Pour la première fois, des scientifiques ont filmé de près la naissance d’un cachalot
Filmée au large de la Dominique, la naissance d’un cachalot a révélé une solidarité inattendue : les membres du groupe entourent la mère, protègent le petit et l’aident à prendre son premier souffle.

Des cachalots nagent au large de la Dominique où, en juillet 2023, des scientifiques du Projet CETI ont assisté à un événement rare : la naissance d'un veau. Les données recueillies avant, pendant et après la mise bas ont permis de mieux comprendre la vie sociale de ces cétacés.
Des cachalots nagent au large de la Dominique où, en juillet 2023, des scientifiques du Projet CETI ont assisté à un événement rare : la naissance d'un veau. Les données recueillies avant, pendant et après la mise bas ont permis de mieux comprendre la vie sociale de ces cétacés.
Au cours du demi-siècle environ que les marins et les scientifiques ont passé à étudier les habitudes des cachalots, certains des éléments les plus fondamentaux de la vie de ces créatures ont échappé à l'observation humaine. C'est notamment le cas de leur naissance. Les océans sont immenses, tant par leur étendue que par leur profondeur, et les cachalots fréquentent leurs confins les plus reculés. Pendant des décennies, il n'existait qu'un seul rapport scientifique publié sur la naissance d'un cachalot, observée après coup et à distance.
On commence aujourd'hui à avoir une vision d'ensemble de la naissance d'un cachalot, longtemps restée invisible, nous apportant de nouvelles connaissances fascinantes sur la façon dont ces animaux communiquent et coopèrent.
En juillet 2023, Shane Gero et son équipe étaient sur un voilier au large des côtes de la Dominique lorsqu'ils sont tombés par hasard sur une femelle cachalot en train de mettre bas. Le groupe était dirigé par David Gruber, explorateur National Geographic et fondateur du Projet CETI (Cetacean Translation Initiative, ou initiative de traduction du langage des cétacés), une initiative scientifique visant à déchiffrer la communication des cachalots. Ce jour-là dans les Caraïbes, les chercheurs étaient équipés de caméras et d'hydrophones pour immortaliser ce moment fortuit. « Tous les biologistes présents sur le bateau étaient surexcités » indique Shane Gero, qui est responsable biologie du Projet CETI et, lui aussi, explorateur National Geographic.
L'événement qu'ils ont filmé, décrit dans deux études scientifiques publiées récemment, offre une vision exceptionnellement détaillée de la manière dont la famille d'un cachalot s'est mobilisée pour prendre soin de la mère et de son petit. Il représente également la première preuve quantifiable d'une aide à la mise bas chez une espèce non primate. Dans une famille humaine, la naissance est un moment porteur d'une signification sociale et émotionnelle importante. Le portrait dressé par la naissance de ce cachalot semble révéler quelque chose d'aussi significatif.
En ce matin de juillet 2023, Shane Gero et son équipe observaient un groupe de cachalots qu'ils connaissaient bien nommé « Unité A. » Les cachalots vivent en familles composées de femelles adultes et de veaux. L'Unité A comprend deux lignées génétiques différentes : l'une descend d'une matriarche nommée Lady Oracle et l'autre descend d'une matriarche nommée Fruit Salad.

En regardant dans l'eau, Shane Gero a remarqué que les cachalots agissaient de manière étrange. Habituellement, les onze membres de l'Unité A se dispersaient pour chercher de la nourriture mais, ce matin-là, ils étaient regroupés, tous tournés vers une femelle nommée Rounder. Les scientifiques ont vu Rounder laisser échapper un jet de sang. Lorsqu'elle a commencé à faire sortir le bout d'une petite queue enroulée, ils ont compris qu'ils assistaient à une scène extraordinaire.
Au cours des cinq heures et demie qui ont suivi, pendant et après la mise bas, l'équipe du Projet CETI a utilisé un hydrophone et deux drones aériens afin d'enregistrer l'activité des onze membres de l'Unité A. Ces données offrent un aperçu sans précédent d'un événement crucial dont l'analyse marque la dernière avancée majeure du Projet CETI, dont les recherches ont déjà révolutionné notre compréhension du mode de vie et de communication des cachalots. À terme, l'équipe espère que son travail encouragera un mouvement de plus grande ampleur visant à protéger les espèces.
Pour un mammifère, mettre bas sous l'eau est une entreprise dangereuse. Les veaux nouveau-nés naissent la queue la première afin de ne pas se noyer en sortant. Ils ne peuvent pas nager immédiatement après leur naissance et doivent donc être hissés à la surface pour prendre leur premier souffle. Dès que Rounder a mis bas, les membres de la famille de l'Unité A se sont rassemblés pour hisser ensemble le veau à la surface afin que celui-ci puisse respirer. Pendant les trois heures qui ont suivi, ils se sont relayés pour tenir le nouveau-né. Pendant la mise bas, ils ont également tenu à distance d'autres animaux : un banc de dauphins pilotes (Globicephala) curieux et un grand groupe de dauphins de Fraser (Lagenodelphis hosei). Les dauphins pilotes peuvent se montrer agressifs envers les cachalots et les adultes de l'Unité A ont œuvré pour protéger le nouveau-né des intrus jusqu'à ce qu'ils partent. Finalement, au fil de l'après-midi, les membres de l'Unité A ont dérivé afin de reprendre leur recherche de nourriture, laissant la mère et son petit ensemble.
Plus tard, afin de démêler les rôles joués par chacun des cachalots avant, pendant et après la mise bas, les membres du Projet CETI ont intégré les images de l'événement filmées par drone dans un programme d'apprentissage automatique. Le modèle a identifié et analysé des schémas dans un ensemble de données, y compris l'orientation de corps des cachalots dans l'eau, la fréquence à laquelle chaque cachalot interagissait avec les autres et le degré de coordination de leurs mouvements. Si le logiciel a pu distinguer les mouvements de chaque animal sur les images montrant les onze cachalots s'agitant et éclaboussant de l'eau ensemble, l'identification de chaque cachalot Rounder, Lady Oracle ou encore Fruit Salad a nécessité des annotations manuelles de Shane Gero. « Nous avons eu besoin de toute une équipe de scientifiques pour donner un sens à cet événement » explique David Gruber.
L'analyse des nombreuses données vidéo effectuée par l'équipe, publiée en mars 2026 dans la revue Science, a révélé un ensemble d'interactions étonnamment complexes. L'équipe d'analyse des réseaux du Projet CETI, dirigée par le mathématicien Giovanni Petri, a pu déterminer à quelle fréquence des cachalots n'ayant aucun lien génétique avec le veau participaient à sa protection et à celle de Rounder. Il s'avère que cela arrive assez souvent. Mesurer l'orientation des cachalots a permis aux chercheurs d'identifier un transfert de l'attention du groupe de la mère au nouveau-né après la mise bas, ce qui suggère une capacité de répondre aux besoins immédiats lorsqu'ils se présentent.
De plus, l'équipe a découvert que la position sociale des cachalots au sein du groupe pourrait déterminer leur rôle lors de la mise bas et des soins post-naissance. Habituellement, lorsqu'un cachalot mâle atteint l'âge adulte, il quitte sa famille et s'aventure dans l'océan comme un nomade solitaire. Allan, un jeune mâle, a passé du temps seul au cours des mois précédant la naissance. Ce jour-là, il est resté avec le groupe et a même essayé d'approcher le veau après sa naissance mais les femelles les plus âgées du groupe l'ont repoussé et relégué dans la périphérie du groupe. Les femelles les plus proches de Rounder sont restées auprès d'elle et de son petit.

Pendant les moments les plus intenses de la mise bas, les chercheurs ont remarqué que les cachalots changeaient leurs vocalisations, qui s'apparentent à des séquences de clics. Au moment de la naissance et lorsque des dauphins pilotes approchaient, les cachalots émettaient des clics non seulement plus fréquents mais ils en ont également modifié le style, une réaction qui n'est pas sans rappeler le bruit collectif d'un groupe qui réagit à un événement passionnant qui se déroule devant lui.
La vocalisation la plus fréquemment émise par l'Unité A était la coda 1+1+3 qui consiste en deux clics suivis d'une succession rapide de trois clics aigus : clic-clic-clicclicclic. Les chercheurs pensent que cet appel sert de marqueur d'identité du clan de cachalots auquel ils appartiennent et soupçonnent qu'il renforce le sentiment d'appartenance sociale.
Afin que les animaux puissent travailler ensemble de cette façon, avec un objectif commun en tête, Shane Gero indique qu'ils doivent posséder des capacités cognitives et de communication très avancées. « Leur cerveau fait bien plus que simplement dire "tu es mon frère" ou "tu sens pareil que moi" ou "tu passes beaucoup de temps avec moi" » explique-t-il. L'analyse des appels effectuée par l'équipe, mise en avant dans une étude publiée dans Scientific Reports, indique que la communication pourrait permettre de construire des relations solides et de confiance entre les membres du groupe, favorisant un comportement coopératif.
Bien que l'on ait observé des mères d'autres espèces de cétacés hisser leurs nouveau-nés à la surface, seuls les cétacés à dents, groupe auquel appartiennent les cachalots, ont été vus en train de le faire en groupe. Selon l'étude, ce comportement pourrait être très ancien et même remonter à environ 36 millions d'années, à l'apparition des premiers cétacés à dents.
Pratiquement tous les cachalots de l'Unité A se sont relayés pour soutenir le nouveau-né directement après la mise bas, ce qui témoigne d'un effort coordonné intentionnel visant à maintenir le veau à la surface. Toutefois, certains ont assumé l'essentiel de la tâche. Un groupe restreint de cachalots est resté tout proche du veau pendant toute la durée de l'événement, notamment sa mère, Rounder, sa tante, Aurora, et sa grand-mère, Lady Oracle. Bizarrement, une jeune femelle nommée Ariel, qui n'avait aucun lien de parenté avec le veau, est également restée à proximité. Peut-être, comme le suggère l'article, pour s'entraîner à son futur rôle de mère.
D'un point de vue évolutif, il est logique que les animaux aident les petits de leur propre lignée génétique à survivre. Dans le cas de l'Unité A, où des membres de la famille et d'autres qui y sont extérieurs participent à la mise bas, les motivations sont plus complexes. Shane Gero a indiqué que même si nous avons longtemps pensé que la prise en charge coopérative des veaux pouvait servir de monnaie sociale contribuant aux sociétés collectives des cachalots, il a été difficile d'obtenir des preuves mesurables. D'après Shane Gero, cet effort commun « témoigne de la force du contrat social entre la famille descendant de Fruit Salad et celle descendant de Lady Oracle. »

Chez les humains, le fait que des personnes sans lien de parenté apportent leur aide pendant l'accouchement est une pratique courante. Bien que l'on pensait autrefois qu'il s'agissait d'un comportement social propre à l'espèce humaine, une étude menée récemment sur des bonobos (Pan paniscus) et d'autres espèces a réfuté cette théorie. L'éthnologue Elisa Demuru a observé des bonobos femelles tendre leurs mains sous la mère comme pour attraper le bébé, repousser les mouches, éloigner les mâles et se regrouper autour de la mère pour former un bouclier protecteur. « Dans ce moment où la femelle est très vulnérable, elles sont là pour l'aider » indique Elisa Demuru, qui a rapporté ses conclusions dans une étude publiée en 2018 dans la revue Evolution and Human Behavior. Elle explique que les bonobos vivent dans des groupes sociaux dominés par les femelles et fortement soudés. C'est également le cas des cachalots.
David Gruber explique que l'importance des liens sociaux de ces animaux « soulève encore davantage de questions quant à la profondeur et la complexité de leur monde. » La prochaine étape pour le Projet CETI consiste à recouper les enregistrements audios avec les données visuelles sur les cachalots, afin que les scientifiques puissent associer les codas des cachalots à ce qu'ils faisaient au moment où ils les ont émis. Cela permettra au projet CETI de mieux comprendre la signification potentielle des codas. « L'objectif ultime, » indique Shane Gero, « c'est de comprendre ce qui compte pour des êtres foncièrement différents de nous. »
Concernant le veau, il a été aperçu un an plus tard, sain et sauf, après avoir survécu sans encombre à ses premiers mois de vie.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
