En Argentine, les chiens viennent au secours des pumas

Dans le nord-est de l’Argentine, des scientifiques utilisent des chiens pour flairer la présence de différents carnivores des forêts, afin de mieux les protéger dans un territoire morcelé par les activités humaines.

De Julie Lacaze
La fille presque adulte de Sarmiento est un félin particulièrement curieux. Elle a souvent approché le photographe Ingo Arndt - de manière non menaçante - et s'est une fois couchée pour dormir à quelques mètres de lui. Peu de temps après la prise de ce portrait, la petite a été blessée dans une bagarre et a perdu son œil droit.

Des chercheurs de l’université Washington à Saint Louis ont eu du flair. Ils ont dressé des retrievers de la baie de Chesapeake, une race de chien des États-Unis, pour repérer les excréments de différents carnivores qui peuplent les forêts du Haut Paraná, dans la province de Misiones (nord-est de l’Argentine). Parmi lesquelles les pumas. La méthode s’est avérée efficace pour comptabiliser les espèces sur un territoire de plus en plus fragmenté, et pour mettre en place des mesures de protection adaptées (lire aussi notre article sur la protection des pumas en Patagonie chilienne.)

Selon les auteurs de l’étude, publiée dans la revue Plos-One en août 2017, 50 % des forêts de la région ne sont pas protégées. En conséquence, une mosaïque de cultures morcèlent l’espace sauvage : champs, pâturages, etc. Or, beaucoup de carnivores se déplacent sur de grandes distances pour couvrir leurs besoins alimentaires. Sur leur route, les pumas sont victimes des éleveurs, qui les abattent pour protéger leur troupeau. 

Un chien retriever de la baie de Chesapeake a été entraîné à renifler des excréments d’animaux après avoir été sauvé par la Humane Society, l’équivalent de la SPA aux États-Unis.

Pour inverser la tendance, les chercheurs ont mené trois grandes campagnes de recensement, entre 2009 et 2013, en utilisant une méthode nouvelle pour pister les animaux : le chien renifleur. En tout, ils ont parcouru 1 142,9 km sur les 198 routes qui traversent la forêt. Ils ont ainsi pu effectuer des prélèvements sur 917 excréments, qui ont fait l’objet d’analyses ADN. Résultat : sur les 761 échantillons identifiables, la moitié était des chats-tachetés (Leopardus tigrinus), 111 des ocelots, 63 des jaguars (Panthera onca), 59 des pumas (Puma concolor) et 34 des chiens des buissons (Speothos venaticus) ; plus de 176 génotypes provenaient de mêmes individus ; et les sexes ont également pu être attribués. Toutes ces informations génétiques étaient jusqu’alors impossibles à obtenir avec les techniques de recensement traditionnelles.

Karen DeMatteo, auteure principale de l’étude, et un garde de la réserve de la Biosfera Yaboti dans la province de Misiones, en Argentine, collectent des excréments de carnivores pour effectuer un test ADN.

Lors des missions de comptage de la faune, les chercheurs utilisent habituellement des pièges photographiques. Mais ces systèmes repèrent exclusivement des animaux de tailles équivalentes. Au contraire, l’identification olfactive, par les chiens, permet un travail multi-espèce, en simultané. En étudiant exclusivement la répartition des jaguars, l’animal le plus menacé de l’étude, les chercheurs auraient proposé un plan de protection faisant perdre 30 % de l’habitat des quatre autres espèces recensées. Autre avantage : les retrievers de la baie de Chesapeake peuvent couvrir une très grande zone, sans perturber l’écosystème, et progresser sur des terrains accidentés, là où aucun homme ne peut s’aventurer. Sans oublier le gain de temps : plus besoin de revenir régulièrement sur le terrain pour récolter les données.

Grâce à ces informations et à un logiciel de cartographie, l’équipe a donc pu croiser les besoins des cinq espèces et proposer d’installer des corridors biologiques dans les espaces les plus pertinents. Tout en s’assurant de la faisabilité du projet, en intégrant les attentes des différents propriétaires terriens. Cette technique de suivi multi-espèce par chien renifleur ouvre donc de nouvelles perspectives dans le cadre des missions de recensement de la faune sauvage, en offrant un moyen rapide et efficace pour concevoir des modèles de protection qui peuvent bénéficier à un maximum d’espèces. 

La National Geographic Society a financé une partie des recherches de l'auteure de l'étude, Karen deMatteo.

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