Pourquoi s'est-on mis à détester les pigeons ?

Longtemps vénéré comme messager, symbole religieux ou compagnon domestique, le pigeon est devenu l’un des animaux urbains les plus mal-aimés.

De Dino Grandoni
Publication 26 oct. 2026, 14:11 CET
Portrait en gros plan d’un pigeon biset, l’un des plus anciens compagnons de l’humanité.

Portrait en gros plan d’un pigeon biset, l’un des plus anciens compagnons de l’humanité.

PHOTOGRAPHIE DE Carlos Carreno, Getty Images

Portrait en gros plan d’un pigeon biset, l’un des plus anciens compagnons de l’humanité.

PHOTOGRAPHIE DE Carlos Carreno, Getty Images

Autrefois dieu, ou du moins associé au divin, le pigeon était symbole de bravoure, de fertilité et de paix. Nous l’accueillions dans nos foyers… jusqu’à ce que nous le mettions à la porte.

Aujourd’hui, on adore détester les pigeons. Ces dernières décennies, on les ridiculise en les qualifiant de rongeurs volants qui défèquent sur les trottoirs et propagent des maladies dans les villes.

Mais ces oiseaux se sentent relativement à l’aise à nos côtés, car nos ancêtres les ont habitués à notre présence. Qu’on les ait gardés comme animaux domestiques, cuisinés pour les consommer ou utilisés pour transmettre des messages en couvrant plusieurs centaines de kilomètres, les pigeons, désormais pestiférés, furent autrefois universellement révérés ; une réalité qu’un groupe d’amoureux des pigeons redécouvre seulement aujourd’hui.

« Les pigeons sont les résidus de notre propre histoire », explique Colin Jerolmack, sociologue de l’environnement à l’Université de New York et auteur de « The Global Pigeon ». « Ce sont les vestiges d’une époque » depuis longtemps révolue.

Le pigeon biset (Columba livia), l’une des premières espèces d’oiseaux à avoir été domestiquée, est l’un des plus anciens compagnons de l’humanité. Certaines des plus anciennes traces archéologiques à témoigner de leur coexistence avec les humains datent de 1400 av. J.-C. environ et ont été découvertes à Chypre, où des chercheurs ont exhumé des os de pigeons incinérés et enterrés ensemble après des festins rituels.

D’un point de vue scientifique, on peut nommer « pigeon » ou « colombe » n’importe laquelle des plus de 300 espèces de colombidés. On utilise généralement le second terme pour désigner les espèces jugées « plus jolies » et « plus graciles ».

Une analyse des isotopes présents dans les fossiles d’oiseaux utilisés pour des festins rituels à Chypre a montré que leur alimentation était presque identique à celle des humains, un signe qu’il s’agissait « de quelque chose de plus important que d’un oiseau se nourrissant de déchets », comme l’indique Anderson Carter, zooarchéologue de l’Université de Groningue, aux Pays-Bas.

« Il s’est agi d’une découverte assez importante qui montrait qu’ils se nourrissaient de restes laissés par les humains ou qu’on leur donnait intentionnellement une alimentation particulière », ajoute Anderson Carter, qui a dirigé l’étude, publiée dans la revue Antiquity.

Au-delà de Chypre, les pigeons « ont commencé à s’installer dans des villes et à leur périphérie à partir du moment où les humains se sont sédentarisés », explique Colin Jerolmack. Les habitants des cités antiques accueillirent ces oiseaux qui s’adaptaient à la vie urbaine, tant pour leur chair que pour leur guano, utilisé comme engrais pour les cultures.

Dans de nombreuses cultures, la relation avec les pigeons dépassait la simple question alimentaire. On représentait souvent les colombes aux côtés d’Aphrodite, déesse grecque de l’amour et de la beauté. Dans la Bible, Noé envoie un pigeon de son arche pour vérifier si les eaux du Déluge se retirent et pour annoncer un nouveau commencement. Dans l’Évangile selon Luc, le Saint-Esprit prend la forme d’une colombe et descend sur Jésus après son baptême. Enfin, la tradition islamique veut qu’un couple de pigeons ait aidé le prophète Mohammed à s’abriter dans une grotte pour échapper à des assassins.

Originaires du bassin méditerranéen, ces oiseaux qui nichent dans les falaises possèdent dès la naissance une capacité presque surnaturelle à « rentrer chez eux », c’est-à-dire à regagner leurs pigeonniers en parcourant de grandes distances. Bien avant que les biologistes contemporains ne déduisent que les pigeons perçoivent le champ magnétique terrestre pour s’orienter, les marins exploitaient déjà cet instinct pour naviguer en Méditerranée.

De là, l’utilisation du pigeon comme messager s’est répandue à travers le monde. Les Égyptiens de l’Antiquité se servaient des pigeons pour envoyer des informations concernant la montée des eaux de crue ou encore l’avènement des pharaons. Les Grecs les utilisaient pour communiquer les résultats des Jeux olympiques. Jules César faisait parvenir à Rome les nouvelles de ses conquêtes militaires en Gaule par pigeons voyageurs. La nouvelle de la défaite de Napoléon à Waterloo se fraya un chemin jusqu’à Londres sur le dos d’un oiseau.

Le pigeon voyageur le plus célèbre de l’histoire est peut-être Cher Ami, héros à plumes de la Première Guerre mondiale. En 1918, un bataillon de soldats alliés se trouva cloué derrière les lignes ennemies. Bombardés par leur propre camp, ces soldats attachèrent à la patte d’un pigeon un message demandant l’arrêt des tirs. Bien qu’on lui eût tiré dans la poitrine et dans la patte, Cher Ami regagna son pigeonnier à 40 kilomètres de là juste à temps pour sauver 194 vies. Cet oiseau précieux fut soigné jusqu’à son rétablissement et décoré de la croix de guerre.

Les pigeons qui restaient près de chez eux étaient sélectionnés de sorte que leur plumage prenne des formes extravagantes aux couleurs éclatantes. Le naturaliste Pline l’Ancien se plaignait des prix exorbitants que ses compatriotes romains étaient prêts à payer pour leurs pigeons de compagnie. La passion pour la colombiculture atteignit son apogée dans l’Angleterre victorienne, où Charles Darwin compta parmi les nombreux Anglais membres de clubs d’éleveurs de pigeons.

Bien que L’Origine des espèces soit surtout connue de nos jours pour la description qui y est faite d’animaux des Galápagos, Darwin consacra son premier chapitre à la domestication des pigeons pour tenter d’expliquer sa théorie de l’évolution. Son éditeur, conscient de la popularité des pigeons, pressa Darwin de consacrer son ouvrage suivant exclusivement aux oiseaux.

En dépit des lauriers, la perception du pigeon par le public se dégrada au milieu du 20e siècle. Avec l’avènement de la communication moderne et des engrais artificiels, ces oiseaux perdirent leur utilité en tant que messagers et sources de guano. Et contrairement aux poulets et aux dindes, plus corpulents, les pigeons se prêtent mal à l’élevage industriel.

« Les tentatives de créer des races comparables à des “poulets de chair” n’ont tout simplement pas donné d’aussi bons résultats qu’avec les poulets », explique Colin Jerolmack.

N’ayant nulle part où aller, les pigeons se sont massés dans les villes. Des siècles de domestication ont transformé les pigeons en oiseaux se reproduisant rapidement, consommant une grande variété d’aliments, tolérant les basses températures et à l’aise au contact des humains, autant de traits qui leur permettent de s’épanouir en milieu urbain.

À mesure que les pigeons envahissaient les villes, les autorités sanitaires leur ont de plus en plus (et à tort) imputé la propagation de maladies. En 1945, les autorités de Philadelphie affirmèrent que des centaines de pigeons étaient infectés par la psittacose, une maladie qui peut se transmettre aux humains par les déjections des oiseaux. En 1963, un responsable sanitaire de la ville de New York attribua deux décès dus à une méningite cryptococcique. Dans le Queens, on vit surgir des panneaux : « Ne nourrissez pas les pigeons. Les pigeons sont les principaux propagateurs de maladies. »

« Ils étaient des boucs émissaires tout trouvés », relève Colin Jerolmack.

Mais c’est en 1966 que la réputation des pigeons reçut le coup le plus dur. Dans une New York en déclin économique, les autorités municipales lancèrent une campagne pour revitaliser Bryant Park. Dans le cadre de cette initiative, les autorités promirent de sévir contre les « ivrognes », les « pollueurs » et les « homosexuels » qui, selon elles, avaient envahi ce parc de Midtown Manhattan.

Mais les autorités réservèrent une partie de leur fiel le plus acerbe à « notre vandale le plus tenace ». Elles déclarèrent aux New York Times que les 500 pigeons bisets vivant dans le parc détruisaient la végétation et représentaient un « risque pour la santé ». Thomas Hoving, le commissaire aux parcs, qualifia le pigeon de « rat avec des ailes », probablement la première occurrence attestée d’une expression qui poursuivrait l’oiseau pendant le demi-siècle qui suivrait.

Dans les années 1970, l’expression apparaissait un peu partout dans les journaux d’autres villes américaines. Woody Allen contribua à la populariser en la reprenant dans Stardust Memories, sorti en 1980.

« Dans les années 1990, tous les articles de presse disent quelque chose du style : “les pigeons, plus communément appelés rats ailés” », raconte Colin Jerolmack.

En réalité, les pigeons ne sont pas les vecteurs de maladies que cette comparaison avec les rongeurs suggère. Selon Arturo Casadevall, spécialiste des maladies infectieuses à l’Université Johns-Hopkins, les déjections de pigeons peuvent contenir de fortes concentrations de champignons responsables de la cryptococcose et de l’histoplasmose, deux maladies qui touchent principalement les individus au système immunitaire affaibli. Mais pour courir un risque digne de ce nom de tomber malade, il faut généralement inhaler des excrétions de pigeon aérosolisées, par exemple en nettoyant un pigeonnier.

« Contracter une maladie directement auprès d’un pigeon est un événement extrêmement rare, rappelle-t-il. Les moustiques et les tiques sont des animaux bien plus dangereux que les pigeons. » 

Ces dernières années, la réputation de l’oiseau a connu un certain renouveau. En 2024, New York a érigé une statue de pigeon géante haute de cinq mètres, baptisée Dinosaur et réalisée par l’artiste colombien Iván Argote.

Il ne devait s’agir que d’une installation temporaire, mais plus de 7 000 personnes ont signé une pétition pour la conserver. En fin de compte, la statue a fini par être déboulonnée, mais pas avant d’avoir inspiré des centaines de personnes à prendre part au Pigeon Fest en 2025.

Certains habitants sont même allés jusqu’à accueillir de nouveau des pigeons chez eux, comme le faisaient certains de nos ancêtres. Quand Abby Jardine a secouru un pigeonneau en difficulté dans les rues de Brooklyn, elle ne pensait pas qu’elle garderait cette femelle longtemps. « Au début, je me suis dit : “Oh, c’est temporaire.” Nous n’avons pas beaucoup réfléchi au nom que nous allions lui donner. »

Trois ans plus tard, l’oiseau, qu’elle a nommé Pidge, a permis à Abby Jardine de cumuler plus de 84 000 abonnés sur TikTok et se perche sur son épaule quand elle se maquille et se prépare pour sa journée. Sur Instagram, les hashtags #pigeonlove et #pigeonsofinstagram recensent un demi-million de publications d’influenceurs sur la même longueur d’onde.

« Ils vous voient comme un membre de la famille », affirme Abby Jardine au sujet des pigeons.

Selon Cynthia Bardouka-Large, dont l’association à but non lucratif, Palomacy, spécialisée dans le secours aux pigeons et implantée dans la région de la baie de San Francisco, prend soin d’environ 300 oiseaux, les pigeons ont subi « deux ou trois générations de très mauvaise publicité ». Elle ajoute toutefois que dès qu’une personne accueille chez elle un pigeon proposé à l’adoption, « la plupart des gens en tombent amoureux ».

« Les oiseaux en eux-mêmes sont des créatures absolument charmantes, drôles, belles, loyales et douces, fait-elle observer. Et les gens en deviennent dingues quand ils les adoptent. » 

Dino Grandoni est journaliste indépendant. Il vit dans le Maryland et écrit sur la faune sauvage et sur le monde naturel.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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