Un grand requin blanc a été filmé dans l’un des derniers refuges méditerranéens

La zone maritime entre l’Italie et la Tunisie serait l’un des derniers bastions du grand requin blanc en Méditerranée, une espèce en danger critique d’extinction.

De Asia London Palomba
Publication 13 août 2026, 09:08 CEST
Alors qu'ils retiraient des filets de pêche abandonnés d'une épave submergée, des plongeurs ont récemment aperçu ...

Alors qu'ils retiraient des filets de pêche abandonnés d'une épave submergée, des plongeurs ont récemment aperçu un grand requin blanc (Carcharodon carcharias) nageant dans la mer Méditerranée. 

PHOTOGRAPHIE DE Derk Remmers, Ghost Diving, Healthy Seas

Alors qu'ils retiraient des filets de pêche abandonnés d'une épave submergée, des plongeurs ont récemment aperçu un grand requin blanc (Carcharodon carcharias) nageant dans la mer Méditerranée. 

PHOTOGRAPHIE DE Derk Remmers, Ghost Diving, Healthy Seas

C'est à la mi-mai, à près de 80 kilomètres au large, dans le canal de Sicile, que Derk Remmers a croisé de manière inattendue un énorme grand requin blanc (Carcharodon carcharias). 

Derk Remmers plongeait à environ 60 mètres en dessous de la surface dans le cadre d'une mission consistant à retirer les filets de pêche abandonnés. Environ trois minutes après le début de la plongée, un grand requin blanc de près de 4 mètres a surgi des profondeurs. 

Le cœur battant, le plongeur s'est empressé d'allumer sa caméra. Sur la vidéo, on aperçoit un requin passer à proximité, à environ 3 mètres selon les estimations de Derk Remmers, avant de s'éloigner dans les eaux bleues opaques. Il s'agit de la première vidéo sous-marine d'un grand requin blanc mâle adulte en Méditerranée. 

Rares images d'un grand requin blanc en Méditerranée
Les plongeurs estiment que le grand requin blanc qu'ils ont aperçu mesurait environ 4 mètres de long.

« Ma première pensée a été : "il faut que j'allume la caméra sinon personne ne nous croira". Je sentais mes doigts trembler », raconte-t-il. « Il passait juste par là et semblait aussi surpris par cette rencontre que nous l'étions ». 

Cette vidéo est un document rare sur une « population fantôme » insaisissable de grands requins blancs qui ont élu domicile dans ces eaux méditerranéennes tempérées et très fréquentées. Autrefois très nombreux dans la région, ces prédateurs ont vu leurs effectifs diminuer considérablement au cours du siècle dernier. Dans cette région, les requins sont confrontés à la perte de leur habitat, se retrouvent accidentellement pris dans des filets ou accrochés à des hameçons par les pêcheurs, et sont en concurrence avec les grands navires de pêche pour les mêmes proies. Cependant, comme ces requins sont insaisissables et rarement observés, il est difficile de quantifier avec précision leur nombre actuel. 

Pour les chercheurs, la vidéo du grand requin blanc est « importante car elle constitue une pièce du puzzle, notamment car des observations comme celle-ci nous indiquent que l'espèce est toujours présente dans la région malgré le déclin important enregistré ces dernières années », explique Alessandro De Maddalena, ancien professeur de zoologie des vertébrés à l'université de Milan-Bicocca et aujourd'hui expert indépendant spécialisé dans les grands requins blancs en Méditerranée. 

 

LA LONGUE HISTOIRE DES GRANDS REQUINS BLANCS EN MÉDITERRANÉE

Une étude génétique menée par l'université de Bologne en 2020 a révélé que les grands requins blancs de la Méditerranée constituent une population génétiquement distincte, isolée des autres populations de grands requins blancs pendant environ 3,2 millions d'années, soit depuis le Pliocène. 

En analysant l'ADN mitochondrial provenant de restes de requins retrouvés au cours des 200 dernières années, les chercheurs ont découvert que les requins de la région sont plus étroitement liés aux populations du Pacifique qu'à celles de l'Atlantique. On ignore comment cette espèce est arrivée dans la région mais l'étude suggère que les requins blancs du Pacifique auraient traversé l'Atlantique pour rejoindre la Méditerranée par un ancien passage océanique connu sous le nom de Central American seaway. 

L'étude indique également que, dans la Méditerranée, les grands requins blancs partagent de nombreux traits génétiques. Cela signifie que la population méditerranéenne est particulièrement sensible aux changements environnementaux et aux menaces d'origine humaine car elle est moins capable de s'adapter. 

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Le site de cette épave se trouve dans le canal de Sicile, une région considérée comme ...

Le site de cette épave se trouve dans le canal de Sicile, une région considérée comme l'une des dernières zones de reproduction des grands requins blancs de Méditerranée. 

PHOTOGRAPHIE DE Credit Derk Remmers, Ghost Diving, Healthy Seas

Le site de cette épave se trouve dans le canal de Sicile, une région considérée comme l'une des dernières zones de reproduction des grands requins blancs de Méditerranée. 

PHOTOGRAPHIE DE Credit Derk Remmers, Ghost Diving, Healthy Seas

Les vestiges archéologiques suggèrent que les humains observaient déjà des requins en Méditerranée il y a plusieurs milliers d'années. Une fresque à Pompéi, par exemple, représente des roussettes (Scyliorhinidae). Mais la première mention des grands requins blancs en Méditerranée provient des écrits du médecin français Guillaume Rondelet. 

En 1554, il écrit au sujet d'un requin d'une taille énorme pêché au large de Marseille dont l'estomac contenait une armure complète. Une illustration de ce requin, que Guillaume Rondelet baptisa De Lamia, un démon de la mythologie grecque qui dévorait les enfants, fut publiée aux côtés de plus de 200 représentations d'autres animaux aquatiques dans son encyclopédie marine Libri de piscibus marinis

Au 19e siècle, l'espèce était considérée comme une menace pour l'Homme et faisait l'objet d'une chasse intensive dans la région. Entre 1872 et 1905, le gouvernement de la Marine de guerre impériale et royale austro-hongroise offrait des récompenses financières aux pêcheurs pour chaque grand requin blanc capturé. 

Alessandro De Maddalena a découvert dans le cadre de ses recherches que rien qu'entre 1872 et 1882, vingt et un grands requins blancs furent capturés. C'est également au cours de cette période que l'un des plus grands requins du monde fut capturé : un grand requin blanc femelle de près de 5,5 mètres pêché au large des côtes croates en 1906. Surnommée Carlotta, elle est aujourd'hui conservée au musée d'histoire naturelle de Trieste ; c'est le plus imposant grand requin blanc empaillé du monde. 

 

MENACES MODERNES, CONSERVATION MODERNE

La population méditerranéenne de grands requins blancs fait partie des dizaines d'espèces marines dont la capture et la vente sont interdites par un traité des Nations Unies. Malgré cette interdiction, les grands requins blancs sont encore parfois capturés illégalement et exposés sur les marchés aux poissons dans certains pays d'Afrique du Nord

À l'échelle mondiale, le grand requin blanc est classé comme vulnérable par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) mais la population méditerranéenne est considérée comme en danger critique d'extinction. Les chercheurs estiment que cette population méditerranéenne est désormais au bord de l'extinction. 

Mais lorsqu'il s'agit d'évaluer avec précision le nombre de grands requins blancs dans la région, les données sont très rares. 

Selon Alessandro De Maddalena, pour connaître le nombre exact de grands requins blancs présents ici, il faudrait équiper chaque requin d'une balise GPS et mettre en place un programme de photo-identification à grande échelle dans tous les pays qui bordent la Méditerranée, deux initiatives qui n'existent pas à l'heure actuelle. 

Alessandro De Maddalena est le créateur de la banque de données italienne sur le grand requin blanc, un projet en cours visant à répertorier toutes les observations de grands requins blancs en Méditerranée depuis le Moyen Âge. Par souci de protéger une espèce très critiquée, il garde sa base de données privée. Il l'enrichit en étudiant des spécimens conservés dans des musées et dans des collections privées, en se rendant sur les marchés aux poissons, en passant au crible les archives historiques et les œuvres d'art et en collaborant avec des chercheurs, des pêcheurs, des plongeurs et des particuliers. Il indique qu'elle compte actuellement plus de 700 entrées. 

Un grand requin blanc a été aperçu en Méditerranée
Le grand requin blanc a été aperçu par des plongeurs qui retiraient des filets de pêche abandonnés d'une épave immergée. Ces filets peuvent piéger ou étrangler des animaux marins tels que les requins et les tortues.

Les observations d'animaux vivants sont rares, espacées et pas toujours précises, ce qui entrave encore davantage les recherches sur le requin blanc dans la région. Les jeunes grands requins blancs peuvent être confondus avec des requins mako (Isurus oxyrinchus), également considérés comme étant en danger critique d'extinction dans la région, et vice versa

« Les informations dont nous disposons proviennent en grande partie de données éparses issues d'interactions avec la pêche et d'observations de surface, ce qui empêche une évaluation précise de la structure et de la répartition de la population et limite notre compréhension de l'espèce dans un contexte écologique », explique Carlo Cattano, chercheur au Centre marin de Sicile de la Stazione Zoologica Anton Dohrn à Palerme, en Italie. 

Une étude de 2019 a estimé que la population de grands requins blancs dans la région avait diminué de 61 % depuis la seconde moitié du 20e siècle. 

« Je pense qu'il ne reste tout au plus que quelques centaines d'individus dans toute la Méditerranée », affirme Alessandro De Maddalena. Bien qu'il soit difficile à quantifier, « le déclin de l'espèce a probablement dépassé les 90 % au cours du siècle dernier », estime-t-il. 

On recense actuellement quarante-huit espèces de requins dans la Méditerranée, et environ la moitié d'entre elles sont classées par l'UICN comme vulnérables, en danger ou en danger critique d'extinction. 

Si les grands requins blancs dans la région sont connus pour se nourrir de mammifères marins et de gros poissons pélagiques tels que le thon rouge de Méditerranée (Thunnus thynnus), ils s'attaquent également à des espèces plus petites de requins et de raies. Selon Alessandro De Maddalena, il est donc également essentiel de mettre en place des mesures de protection efficaces pour les autres requins de la région afin de préserver la population locale de grands requins blancs. 

 

LE DERNIER BASTION RESTANT

Lorsqu'il a filmé cette vidéo d'un grand requin blanc, Derk Remmers participait à une mission bénévole dans le canal de Sicile avec un groupe de plongeurs issus d'associations à but non lucratif, notamment Healthy Seas Foundation, Ghost Diving et Society for Documentation of Submerged Sites, visant à retirer les filets abandonnés par des bateaux de pêche, communément appelés « filets fantômes ». Les plongeurs nettoyaient ces déchets sur une épave submergée afin d'éviter que des animaux marins tels que des requins, des poissons et des tortues ne se retrouvent pris dans ces filets. 

Cette zone riche en biodiversité serait une zone de reproduction pour les grands requins blancs et l'un des derniers bastions de la population. Le canal constitue également une zone clé pour d'autres espèces de requins dans la région et se situe le long des routes migratoires de grands poissons pélagiques comme le thon rouge de Méditerranée, l'une des principales sources d'alimentation des grands requins blancs de Méditerranée. « Des femelles [gestantes], ainsi que des individus jeunes et adultes des deux sexes ont été observés entre la Sicile, la Tunisie et la Libye », explique Carlo Cattano. 

La mer Adriatique orientale, en particulier les eaux bordant la Croatie, et le golfe d'Edremit en Turquie seraient également des zones de reproduction. 

Si cette rencontre rare peut être un signe d'espoir, il reste encore beaucoup à faire pour que la population de grands requins blancs se rétablisse. Les scientifiques et les défenseurs de l'environnement affirment que les lois protégeant les espèces doivent être appliquées dans tous les pays méditerranéens et ils souhaitent que certaines méthodes de pêche, comme l'utilisation de palangres, soient interdites. 

« Mieux comprendre les habitats essentiels, identifier les zones clés et clarifier les schémas comportementaux de l'espèce faciliterait grandement l'efficacité des mesures de conservation et les futurs efforts de recherche dans la région », affirme Carlo Cattano. 

Carlo Cattano fait partie des chercheurs participant au projet LIFE PROMETHEUS, qui teste des dispositifs de dissuasion électromagnétiques installés sur des engins de pêche afin de réduire les interactions entre les requins et les activités de pêche. 

Pour le moment, les chercheurs souhaitent en apprendre le plus possible sur les grands requins blancs, tant que l'on peut encore en observer. 

« Historiquement, le manque d'intérêt pour la recherche sur les requins de la part des institutions chargées des études de la biologie marine dans la région a considérablement ralenti l'acquisition d'informations sur ces animaux », explique Alessandro De Maddalena. « Heureusement, la situation a énormément changé ces dernières années. Espérons simplement qu'il ne soit pas trop tard ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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