Inédit : premières images d’un lynx attaquant un nid de python birman

Pour la première fois, un lynx a été vu en train d’attaquer un nid de python birman dans le sud de la Floride. Selon les spécialistes, il est rassurant de voir enfin une espèce des Everglades se défendre face à cette espèce invasive.

De Rebecca Dzombak
Publication 10 mars 2022, 15:45 CET
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Un python birman dans l’herbe au Parc de vacances des Everglades (EHP) de Fort Lauderdale, en Floride. Des clichés inédits montrent que les lynx sont capables d’attaquer leurs nids, ce qui est un bon signe.

PHOTOGRAPHIE DE Rhona Wise, AFP, Getty Images

Ces dernières décennies, le nombre de pythons birmans, une espèce invasive présente dans le sud de la Floride, a explosé, surtout dans les Everglades. Comme ils sont particulièrement difficiles à débusquer et à pister, on ne connaît que partiellement leur comportement et leur impact écologique, notamment la façon dont les espèces autochtones réagissent à leur présence.

Grâce à un photomontage récent réalisé à l’aide d’un piège photographique installé dans la Réserve nationale de Big Cypress, on sait désormais que les Everglades « ripostent ». Les images en question, prises en en juin 2021, montrent un lynx en train de faire une rafle sur un nid de python. C’est la première fois qu’on observe une espèce autochtone s’en prendre aux œufs de ce python invasif.

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Ces clichés réalisés à l’aide de pièges photographiques montrent un lynx découvrant un nid de python birman dans la Réserve nationale de Big Cypress, en Floride, au mois de juin 2021, et ce alors que le python s’était absenté.

Droite: Fond:

Le lynx se sustente d’œufs de python, une première chez les espèces autochtones américaines.

Photographies de Currylow, Andrea F, U.S. Geoglogical Survey

Après être tombé par hasard sur un nid non surveillé, ce lynx curieux l’inspecte en le reniflant, engloutit quelques œufs et en piétine quelques dizaines de plus. Puis il recouvre le nid afin de se constituer une réserve pour plus tard. Peu de temps après avoir quitté les lieux, il y revient. L’attend alors une surprise fâcheuse : le serpent monte de nouveau la garde. Sur une image, on aperçoit cette femelle mesurant environ 4 mètres et pesant 55 kilogrammes en position étirée, s’étant vraisemblablement jetée sur le lynx de 9 kilogrammes pour le mordre ; sur l’image suivante, on voit celui-ci lui lancer un coup de griffe en retour.

On savait que les lynx se nourrissaient d’œufs de reptiles mais on ne savait pas qu’ils mangeaient ceux des pythons birmans ; nous n’avions pas non plus connaissance d’un rapport antagoniste entre ces deux espèces. Pour les biologistes floridiens, cette interaction agressive est un signe revigorant qui montre que les Everglades sont en train d’apprendre à résister à ce superprédateur invasif qui, jusqu’alors, n’était que très peu inquiété par les espèces autochtones.

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En revenant au nid, le lynx est tombé sur un python birman qui couvait ses œufs.

PHOTOGRAPHIE DE Currylow, Andrea F, U.S. Geoglogical Survey
Droite: Fond:

Le lynx lance un coup de griffe au serpent, et ce dernier essaie de riposter face au félin. Après avoir prélevé le python, les chercheurs ont observé le lynx revenant sur les lieux sain et sauf.

PHOTOGRAPHIE DE Andrea F Currylow, U.S. Geoglogical Survey

« Quand on assiste à une chose de ce genre, c’est vraiment palpitant », s’enthousiasme Andrea Currylow, écologue de l’Institut géologique des États-Unis (USGS) en poste dans le Parc national des Everglades et à l’origine d’un rapport Ecology & Evolution qui détaille la découverte. « Les espèces autochtones sont en train d’apprendre, de s’adapter, [et] elles montrent plus de résilience face aux espèces invasives. »

Des clichés montrent que le lynx n’a apparemment pas subi de blessures et qu’il est revenu au nid plusieurs fois au cours des semaines qui ont suivi après que le serpent a été prélevé par les chercheurs.

« Par chance, [le python] n’avait pas d’appétit [pour ce pilleur de nid], raconte Andrea Currylow. Mais purée, quel lynx courageux. »

 

RÉSISTER À L'ENVAHISSEUR

Il tarde aux écologues d’observer des signes de résilience, car les pythons birmans ont un impact destructeur sur les écosystèmes qu’ils envahissent. Cette espèce a été introduite dans les Everglades après y avoir été relâchée par des particuliers ou par des élevages dans les années 1980 et 1990 ou bien après s’être échappée. Depuis lors, environ 90 % de l’ensemble des mammifères ont vu leur population décliner, selon Andrea Currylow. Cette disparition des proies (rongeurs, cerfs…) pourrait aussi avoir un impact sur d’autre prédateurs comme la panthère de Floride, elle aussi espèce autochtone.

« Quand vous assistez à des interactions de ce genre et que vous voyez la faune autochtone se défendre, c’est comme un rayon de Soleil pour nous », se réjouit Ian Bartoszek, écologue de la Mission de conservation de Floride du sud. « Depuis dix ans que je piste des serpents, je peux compter sur les doigts de la main le nombre de fois où j’ai observé » des animaux autochtones résister à des serpents, affirme-t-il. Autre cas de résilience, l’équipe a récemment observé des mocassins d’eau autochtones manger des pythons qui venaient d’éclore.

On sait également que les alligators, les ours noirs et les panthères de Floride sont eux aussi capables de se nourrir de pythons adultes. D’ailleurs, on savait que des lynx s’en étaient déjà pris à des pythons adultes mais, jusqu’à aujourd’hui, ce phénomène n’avait jamais été photographié. En 2019, des chercheurs ont découvert une carcasse de pythons avec des traces de griffures sur tout le corps dissumulée dans un massif de cyprès des Everglades. Les écorchures correspondaient à la taille et à la forme des griffes d’un lynx. La même équipe a plus tard découvert une femelle au corps écorché et percé à cause d’une morsure de lynx.

D’après Andrea Currylow, on pense que les espèces d’oiseaux chassant des serpents comme les milans, les buses à épaulettes, les balbuzards et certaines espèces aquatiques comme les hérons, les ibis et les cigognes seraient toutes prédatrices de jeunes pythons, mais cela n’a encore jamais été confirmé par l’observation. (À lire : Une mystérieuse maladie neurologique affecte les panthères de Floride, déjà menacées.)

On trouve des lynx dans la plupart des régions d’Amérique du Nord ainsi qu’un peu partout en Floride et on pense qu’ils connaissent actuellement un regain de forme après des années de déclin. Mais en Floride, leur destin est moins évident. D’après une étude datant de 2010, la Floride était le seul État dans lequel les populations de lynx déclinaient, peut-être à cause d’une compétition avec les pythons birmans, déjà à l’origine d’un amenuisement des populations de petites proies mammifères. Mais l’interaction qui vient d’être observée tend à montrer que les lynx ne sont pas sans défense face à ces serpents exotiques.

Les écologues ne sont pas uniquement à l’affût de signes de « riposte », ils accumulent également des connaissances élémentaires sur le mode de vie des pythons, sur l’histoire de leur vie et sur leurs constantes biologiques. D’après Andrea Currylow, ces informations permettront de mieux modéliser les populations de pythons et d’élaborer de meilleures stratégies de gestion de la faune.

« En fait, cela me pousse à me demander combien de couvées ne voient pas le jour », confie Kristen Hart, écologue de l’USGS au Centre de recherche aquatique et sur les zones humides (WARC) situé en Floride. « À l’heure actuelle, on part du principe que sur tous les œufs qui sont pondus, au moins un individu va voir le jour. » Les clichés réalisés constituent un contre-exemple.

« Je pense que les deux prochaines années vont être vraiment exaltantes, très instructives. Avec tout ce monde sur le terrain qui observe les pythons au quotidien je pense qu’on va voir surgir de nouvelles informations palpitantes comme [celle-ci], se ravit Kristen Hart. Et avec un peu de chance on les comprendra mieux. »

 

DIFFICILES À DÉNICHER

Même avec des équipes d’écologues et de biologistes dévoués restant à l’affût des pythons et des lynx dans la réserve, la probabilité de saisir un de ces moments était infime.

Les pythons birmans sont étrangement difficiles à dénicher dans les friches floridiennes, même lorsqu’on les suit par télémétrie faunique. Le pistage des pythons est une tâche exigeante et parfois frustrante qui n’attire qu’un nombre restreint de personnes (dévouées toutefois).

« Il faut avancer pendant des kilomètres et des kilomètres dans de l’eau qui vous arrive à la taille pour accéder à ces zones. Et une fois que vous y êtes, quand nous pistons ces serpents, cela nous prend du temps pour les trouver alors même que nous savons qu’ils sont juste là », explique Andrea Currylow. On peut se trouver à [l’endroit] où le signal nous dit qu’ils sont et quand même avoir du mal à les débusquer. »

C’est parce qu’il s’agit d’une « espèce extrêmement cryptique », pour reprendre l’expression de Ian Bartoszek. Ils se camouflent très bien et passent la plupart de leur temps sous l’eau ou bien tapis sous des arbres en bordure des zones humides.

Pour trouver des pythons nidifiants, les écologues emploient diverses méthodes. Ils ont par exemple recours à des « serpents-éclaireurs » ou à des « serpents-Judas » (mais ça n’a pas été le cas ici). Cette technique implique de baliser des pythons, principalement des mâles, et de suivre leurs déplacements en y cherchant des motifs. Souvent, les mâles mènent les chercheurs aux nids des femelles.

La plupart des serpents nidifiants sont prélevés immédiatement après leur découverte mais des équipes écologiques de la Réserve nationale de Big Cypress ont plaidé en faveur d’un moratoire sur leur prélèvement pour pouvoir les observer davantage et ont obtenu gain de cause.

Dans le cas présent, les scientifiques ont installé un piège photographique après être tombés sur le nid dans l’espoir de saisir les mouvements du serpent. Mais ça a été un échec. Le serpent se déplaçait trop lentement et de manière trop peu saccadée pour déclencher l’appareil. Ce n’est que lorsque le lynx a commencé à rôder autour du nid (un jour seulement après l’installation du piège) que l’appareil s’est mis en route. Selon Andrea Currylow, l’abandon temporaire de son nid par le python est inhabituel. Les pythons qui nidifient restent généralement immobiles, entre autres pour maintenir les prédateurs tels que ce lynx à l’écart.

« C’est une victoire pour la science quand vous avez l’occasion d’effectuer une observation parce que vous avez fait les choses un peu différemment », déclare Kristen Hart.

Lorsqu’Andrea Currylow et les membres de son équipe sont retournés au nid et ont découvert une volée d’œufs cassés, ils se sont dit que le coupable était peut-être le serpent et qu’il les avait accidentellement écrasés en bougeant. Mais en apercevant le lynx lors de l’inspection les clichés, « nous étions juste déroutés », dit-elle.

En dépit des difficultés et des coïncidences qu’il aura fallu pour obtenir ces images, et bien que les chances de tomber à nouveau sur un événement similaire dans la nature soient faibles, les écologues comme Andrea Currylow vont tout de même garder les yeux grand ouverts.

« Nous ne connaissons pas la prévalence de ce type de [comportements], concède Andrea Currylow. Nous espérons l’observer de nouveau. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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