Quand la pêche force les poissons à changer de sexe
Lorsqu’un rason mâle est pêché en mer, une femelle est contrainte de changer de sexe trop tôt. Selon les scientifiques, cela pourrait avoir des répercussions importantes sur leur ADN.

Un rason (Xyrichtys novacula) chasse dans un herbier marin au large des îles Canaries.
Un rason (Xyrichtys novacula) chasse dans un herbier marin au large des îles Canaries.
Chaque rason (Xyrichtys novacula) naît femelle et défend son propre petit territoire sur les fonds marins de l'océan Atlantique ou de la mer Méditerranée, où elle chasse la crevette et se cache dans le sable la nuit pour dormir. Toutefois, si elle survit assez longtemps, elle finira par devenir un mâle qui défendra le territoire de plusieurs femelles avec lesquelles il s'accouplera désormais.
Ce fonctionnement offre aux femelles protection, structure et stabilité, et réduit les conflits internes au sein du groupe puisque le mâle rappelle régulièrement à tous les membres qui est le chef, empêchant ainsi les femelles de changer de sexe trop tôt.
Mais les rasons sont confrontés à un gros problème : « quand la saison de pêche s'ouvre, c'est la ruée », explique Margarida Barceló-Serra, du Mediterranean Institute of Advanced Studies sur l'île de Majorque, en Espagne. « Les familles partent à leur recherche et tout le monde veut les manger ».
Autour des îles Baléares, par exemple, ces poissons sont très prisés. Leur pêche n'y est plus autorisée pendant la saison de reproduction estivale.
Seulement, à partir du 1er septembre, leur pêche est autorisée et les prix peuvent rivaliser avec ceux du homard. Dans certaines régions, jusqu'à 60 % des rasons sont capturés en seulement quelques jours. Ces poissons ont particulièrement tendance à s'approcher de tout ce qui bouge. Ainsi, dès qu'un hameçon apparaît, le mâle dominant, le plus gros poisson du groupe, s'en empare souvent immédiatement et finit dans un seau sur le pont au lieu de défendre son groupe de femelles. Cela signifie que les jeunes femelles changent souvent de sexe prématurément, alors qu'elles sont encore relativement petites.
MAUVAISE NOUVELLE POUR LES JEUNES POISSONS
Une étude menée par Margarida Barceló-Serra et publiée dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society B a révélé que, dans les zones protégées où la pêche est totalement interdite, les rasons mesurent en moyenne 17,40 centimètres de long et ont environ quatre ans. En revanche, dans les zones où la pêche est intensive, leur longueur moyenne était inférieure d'environ 2,5 centimètres et leur âge moyen était d'environ deux ans.
Selon Margarida Barceló-Serra, c'est une mauvaise nouvelle pour les poissons car les femelles plus grandes produisent beaucoup plus d'œufs que les plus petites. « Chaque année supplémentaire passée en tant que femelle de grande taille se traduit par une progéniture beaucoup plus nombreuse. Le changement de sexe précoce n'est donc pas bénéfique pour elles ».
En analysant l'ADN prélevé sur les nageoires de 120 individus, l'équipe de recherche a découvert que la pêche intensive pouvait également avoir d'autres répercussions. Kees van Oers, de l'Institut néerlandais d'écologie, et son équipe ont mené une analyse ADN comparant les poissons provenant de trois réserves marines où la pêche est interdite à ceux provenant de trois zones où la pêche est autorisée. « Nous avons identifié près de 300 différences au niveau des marques chimiques de l'ADN qui ne semblent pas résulter d'une différence de l'âge moyen », explique-t-il. « Et plusieurs d'entre elles pourraient affecter l'activité génétique ».
Les rasons provenant des zones exploitées et des réserves présentaient des variations au niveau de gènes connus pour influencer, chez d'autres poissons, des processus tels que l'utilisation de l'énergie, l'excitabilité des cellules nerveuses et la régulation du système immunitaire. On peut imaginer que ces variations soient dues au stress provoqué par la disparition des mâles. « Des travaux supplémentaires sont toutefois nécessaires pour déterminer le rôle de ces gènes chez cette espèce », précise Kees van Oers.
Les différences d'ADN entre les populations sont minimes et ne concernent qu'une infime fraction de l'ADN des poissons, selon Soojin Yi, de l'université de Californie à Santa Barbara (UCSB), qui a étudié des phénomènes similaires chez d'autres espèces mais n'a pas participé à cette recherche. « Je trouve ces résultats intéressants mais les preuves ne sont pas encore suffisamment solides pour tirer des conclusions définitives », affirme-t-elle.
Pour l'instant, le message le plus important est peut-être que la pêche peut avoir des répercussions significatives, non seulement sur la taille des populations, mais également sur la vie et le corps des poissons survivants. « C'est une découverte fascinante », affirme Malin Pinsky, de l'université de Californie à Santa Cruz (UCSC), qui étudie les variations génétiques au sein des populations de poissons mais qui n'a pas participé à l'étude. « Je ne suis pas surpris que des changements environnementaux majeurs, tels que ceux provoqués par la pêche, puissent affecter l'ADN de cette manière ». Il ajoute toutefois que « cette étude ouvre la voie à de nouveaux axes de recherche importants pour comprendre pourquoi la pêche a cet effet ».
UN ESPOIR POUR LES POISSONS
Cette nouvelle étude suggère que le modèle des réserves des Baléares, où la pêche est interdite toute l'année, porte ses fruits. « La population de ces réserves est plus diversifiée mais génétiquement très similaire à celle des zones exploitées », explique Margarida Barceló-Serra. Cela s'explique par la manière dont les rasons se reproduisent : les mâles et les femelles libèrent simultanément leur sperme et leurs œufs, qui sont fécondés dans l'eau puis dérivent pendant des semaines avant que les petits poissons ne s'installent quelque part. Cela signifie qu'une population saine dans une réserve peut également repeupler d'autres zones.
L'existence de ces populations qui ne font l'objet d'aucune pêche, ce qui permet aux femelles de grandir davantage avant de changer de sexe et aux grands mâles de rivaliser pour la domination, pourrait également résoudre un autre problème. Dans les zones exploitées, les gènes qui pourraient s'avérer les plus importants pour remplir le rôle crucial des mâles ne sont plus régulièrement « testés » par la sélection naturelle, car la plupart des mâles meurent jeunes. Cela signifie qu'ils risquent de perdre leur utilité au fil du temps, à mesure que les mâles les plus vigoureux continuent d'être capturés.
Dans les réserves, en revanche, les mâles ne sont pratiquement jamais capturés et peuvent ainsi exprimer toute la gamme de leur comportement naturel, ce qui leur permet de tester leur force les uns par rapport aux autres, et les plus aptes produisent le plus de descendants. Lorsque ces mâles fécondent les œufs des femelles qu'ils ont soigneusement protégées, ceux-ci dérivent au gré des courants marins pendant environ un mois et bon nombre des larves qui en émergent s'installent également dans des zones de pêche.
« J'adore ces petits poissons », indique Enric Sala, directeur du projet Pristine Seas, de National Geographic, qui est né près de là, à Gérone, sur la côte espagnole. « Cette étude révèle que les aires marines protégées ne se contentent pas de permettre aux poissons de grandir et de se reproduire davantage. Ce sont de véritables réservoirs génétiques qui protègent l'ensemble des outils moléculaires dont les poissons ont besoin pour s'adapter et survivre ».
Selon Margarida Barceló-Serra, les pêcheurs amateurs des îles Baléares constatent qu'ils ne capturent plus autant de rasons qu'auparavant et que les poissons qu'ils capturent sont plus petits que ceux des décennies passées. « Les gens sont très préoccupés par la préservation de cette espèce », affirme-t-elle. « Ils veulent continuer à pêcher ». Pour les rasons, cela pourrait être à double tranchant.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
