, grâce aux tigres, tout est bon à prendre », affirme l'ancien pirate Rafikul Mali. « Et personne n'est là pour les en empêcher. »

Si les autorités se sont refusées à tout commentaire au sujet des opérations de lutte contre la piraterie, elles brandissent publiquement l'amnistie de 2016 comme une victoire. En échange de la cession de leurs armes et de leurs bateaux, les pirates n'étant pas soupçonnés de viol ou de meurtre avaient pu être réinsérés au sein de la société civile. Mais d'après certains villageois et anciens pirates, un grand nombre de hors-la-loi ont renoué avec leurs anciens démons quelques temps après.

 

LES AMBASSADEURS DES TIGRES

Ces dernières années ont amené un peu de réconfort aux défenseurs des grands félins. Les autorités bangladaises semblent avoir accru la surveillance des délits liés aux tigres, tout en introduisant des récompenses destinées aux villageois qui protègent les animaux. Les habitants qui capturent un tigre plutôt que de l'abattre peuvent recevoir 600 $ (l'équivalent d'un peu plus de 530 €). Selon les pêcheurs, le système de permis permettant d'accéder aux Sundarbans — de l'ordre de 2,50 $ à 12 $ pour des laissez-passer de 7 à 30 jours — est appliqué plus fermement.

Plus important encore, les communautés locales se chargent de plus en plus de la protection de leurs voisins félins. Dans le cadre d'une initiative lancée par WildTeam, chaque village situé en périphérie des Sundarbans a désigné un « ambassadeur des tigres », une personne chargée de contacter les unités d'intervention dès qu'un tigre s'approche des habitations. Suite au succès de plusieurs captures et remises en liberté, le programme semble porter ses fruits, selon le secrétaire général de WildTeam.

Mais les défis sont de plus en plus nombreux. Leur résilience, aussi grande soit-elle, a des limites. « Les tigres ont beau être robustes, nous en croisons de moins en moins », déplore Azad Kobir, agent du service des forêts de Karamanjal, à proximité de Mongla. Des barreaux de fer protègent les fenêtres de sa base afin d'en empêcher l'accès aux rares tigres restants dans la région, tandis que le brame des cerfs maintenus en cage sert à prévenir de l'arrivée d'un tigre.

Le dérèglement climatique, en plus de déplacer les populations au cœur des Sundarbans et d'alimenter ainsi les actes de piraterie, raréfie la végétation dont dépendent les cerfs, le repas préféré des tigres. En outre, davantage d'eau salée s'introduit dans les Sundarbans en raison de la montée des eaux et la construction de barrages en amont du Gange et de ses affluents prive les forêts d'eau douce.

Les forces de lutte contre les pirates et les braconniers restent sous-financées. Les gardes-forestiers n'ont généralement pas assez de carburant pour patrouiller les cours d'eau contre des « opérations de braconnage des tigres en lien avec des politiciens locaux », selon les révélations d'un journal national. Il y a tout à craindre que la chasse illégale s'intensifie lorsque la Chine concrétisera son intention, déclarée récemment, de lever l'interdiction des os de tigre pour leur utilisation dans les remèdes traditionnels et la recherche médicale.

Le tigre du Bengale peut encore renaître de ses cendres, comme l'a prouvé la récente victoire du Népal, dont la population de tigres a doublé au cours des 10 dernières années.

« Quand les gens pensent au Bangladesh, ce sont les tigres qui viennent immédiatement à l'esprit. Ils font partie de notre identité », affirme Anwarul Islam. « Le Cambodge a perdu tous ses tigres et ce n'est que maintenant qu'ils réalisent ce qu'ils ont perdu. » (Le dernier tigre à l'état sauvage du Cambodge a été aperçu en 2007, avant que les tigres du pays soient déclarés comme « fonctionnellement éteints » en 2016.) « Si nous perdons, nous aussi, nos tigres, nous nous rendrons compte que nous avons laissé une part de nous-mêmes. »

 

Peter Schwartzstein est un correspondant au Moyen-Orient spécialiste des questions environnementales qui est basé au Caire. Il est un contributeur régulier du Newsweek, du National Geographicet du Foreign Policy, pour ne citer qu'eux. Retrouvez-le sur Twitter.

Wildlife Watch est une série d'articles d'investigation entre la National Geographic Society et les partenaires National Geographic. Ils traitent de l'exploitation et de la criminalité liées aux espèces sauvages. N'hésitez pas à nous envoyer vos conseils et vos idées d'articles et à nous faire part de vos impressions sur ngwildlife@natgeo.com.