Animaux

Changement climatique : les ours polaires s’aventurent de plus en plus loin

Contre toute attente, des ours blancs s’aventurent désormais dans des stations de recherche scientifique pourtant situées au sommet et au cœur de l’Inlandsis du Groenland. Le changement climatique serait responsable de ce comportement.

De Cheryl Katz

Ryan Kunz dormait dans sa tente posée sur la glace, lorsqu’un ours polaire s’est aventuré dans le campement. La station de recherche scientifique américaine se trouve pourtant à 3 200 mètres d’altitude, au beau milieu de l’Inlandsis du Groenland et la côte la plus proche est à 320 km. La station était donc l’un des derniers endroits où l’on pouvait s’attendre à rencontrer le roi de la banquise.

Cela n’a pourtant pas empêché l’animal de se balader dans la station de recherche de la National Science Foundation (NSF), la plus septentrionale et la plus haut perchée d’Arctique. Des recherches météorologiques, entre autres, sont menées depuis cette station. Comme une demi-douzaine d’autres employés, Ryan Kunz, un charpentier originaire de Floride, dormait dans l’une des tentes oranges de « Tent City », posées à même la neige, étincelante dans la lumière du soleil qui ne se couche jamais à cette période. Il était 5 h 13 du matin.

« Quand je me suis réveillé, les gens criaient qu’il y avait un ours », se souvient Ryan Kunz. « Pour moi, qu’un ours soit n’avait aucun sens ».

Jamais un ours polaire n’avait été vu aussi loin dans l’Inlandsis. D’ailleurs, les gens pensaient que ce n’était pas possible. Pensant qu’il s’agissait d’une sorte d’exercice, Ryan et les autres résidents de Tent City se sont alors dirigés sans se hâter vers Big House, un bâtiment construit sur pilotis.

« Nous arrivions au coin du bâtiment et là, on aperçoit un ours blanc à 10 ou 15 mètres devant nous, qui se dirigeait dans notre direction », décrit Ryan. « On s’est vite dépêché ! »

L’ours est resté sur les lieux pendant 36 heures. La plupart des 31 personnes travaillant à la station se sont réfugiées dans Big House. Certains ont tenté de faire fuir l’ours en conduisant des machines bruyantes tout autour de la station, d’autres envoyaient de la nourriture aussi loin qu’ils le pouvaient sur la glace pour l’éloigner. D’après plusieurs témoins, l’ours appréciait beaucoup le mahi-mahi. Pendant cette visite de 36 h, l’animal a exploré la station dans ses moindres détails, examinant l’extérieur du site, fourrant son nez dans les tentes et tentant d’accéder aux poubelles.

D’après Andrew Derocher, spécialiste des ours polaires, l’incroyable voyage entrepris par cette oursonne jusqu’au sommet du plus grand Inlandsis de l’hémisphère nord les 13 et 14 juin derniers pourrait constituer un record d’ascension pour l’espèce. Normalement, les ours polaires restent sur la banquise, mais ils s’aventurent parfois dans les terres ou traversent des glaciers. « Je ne vois pas dans quel autre lieu un ours polaire aurait pu grimper aussi haut », a déclaré le spécialiste, professeur en biologie à l’Université d’Alberta au Canada et conseiller scientifique pour Polar Bears International. « C’est vraiment un comportement bizarre. Cet animal passe normalement toute sa vie à proximité de la mer. »

Mais avec le changement climatique, la superficie de la banquise, l’habitat des ours polaires, se réduit. En conséquence de quoi l’espèce a été inscrite sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, qui l’a répertoriée comme« vulnérable ».Pour se nourrir, les ours doivent s’enfoncer de plus en plus loin dans les terres, tandis que les Hommes s’aventurent eux de plus en plus au nord pour s’approprier les ressources naturelles et à des fins récréatives. Les rencontres Homme-ours blanc devraient donc se multiplier, avertissent Andrew Derocher et d’autres scientifiques.

 

DES ATTAQUES SUR L’HOMME EN AUGMENTATION

C’est la troisième fois en trois ans qu’un ours polaire s’aventure dans une station de recherche scientifique située au cœur de l’Inlandsis du Groenland. Un ours a déjà été aperçu à deux reprises sur un site de carottage danois situé à plus de 2 600 mètres d’altitude. La dernière visite remonte à quelques semaines.

Heureusement, lors de ces rencontres, personne n’a été blessé. Les phoques constituent la base du régime alimentaire des ours, mais certains individus se sont déjà attaqués à l’Homme. Un homme a été tué par un ours polaire au début du mois de juillet alors qu’il se promenait avec ses enfants sur la berge ouest de la baie d’Hudson au Canada. Il y a deux ans, des scientifiques qui travaillaient sur une île russe isolée de l’Arctique sont restés confinés dans leur cabane pendant plusieurs jours après qu’un groupe d’ours polaires a attaqué l’un de leurs chiens.

Les attaques d’ours polaires sur les Hommes en Arctique ont fait l’objet d’une étude, publiée l’année dernière. Cette dernière révèle notamment que sur la période 1870 – 2014, 73 attaques d’ours ont été recensées et 20 personnes tuées. L’étude conclut que si les attaques sur les humains sont très rares, la majorité d’entre elles ont eu lieu entre 2010 et 2014, des années où la superficie de la banquise en été était particulièrement restreinte. Avec le changement climatique, la banquise fond de plus en plus vite. D’après le National Snow and Ice Data Center, le mois de juin figure à la quatrième place du classement de la plus faible étendue de la banquise depuis 1981, date à laquelle les scientifiques ont débuté les observations satellitaires de la banquise.

Kristin Laidre, biologiste marine au Polar Science Center, le centre des sciences polaires de l’Université de Washington, référence en matière des populations d’ours polaires au Groenland, a confié que les ours blancs s’aventuraient de plus en plus dans les lieux où vivent des humains. « Toute l’Arctique est concernée et c’est un phénomène qui va s’amplifier avec la fonte des glaces », a-t-elle indiqué.

Selon la biologiste, il est trop tôt pour avancer que les visites récentes (trois) des ours polaires au cœur de l’Inlandsis et à une altitude si élevée seront plus fréquentes, mais elle estime « qu’avec la disparition progressive de la banquise en Arctique, les ours vont être forcés de s’aventurer dans des lieux où ils ne préfèrent pas se rendre. »

 

UNE PELUCHE PAS SI INOFFENSIVE

La visite du mammifère à la station de recherche américaine s’est bien terminée pour les personnes présentes sur place, mais pas pour l’ours blanc. Un tireur d’élite est arrivé par avion d’Islande pour effrayer l’ours en tirant des coups de semonce, mais l’animal ne s’est pas enfuit. Le tireur a donc fini par l’abattre.

Pour le moment, les résidents de Tent City ne regagneront pas leur tente : ils passeront la nuit dans les deux dortoirs à l’intérieur de la station. Un observateur d’ours a été dépêché de Nouvelle-Zélande pour patrouiller autour du site la nuit. Jennifer Mercer, chargée de programme pour le soutien à la recherche arctique, a indiqué que de nouvelles mesures de sécurité vont être mises en place sur les autres sites de recherche scientifique de la NSF établis dans des lieux où les ours blancs sont présents, comme en Alaska.

« Il est courant que les chercheurs portent des armes et aient à disposition des objets de protection contre les ours, comme des sprays anti-ours et des cornes de brume », a-t-elle indiqué. « Ce qui est différent concernant cette station de recherche NSF, c’est qu’elle se trouve très loin à l’intérieur des terres. C’est la première fois qu’un ours s’y aventure. »

Ryan Kunz confie avoir eu peur après l’incident, lorsqu’il a lu des articles sur le comportement de prédation des ours polaires.

« Elle était si mignonne. C’était l’animal le plus adorable au monde », a-t-il déclaré. « Mais il est clair qu’elle cherchait de la nourriture. C’était une jeune femelle qui se trouvait très loin de l’endroit où elle devait être. »