Ils sont cinq millions, ils détruisent tout... mais ils sont sacrés.

L’Inde est envahie par les bovins errants. Ils piétinent les cultures, propagent des maladies et provoquent des accidents de la route. Un problème complexe, tant ces animaux sont vénérés dans le pays.

De Sushmita Pathak
Publication 6 avr. 2023, 11:19 CEST
Les bovins errants, pour la plupart des mâles abandonnés, sont omniprésents en Inde, pays où la ...

Les bovins errants, pour la plupart des mâles abandonnés, sont omniprésents en Inde, pays où la loi interdit de les tuer. Des experts étudient toutefois des solutions afin de réduire cette population, notamment en plaçant ces animaux dans des sanctuaires.

PHOTOGRAPHIE DE Michael S. Yamashita, Nat Geo Image Collection

Dans toute l’Inde, les agriculteurs se transforment en vigiles dès la nuit tombée, patrouillant à travers champs et vérifiant les clôtures ou fossés entourant leurs terres. Leurs ennemis ne sont toutefois pas des voleurs. Ce sont des bovins errants que l’on estime dans le pays à plus de cinq millions d'individus.

« Un troupeau peut détruire toute une récolte en une heure seulement », déplore Anjani Dixit, responsable de district du Rashtriya Kisan Mazdoor Sangathan, une association d’agriculteurs de l'État d'Uttar Pradesh, dans le nord du pays. Les bovins peuvent également devenir agressifs lorsqu’ils se sentent menacés. Il raconte que ces animaux ont mortellement encorné deux hommes dans son village.

Le bétail errant, qui se rassemble autour des décharges et divague à travers la circulation, est à l’origine de milliers d’accidents de la route chaque année. Entre 2018 et 2022, ces animaux ont été la cause de plus de 900 morts dans l’État d’Haryana, au nord du pays. Dans certains États, les autorités leur collent même des autocollants phosphorescents afin que les automobilistes puissent déceler leur présence la nuit.

Comment l’Inde en est-elle arrivée là ? De nombreux éleveurs abandonnent les veaux mâles peu après leur naissance, ne gardant que les précieuses femelles qui fournissent du lait et des veaux. Autrefois, les agriculteurs utilisaient des mâles pour labourer leurs champs et se servaient de leurs excréments comme fumier. Néanmoins, presque tous les agriculteurs utilisent désormais des tracteurs et de l’engrais chimique, indique Krishna Cauhan, vétérinaire à Lucknow, capitale de l’Uttar Pradesh.

« Les mâles sont aujourd’hui presque inutiles », ajoute-t-il. Quand ils ne les abandonnent pas, les agriculteurs les laissent mourir de faim, ou bien, dans les grandes exploitations bovines, les gavent jusqu’à ce qu’ils en meurent. Parfois, les femelles âgées, devenues improductives, finissent également par être abandonnées.

Un autre élément aggrave le problème. L’abattage de bovins est interdit dans la plupart des États car dans l’indouisme, religion dominante dans le pays, ces animaux sont considérés comme sacrés. Le département indien pour le bien-être animal a même voulu rebaptiser la Saint-Valentin « Cow Hug Day », une journée dédiée à l’étreinte des vaches.

« C’est assez ironique. Nous, les indiens, sommes censé adorer les vaches et nous connaissons le pire problème de bien-être animal », ironise Navneet Dhand, maître de conférences en épidémiologie et biostatistiques vétérinaires à l’université de Syndey. Par exemple, beaucoup de bovins errants sont en mauvaise santé, décharnés, laissant apparaître des blessures infectées causées par des véhicules les ayant heurtés.

Heureusement, de nouvelles solutions sont à l’étude, de la sélection de veaux femelles par insémination artificielle à la création de sanctuaires pour bovins.

 

BOVINS MALADES : UN PROBLÈME DE TAILLE

Un bovin errant constitue déjà un problème en soi ; dans le cas où celui-ci serait malade, la situation se révèlerait d’autant plus compliquée.

« Il n’existe pas d’indemnisation pour l’abattage [des bovins malades], les [agriculteurs] les vendent donc à une autre exploitation, ce qui entraîne la propagation des infections, ou bien les abandonnent dans les rues », indique Navneet Dhand.

Le bétail peut transmettre à l’Homme des zoonoses telles que la brucellose qui peut provoquer des symptômes semblables à ceux de la grippe. Le bétail errant a probablement contribué à alimenter une épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, un virus qui a fait des ravages chez plus de deux millions d’animaux domestiques dans plusieurs États indiens en 2022.

Bien que des lois locales autorisent les vétérinaires à euthanasier les bovins malades, les recherches montrent que cette pratique est culturellement problématique et qu’elle est rarement mise en œuvre. Ces dernières années, les bovins sont devenus un sujet politique sensible, des foules hindoues lynchant des personnes soupçonnées de posséder du boeuf ou de faire du trafic de bovins. Navneet Dhand indique qu'en conséquence, les vétérinaires ont peur de recommander l’euthanasie.

Il y a quelques années, l’État de l’Uttar Pradesh a introduit l’obligation d’apposer des marques auriculaires sur les bovins. Idéalement, cela devait permettre de retrouver les propriétaires qui les avaient abandonnés. En vain.

« Les propriétaires de bétail arrachaient la marque en même temps que l'oreille de l'animal », déplore Krishna Chauhan.

Selon Navneet Dhand, les agriculteurs ne sont pas les seuls à blâmer car nombre d’entre eux considèrent ces animaux comme des membres de leur famille. Le plus gros problème, c’est l’absence de directives claires concernant la gestion du bétail non désiré.

« Nous devons donner des alternatives aux agriculteurs. En fin de compte, ils gèrent une entreprise. »

 

UNE TECHNOLOGIE QUI CHANGE LA DONNE ?

Ranjit Singh, qui possède plus d’une centaine de bovins dans son exploitation laitière du Pendjab, un État du nord de l’Inde, estime qu’un animal improductif devient rapidement un « fardeau ». Il admet également qu’il est moralement répréhensible de les abandonner.

C’est pourquoi, afin de minimiser les risques de naissance des veaux mâles, il utilise des semences sexées pour inséminer artificiellement ses vaches. Cette technique garantit la naissance d’un veau du sexe désiré dans plus de 95 % des cas. Le gouvernement indien l’a qualifiée de « révolutionnaire ». Cette technologie importée est toutefois coûteuse, jusqu’à cent fois plus chère que l’utilisation de semences conventionnelles.

En décembre, le gouvernement de Kerala, dans le sud de l’Inde, a lancé un programme de distribution de semences sexées à tarifs subventionnés, avec la promesse d’un remboursement en cas d’échec. Plusieurs États ont annoncé des aides financières similaires.

En Inde, le Conseil national de développement du secteur laitier (NDDB) travaille également sur sa propre technologie, moins onéreuse, pour le sexage des spermatozoïdes. Deep Nagaraj, un représentant de l’installation de Tamil Nadu, affirme que la technologie indienne devrait arriver sur le marché d’ici trois ans.

Il existe néanmoins un autre frein, comme le souligne Krishna Chauhan : les semences sexées ont un faible taux de conception. Une dose d’entre elles contient deux millions de spermatozoïdes, contre vingt millions pour une semence conventionnelle. Si les agriculteurs ne voient pas de retour sur investissement, ils vont être sceptiques à l’idée de dépenser davantage d’argent. « Si j'arrive à convaincre ne serait-ce qu'un agriculteur sur dix d'acheter de la semence sexée, ce n'est pas rien », affirme-t-il.

 

« UNE MINE D’OR »

Entre temps, l’Inde connaît une explosion de gaushalas, des abris pour bovins gérés par le gouvernement ou des institutions religieuses qui s'occupent des bovins abandonnés tout au long de leur vie. Il existe plus de 5 000 gaushalas en Inde, et dans l’État d’Uttar Pradesh, le gouvernement a annoncé la création d’un sanctuaire pour bovins de plus de 52 hectares.

Le gouvernement indien encourage également une « économie gaushala », c’est-à-dire la transformation en produits utiles des excréments et de l'urine des bovins collectés dans ces installations. Selon l’ayurveda, la médecine traditionnelle indienne, ces déjections ont des propriétés bénéfiques. Bien qu’il n’y ait encore aucune preuve scientifique appuyant cette croyance, ces produits sont récemment devenus populaires en Inde.

Vallabh Kathiria, homme politique du parti Bharatiya Janata Party, actuellement au pouvoir en Inde, et ancien président d’une agence gouvernementale chargée de promouvoir et de protéger les bovins, a déclaré à National Geographic qu’il envisageait un avenir dans lequel « les personnes qui croiseraient un bovin errant dans la rue se sentiraient comme si elles avaient trouvé une mine d’or ». Selon lui, la clef est de changer la perception des gens à l’égard du bétail errant, ne le voyant plus comme un fardeau mais une opportunité.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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