Cette espèce de perroquets peut-elle survivre sans l'homme ?

À quel moment faut-il cesser de consacrer des efforts de conservation intensifs à une espèce ? La question se pose pour le kākāpō (Strigops habroptilus).

De Elizabeth Anne Brown
Publication 11 août 2026, 16:59 CEST
Un kākāpō nommé Dusky fait partie des perroquets surveillés pendant la saison de reproduction de cette ...

Un kākāpō nommé Dusky fait partie des perroquets surveillés pendant la saison de reproduction de cette année en Nouvelle-Zélande. L'espèce a fait un retour en force grâce aux efforts de conservation. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation

Un kākāpō nommé Dusky fait partie des perroquets surveillés pendant la saison de reproduction de cette année en Nouvelle-Zélande. L'espèce a fait un retour en force grâce aux efforts de conservation. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation

Lorsqu'une espèce compte moins d'une centaine d'individus, l'extinction est généralement proche. Cependant, grâce aux mesures extraordinaires prises par les équipes de conservation en Nouvelle-Zélande, le kākāpō, une espèce de perroquet en danger critique d'extinction qui semble tout droit sortie de l'univers Pokémon, connaît aujourd'hui un renouveau durement acquis. 

Le mode de vie du kākāpō ressemble à l'énoncé d'une devinette : il est nocturne, il est incapable de voler, il dégage une forte odeur sucrée, il peut vivre plus longtemps que les humains et il commence ses rituels de parade nuptiale lorsqu'un arbre ancestral, le rimu, produit des millions de minuscules fruits rouges. « Ils ont la couleur de la forêt lorsque la lumière du Soleil la traverse par endroits », indique Deidre Vercoe, responsable des opérations au sein du groupe de conservation des kākāpōs. « Ils ont ces grandes moustaches magnifiques et ont l'air vraiment malins, comme s'ils voyaient très clairs en vous ».

Deidre Vercoe et bien d'autres ont passé des décennies à mettre en œuvre tous les moyens possibles pour assurer la survie du kākāpō après que des prédateurs envahissants eurent décimé leur population : une surveillance des nids vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des technologies portables par les oiseaux et des drones chargés de livrer du sperme pour l'insémination artificielle. Grâce à leurs efforts, le nombre de kākāpōs adultes est passé de cinquante-et-un en 1995 à deux cent trente-cinq cette année. 

Daryl Eason, conseiller technique, examine un œuf de kākāpō sur l'île de la Morue, ou de ...

Daryl Eason, conseiller technique, examine un œuf de kākāpō sur l'île de la Morue, ou de Whenua Hou en māori, située au large des côtes néo-zélandaises. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation

Daryl Eason, conseiller technique, examine un œuf de kākāpō sur l'île de la Morue, ou de Whenua Hou en māori, située au large des côtes néo-zélandaises. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation

Mais avec une explosion des naissances en cours qui pourrait faire grimper la population de près de 40 %, les responsables de la conservation des kākāpōs font face à un nouveau problème : est-il possible de consacrer de moins en moins de temps à la conservation d'une espèce sans la ramener au bord de l'extinction ? 

Pour des raisons à la fois budgétaires et philosophiques, l'équipe chargée de la protection des kākāpōs estime qu'il est temps de faire un pas en arrière par rapport à tous ces gadgets technologiques qui ont permis de suivre chaque oiseau. 

« Nous ne pouvons pas les tenir par la main pendant les prochains millénaires. Nous devons les laisser vivre leur vie », affirme Andrew Digby, conseiller scientifique du groupe chargé de la conservation du kākāpō. « C'est une période palpitante mais aussi un peu stressante ».

 

« ON EST PRATIQUEMENT PRÊTS À TOUT »

Il y a trois cents ans, les kākāpōs étaient si nombreux qu'ils en devenaient gênants sur plusieurs îles de Nouvelle-Zélande, profitant de la nuit et de leur camouflage moussu pour échapper aux rapaces indigènes. Néanmoins, des prédateurs envahissants, tels que les chats, les rats, les chiens et les hermines (des carnivores ressemblant à des belettes introduits par l'Homme au 19e siècle pour contrôler les populations de lapins nuisibles) ont fait de ces oiseaux incapables de voler des proies faciles. 

On craignait que les kākāpōs aient disparu au début des années 1970 et, dans les années 1980, les dizaines d'individus isolés qui avaient été découverts dans des vallées et des forêts reculées ont été transférés vers de petites îles exemptes de prédateurs. 

Lorsque Deidre Vercoe a commencé à travailler pour la conservation des kākāpōs en 2002, des humains surveillaient chaque nid de kākāpōs en Nouvelle-Zélande, tout au long de la nuit. Dès que la mère kākāpō quittait le nid pour aller chercher de la nourriture, Deidre Vercoe se glissait dans le terrier pour placer un coussin chauffant près des oisillons. « On a fait à peu près tout ce qui, selon nous, pouvait améliorer leurs chances de survie, même si l'on en était pas tout à fait sûrs », se rappelle-t-elle. 

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Un kākāpō passe un scanner au Wildlife Hospital à Dunedin, en Nouvelle-Zélande.

Un kākāpō passe un scanner au Wildlife Hospital à Dunedin, en Nouvelle-Zélande. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation

Un kākāpō passe un scanner au Wildlife Hospital à Dunedin, en Nouvelle-Zélande. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation

Selon elle, avec autant de nids de kākāpōs, ce niveau de surveillance est désormais impossible. Cette année a été exceptionnelle pour la reproduction des kākāpōs, un cycle qui a lieu tous les deux à quatre ans lorsqu'il y a une abondance de fruits sur les arbres rimu, et cette saison a été la plus prolifique jamais enregistrée. L'équipe a recensé cent cinquante œufs fécondés et, en juin, quatre-vingt-douze oisillons étaient encore en vie. 

Selon les écologistes, c'est grâce à cette gestion sur le terrain que les kākāpōs ont connu ce rétablissement remarquable. Andrew Digby reconnaît toutefois que l'ampleur de l'intervention est allée un peu trop loin. « [Les efforts de] conservation des kākāpōs sont ridiculement intensifs », affirme-t-il. « C'est l'une des espèces sauvages les plus intensément surveillées au monde ».

Tous les kākāpōs portent une espèce de petit sac à dos qui transmet leur localisation, ce qui permet à l'équipe d'intervenir dès le moindre signe de maladie et d'enregistrer les tentatives de reproduction. Si l'accouplement ne dure que quelques secondes chez la plupart des oiseaux, il peut durer jusqu'à une heure chez le kākāpō et les scientifiques ont configuré le système afin qu'il détecte un certain schéma de « mouvements circulaires ». Lorsque les chercheurs ont réalisé que le poids d'une femelle kākāpō permettait de prédire ses succès de reproduction et de déterminer le sexe de ses petits, ils ont mis au point des stations d'alimentation et de pesée afin de maintenir chaque future mère au-delà de son poids de forme. L'insémination artificielle, pour laquelle le sperme est parfois acheminé par drone afin de garantir une fécondité optimale, est désormais courant. De nombreux œufs sont incubés dans le confort des cabanes des gardes forestiers puis remplacés par des œufs factices juste avant l'éclosion, et les oisillons nés de femelles inexpérimentées sont souvent élevés par des mères plus chevronnées. 

Selon Andrew Digby, ce niveau d'intervention ne peut pas suivre le rythme de la croissance de la population, qui a plus que doublé au cours des dix dernières années, et ce sans compter les oisillons nés cette année. Malgré l'augmentation fulgurante du nombre de kākāpōs, les effectifs affectés à leur conservation sont restés inchangés. Le financement du gouvernement a atteint un plateau puis a diminué ; ainsi, le budget de fonctionnement de l'équipe de conservation dépend désormais d'une société de financement privée et des dons de la population. 

D'un point de vue philosophique, l'équipe tient à prendre du recul pour aider à restaurer le mauri, ou la force vitale, de ces oiseaux. Les membres de la tribu des Ngāi Tahu, une tribu māorie, considèrent les kākāpōs comme un taonga (trésor), et agissent comme des kaitiaki (gardiens), de ces oiseaux. « Il y a une dimension spirituelle pour nous », explique Tāne Davis, représentant de sa tribu dans le cadre du programme de conservation des kākāpōs depuis deux décennies. « Il est de notre responsabilité de préserver cette source de vie, d'éviter qu'elle ne s'éteigne » mais aussi de préserver son « caractère sauvage ».

Les kākāpōs méritent « simplement d'être libres... sans que les humains n'interviennent et ne les manipulent sans cesse », affirme Deidre Vercoe.

Seulement, ce qui était prévu comme un retrait progressif et à long terme de l'aide humaine pourrait bien devoir se transformer en un retrait plus rapide. C'est la question de l'espace qui précipite les choses. En effet, les trois îles exemptes de prédateurs qui abritent les kākāpōs avaient déjà atteint leur capacité maximale avant cette saison de reproduction et « ce n'est pas comme si on pouvait faire apparaître l'un de ces sites par magie », souffle Deidre Vercoe, plaisantant sur le fait que l'on ne peut pas créer une autre île d'un coup de baguette magique. 

L'équipe doit déterminer à quel point ses kākāpōs sont prêts à vivre à l'état sauvage avant que ces oiseaux menacés ne soient réintroduits dans une plus grande partie de leur habitat naturel. 

 

IL NE FAUT PAS CRIER VICTOIRE TROP VITE...

Au cours de ce cycle de reproduction, l'équipe a mené une expérience afin de savoir comment les oiseaux s'en sortaient avec moins d'interventions humaines. « Cela implique de prendre des risques plus importants, de ne pas être là pour s'assurer que chaque oisillon s'en sorte », explique Deidre Vercoe.

Chaque oisillon s'est vu attribuer une note (or, argent, bronze ou craie) en fonction de l'importance de ses gènes pour l'espèce. Certains gènes sont surreprésentés en raison de mâles particulièrement motivés comme Blades, un kākāpō qui a engendré vingt-deux oisillons avant d'être relégué dans une zone réservée aux mâles « célibataires ». Il est crucial de préserver d'autres lignées, les descendants des oiseaux les plus réservés sexuellement, pour la résilience de l'espèce. 

Une mère kākāpō se tient dans son nid avec deux oisillons sur l'île d'Anchor, ou Pukenui ...

Une mère kākāpō se tient dans son nid avec deux oisillons sur l'île d'Anchor, ou Pukenui en māori. 

PHOTOGRAPHIE DE New Zealand Department of Conservation
Mirer les œufs permet de surveiller les embryons de kākāpōs.

Mirer les œufs permet de surveiller les embryons de kākāpōs. 

Photographies de New Zealand Department of Conservation
Gauche: Supérieur:

Une mère kākāpō se tient dans son nid avec deux oisillons sur l'île d'Anchor, ou Pukenui en māori. 

Droite: Fond:

Mirer les œufs permet de surveiller les embryons de kākāpōs. 

Photographies de New Zealand Department of Conservation

Sur l'île de la Morue, les efforts de conservation sont restés inchangés, avec insémination artificielle, incubation assistée, buffets de nourriture pour perroquets destinés aux femelles et contrôles réguliers des nids. C'est à ce moment-là que la plupart des œufs notés or et argent, de haute priorité, ont éclos. 

Mais sur l'île d'Anchor, certains dispositifs de protection ont été retirés. L'équipe ne comptait plus que sur la reproduction naturelle et a laissé les kākāpōs couver leurs œufs eux-mêmes, une entreprise périlleuse en raison de la présence de Procellariiformes, un ordre d'oiseaux marins connus pour envahir les nids. Et, bien que l'équipe ait pour objectif que chaque maman kākāpō n'élève qu'un seul oisillon à la fois, elle a cette année autorisé la présence de deux oisillons par nid. 

Jusqu'à présent, les résultats sont encourageants mais non sans pertes. Selon Andrew Digby, les oisillons sur l'île d'Anchor semblent tout aussi robustes que ceux sur l'île de la Morue, grâce à leurs mères dévouées et à la récolte exceptionnelle de fruits du rimu cette année. Néanmoins, les oiseaux marins ont tué deux oisillons et cassé plusieurs œufs sur l'île de la Morue, une première pour le programme, tandis que sur l'île d'Anchor, plusieurs oisillons sont morts lorsque leur nid a été inondé de manière inattendue. 

Qu'en est-il des poussins « craie » ? Eh bien ils évoluent presque sans intervention humaine. Sur l'île Chalky, les scientifiques ne savaient même pas combien d'œufs avaient éclos au cours des deux premiers mois mais ils savent désormais que les taux d'éclosion ont été excellents. « Le principe même d'une intervention moindre fonctionne vraiment bien », affirme Andrew Digby. 

Mais l'équipe chargée de la conservation des kākāpōs n'est que trop consciente de la fragilité de ses succès. En 2019, un cycle de reproduction prometteur a été anéanti par une épidémie d'une infection fongique appelée aspergillose. La maladie a fini par causer la mort de neuf femelles qui nichaient, d'oisillons et de jeunes oiseaux, un pourcentage considérable de la population à l'époque. 

« Une grande partie de moi n'arrive simplement pas encore à se détendre tant que nous n'avons pas franchi le cap des cent cinquante jours », reconnaît Deidre Vercoe. C'est à ce moment-là que les jeunes kākāpōs deviennent suffisamment indépendants pour être enfin ajoutés au recensement de la population. 

 

DES KĀKĀPŌS ANONYMES 

La première chose à faire après que les oisillons auront quitté le nid sera de trouver un habitat pour les kākāpōs. Il existe des lieux reculés « où l'on pourrait mettre les oiseaux à l'abri », affirme Deidre Vercoe, « mais nous cherchons des lieux où l'on pourrait apprendre comment les réintroduire sur le continent, dans des zones où il y a des risques ».

Selon Andrew Digby, Te Puka-Hereka figure en tête de liste des sites potentiels pour la réintroduction de ces oiseaux, il s'agit de l'île où les mâles « célibataires » où Blades avait été exilé. « Il s'agit d'une étape importante car nous pensons qu'il y a probablement quelques hermines sur cette île et nous n'avons jamais observé de femelles kākāpōs en présence d'hermines ». Les mâles kākāpōs semblent assez grands pour tenir tête à ces prédateurs envahissants, semblables à des belettes. Toutefois, les femelles, plus petites, et les oisillons, laissés dans le nid pendant que leur mère part chercher de la nourriture, seront vulnérables. 

Une autre option consiste en une zone de conservation clôturée sur le continent, où quelques mâles kākāpōs ont été introduits en 2023. Cependant, si les clôtures semblent être efficaces pour empêcher les prédateurs d'entrer, elles ne le sont pas pour retenir les kākāpōs, doués pour grimper : les tentatives acharnées de plusieurs des oiseaux, notamment pour accéder à un mûrier, ont fini par épuiser l'équipe de conservation, qui les a renvoyés sur les îles. 

Selon Deidre Vercoe, les aspirations de l'équipe sont d'avoir des « kākāpōs anonymes », « personne ne sait qui ils sont, qui sont leurs parents, ni quoi que ce soit à propos d'eux ». À la demande des Ngāi Tahu, une partie des oisillons nés cette année ne recevra pas de nom et Andrew Digby indique qu'ils espèrent bientôt pouvoir retirer les sacs de localisation de certains des oiseaux. 

Mais sans GPS, comment l'équipe saura-t-elle si les kākāpōs sont toujours en vie ? Il s'agit d'un véritable défi face à une espèce nocturne si habilement camouflée. Les kākāpōs sont des champions du cache-cache : plusieurs oiseaux du programme de reproduction ont disparu pendant des années voire parfois pendant plusieurs décennies, avant de réapparaître plus tard. Le record actuel est détenu par Rangi, qui s'est caché de l'équipe de conservation pendant vingt-et-un ans après une panne de son émetteur. L'équipe prévoit des contrôles occasionnels à l'aide de drones thermiques ou de surveillance par ADN environnemental, une technique utilisant des traces d'ADN laissées dans l'air, dans l'eau ou sur le sol pour détecter la présence d'une espèce. 

« Dans mon idéal, nous irions sur une île abritant des kākāpōs tous les cinq ans, nous marcherions pour prélever des échantillons de sol et cela nous permettrait d'estimer approximativement le nombre de kākāpōs qui s'y trouvent », explique Andrew Digby.

En attendant ce jour, les gardiens des kākāpōs font de leur mieux pour se retirer peu à peu, mais ce changement de mentalité n'est pas facile. Un oiseau sur l'île Chalky a fait son nid au bord d'une falaise de 60 mètres de haut. « Nous craignons beaucoup que ses petits, lorsqu'ils prendront leur envol, ne tombent » a rapporté Andrew Digby en avril. « Nous devons peut-être simplement laisser la nature suivre son cours ». 

Au début du mois de mai, le destin de l'oisillon avait été scellé. Après « un long débat » sur les avantages d'une approche passive, Andrew Digby explique que les gardes forestiers chargés des kākāpōs ont creusé un tunnel pour créer une nouvelle entrée dans le nid. À l'intérieur se trouvait un œuf stérile et un oisillon particulièrement en chair. Grâce aux journées de creusage des gardes, cet oisillon pourrait engendrer de nouvelles générations de kākāpōs pour les quatre-vingts prochaines années. 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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