La fonte de la banquise menace le refuge des baleines boréales
Des baleines boréales ont échappé à l’extinction en se cachant des chasseurs sous la glace. Le changement climatique fait aujourd'hui disparaître ce refuge.

Un groupe de baleines franches boréales (Balaena mysticetus) nage ensemble dans les eaux peu profondes. Elles utilisent la banquise arctique comme un refuge naturel, comptant depuis toujours sur sa présence pour échapper aux chasseurs et éviter le trafic maritime.
Un groupe de baleines franches boréales (Balaena mysticetus) nage ensemble dans les eaux peu profondes. Elles utilisent la banquise arctique comme un refuge naturel, comptant depuis toujours sur sa présence pour échapper aux chasseurs et éviter le trafic maritime.
Du 17e au début du 20e siècle, des milliers de navires ont sillonné les eaux de l'océan Arctique. Ils chassaient les baleines boréales (Balaena mysticetus), poursuivant ces gentils géants à travers les eaux glaciales.
Les baleiniers chassaient les baleines boréales afin de vendre leur graisse, qui servait à éclairer des usines et à lubrifier les machines. Ils vendaient leurs fanons, les brosses rigides qui filtrent la nourriture dans la bouche des baleines, pour rigidifier les corsets. Les baleiniers ont abattu plus de 250 000 animaux entre 1530 et 1914 et ces baleines ont été chassées jusqu'à frôler l'extinction.
Certaines baleines ont néanmoins réussi à trouver des refuges, des endroits suffisamment glacés pour garder les chasseurs à distance. Selon une étude récente, ces refuges ont permis de sauver leurs populations pour l'avenir.
Dans une étude parue dans PNAS, des scientifiques ont reconstitué plus de 700 expéditions de chasse à la baleine entre 1700 et 1900 et ont découvert que les baleines évitaient les chasseurs en se réfugiant, l'été, dans des zones recouvertes de glace que les baleiniers ne pouvaient pas percer.
Plus tard, la chasse commerciale à la baleine boréale a été interdite et ces animaux gigantesques, aussi longs qu'un immeuble de quatre étages et demi, ont été officiellement protégés en 1931. Leurs populations se sont depuis rétablies.
« Les dernières estimations indiquent que la population a presque quadruplé depuis 1978 et qu'elle pourrait avoir atteint, voire dépassé, l'effectif d'avant le début de la chasse commerciale à la baleine », explique Angela Szesciorka, écologiste spécialiste des mammifères marins au Pacific Northwest National Laboratory à Seattle, dans l'État de Washington.
La chasse à la baleine a disparu mais les baleines boréales sont confrontées à de nouvelles menaces. Le changement climatique fait fondre la banquise qui leur servait autrefois de refuge, tandis que de grands navires sillonnent de plus en plus les eaux de l'Arctique. Chacun de ces facteurs menace les longues migrations des baleines qui commencent au printemps. Aujourd'hui, à nouveau à cause de l'Homme, les baleines boréales risquent de se retrouver sans refuge.
OÙ LES BALEINES BORÉALES MIGRENT-ELLES ?
La baleine boréale passe toute sa vie, qui peut dépasser les 200 ans (la plus longue de tous les mammifères), dans les eaux arctiques. Quatre groupes de baleines boréales vivent dans les régions arctiques et subarctiques : les populations des mers de Béring, des Tchouktches et de Beaufort, de l'est du Canada et de l'ouest du Groenland, de l'est du Groenland, du Svalbard et de la mer de Barents, et de la mer d'Okhotsk.
Le groupe des mers de Béring, des Tchouktches et de Beaufort est de loin le plus important, avec plus de 17 000 baleines. Au printemps, elles migrent en passant par le détroit de Béring entre le Canada et la Russie, se dirigeant vers le nord sur environ 1 500 kilomètres, puis reviennent vers le sud à l'automne.
Le groupe de l'est du Canada et de l'ouest du Groenland compte aujourd'hui environ 11 000 baleines. Comme son nom le suggère, ce groupe parcourt plus de 2 700 kilomètres vers l'extrême nord de l'est du Canada en été, et revient dans l'est du Groenland en automne. Les deux dernières populations ne comptent chacune que quelques centaines de baleines.
Les baleines boréales suivent la banquise, se dirigeant vers le nord à mesure que la glace commence à s'affiner et à craquer. Les baleines suivent les ouvertures dans la glace à la recherche de nourriture.
Lorsque la chasse était à son apogée, certaines baleines ont trouvé refuge en dessous de la banquise épaisse où les baleiniers ne pouvaient pas aller, explique Nicholas Freymueller, biologiste spécialisé en biologie de la conservation à l'université d'Adélaïde en Australie. Ses collègues et lui ont reconstitué les résultats de plus de 700 expéditions de chasse à la baleine, couvrant 72 000 jours de chasse, afin de déterminer exactement où les baleines avaient été tuées.
Selon Nicholas Freymueller, les populations de baleines de l'est du Canada et de la mer du Béring au large des côtes de l'Alaska ont peut-être pu se rétablir car elles disposaient de plus de refuges. Mais le groupe de l'est du Groenland, du Svalbard et de la mer de Barents a été chassé pendant plusieurs siècles de plus que les autres, tandis que les baleines du groupe de la mer d'Okhotsk ne disposaient que de peu de banquise derrière laquelle se cacher lorsque des baleiniers venaient les chasser. Cela pourrait expliquer pourquoi leurs populations restent si peu nombreuses, explique-t-il.

Dans leurs zones d'alimentation estivales, les baleines trouvent d'immenses populations de minuscules invertébrés, notamment des krills, de petits animaux ressemblant à des crevettes, et des copépodes, de petits crustacés. Elles ouvrent leur bouche, qui peut atteindre un tiers de la longueur de leur corps, aspirent de l'eau pleine de nourriture, puis la filtrent à travers leurs fanons épais.
Toutefois, ce schéma migratoire est en train de changer. Dans une étude de 2024, Angela Szesciorka et ses collègues ont utilisé des enregistrements sonores afin de suivre les déplacements des baleines boréales. Ces dernières, en particulier le groupe des mers de Béring, des Tchouktches et de Beaufort, chantent en continu lorsqu'elles migrent vers le nord en passant par le détroit de Béring, ce passage étroit de 85 kilomètres de large qui sépare l'Alaska de la Russie. « C'était parfait car l'hydrophone situé juste au nord du détroit de Béring pouvait capter les vocalisations de tout animal passant par là », explique Angela Szesciorka.
Les chercheurs ont révélé qu'entre 2008 et 2022, les baleines boréales ont modifié leurs habitudes migratoires. Elles ont commencé à se diriger vers le sud pour l'hiver quarante-cinq jours plus tard. Certaines ont également passé plus de temps dans les mers des Tchouktches et de Beaufort, ce qui pourrait indiquer que ces zones contiennent plus de nourriture. Et l'hiver, certaines baleines ne passent plus par le détroit de Béring, préférant rester juste au nord, dans la mer des Tchouktches.
Selon Angela Szesciorka, ce changement est dû au déclin de la banquise provoqué par le changement climatique. « En raison du déclin de la banquise en hiver, les baleines restent plus au nord », explique-t-elle. « La superficie minimale de la banquise a diminué de 13 % par décennie depuis 1979 et son volume a diminué de 63 % depuis 1982. L'Arctique subit des changements très rapides ».
LES MENACES D'UN OCÉAN ANIMÉ ET BRUYANT
Les baleiniers ont disparu mais la circulation maritime s'intensifie dans l'Arctique.
Le changement climatique réduit la couche de glace sur l'océan et, plus il y a d'océan à découvert, plus il y a de bateaux. « On observe une augmentation massive du trafic maritime de gros navires » indique Morgan Martin, exploratrice National Geographic et bioacousticienne spécialisée en mammifères marins au Bureau of Ocean Energy Management en Virginie. « Il y a du trafic maritime partout ».
Une partie de ce trafic emprunte le détroit de Béring et, grâce au déclin de la banquise, les bateaux peuvent utiliser le détroit 20 % plus souvent chaque année, selon Angela Szesciorka. « Le trafic a plus que doublé entre 2013 et 2022 ». Ces grands pétroliers, qui peuvent mesurer jusqu'à 400 mètres de long, paraissent gigantesques face à une baleine de 16 mètres.
La multiplication du nombre de bateaux augmente le risque de collision entre navires et baleines et, jusqu'à présent, Morgan Martin a constaté que les baleines n'ont pas tendance à éviter ces navires. Morgan Martin et d'autres scientifiques craignent qu'avec l'augmentation du nombre de bateaux, les baleines boréales ne subissent le même sort que la baleine franche de l'Atlantique nord (Eubalaena glacialis), à laquelle elles sont étroitement apparentées et pour laquelle les collisions avec des bateaux représentent la principale cause de mortalité.
Les hélices des bateaux couvrent également le chant des baleines, constituant une menace supplémentaire pour leur survie. Les baleines boréales chantent souvent et leur chant est grave, avec des fréquences qui se situent majoritairement en dessous d'un kilohertz. « Les mysticètes utilisent principalement cette bande de fréquences pour émettre des sons et se localiser les unes les autres » souligne Morgan Martin.
Mais au cours des dernières décennies, les baleines boréales sont passées d'un océan calme à une discothèque bruyante dans laquelle il est difficile de s'entendre chanter. Les bateaux qui passent émettent des bruits dans la même gamme de fréquences (autour de 1 kilohertz) que celle utilisée par les baleines boréales, ce qui accroît le niveau sonore de l’océan. Celui-ci « augmente de quelques décibels en moyenne tous les dix ans » affirme Morgan Martin. « Cela peut entraîner ce que l'on appelle un "masquage acoustique" », lorsqu'un son empêche d'en entendre un autre. Le bruit rend plus difficile pour les baleines de se repérer les unes les autres et de rester à l'affût des orques, leur principal prédateur.
CONTINUER DE NAGER...
Aujourd'hui, la plupart des gens « chassent » les baleines lors de croisières d'observation. Mais certains groupes inuits sont autorisés à les chasser de manière durable à des fins de subsistance et leur connaissance de ces animaux est essentielle à la fois pour le succès de la chasse et pour leur conservation. « Les communautés autochtones qui dépendent des baleines boréales pour leur subsistance nutritionnelle, culturelle et spirituelle connaissent parfaitement les déplacements de ces animaux » indique Angela Szesciorka. « De nombreuses communautés qui vivent et travaillent sur la glace et sur l'eau sont souvent les premières à remarquer des changements dans leurs déplacements et leur comportement ».
De plus en plus de scientifiques écoutent donc ce que les communautés inuites ont à dire et installent plus de microphones dans l'eau pour écouter les baleines. Cela pourrait leur permettre de mieux comprendre où et quand les animaux se déplacent, et comment ces déplacements évoluent au fur et à mesure que la banquise fond et que le trafic maritime s'intensifie.
Si la banquise continue de fondre, les baleines boréales pourraient bien se retrouver privées du refuge qui les a sauvées, selon la dernière étude de Nicholas Freymueller. « D'un point de vue purement climatique, les perspectives ne sont pas bonnes : nous savons que la superficie des habitats propices dans l'ensemble de l'Arctique devrait diminuer de 64 à 75 % selon les estimations, pour des émissions de carbone modérées à importantes » rappelle-t-il.
Et bien que deux populations de baleines boréales se portent bien actuellement, les deux autres restent menacées. Toute pression supplémentaire, du changement climatique à l'augmentation du trafic maritime, pourrait rendre leur vie un peu plus difficile.
Selon Nicholas Freymueller, l'extinction d'une espèce ou d'une population ne se résume pas à la mort du dernier animal. « Il vaut mieux considérer l'extinction comme un parcours, un processus et des facteurs qui, on le sait, engagent les espèces sur cette voie souvent des siècles, voire des millénaires, avant que la dernière population ne s'éteigne ». D'autres activités humaines pourraient achever ce que la chasse à la baleine a initié.
Mais il est possible que les baleines boréales soient suffisamment sensibles au bruit pour se déplacer encore une fois, cette fois-ci hors des voies de navigation. Morgan Martin espère pouvoir les écouter pour le découvrir.
« Soit elles vont suivre la même voie que la baleine franche de l'Atlantique nord et cela va très mal se terminer pour elles », suppose-t-elle, « soit elles vont se montrer très sensibles au bruit, comme nous le pensons, et elles essaieront alors probablement de rester bien à l'écart avant même que le navire ne s'approche d'elles. Ce serait le meilleur scénario pour tout le monde ».
Bethany Brookshire est journaliste scientifique récompensée et autrice du livre Pests : How Humans Create Animal Villains. On a pu la lire dans Scientific American, le New York Times, National Geographic, The Atlanic, entre autres parutions.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
