Animaux

La destruction de l'ivoire illégal peut-elle sauver les éléphants ?

Jeudi 3 août 2017, près de deux tonnes d'ivoire ont été détruites à New York ; une pratique qui reste toutefois controversée.

De Jani Actman

Le 26 juillet, des antiquaires de Manhattan ont plaidé coupables pour avoir tenté de vendre 4,5 millions de dollars d'ivoire d'éléphants.

Jeudi 3 août, une partie de cet ivoire confisqué à Manhattan, entre autres, a été détruit à Central Park dans le cadre d'un événement public organisé par le Department of Environmental Conservation de l'État de New York et plusieurs organisations de défense des animaux. À travers la destruction de deux tonnes de défenses, bijoux et babioles en ivoire, ils espèrent dissuader les personnes tentées d'acheter cet « or blanc » et conduire ainsi à l'arrêt de ce commerce illégal.

Selon une enquête réalisée en 2016, au moins 140 000 éléphants ont disparu des suites du commerce d'ivoire et de la destruction de leur habitat en moins d'une décennie. La vente commerciale d'ivoire d'éléphant à l'échelle internationale est interdite depuis 1990 ; de même, plusieurs pays ont entrepris d'interdire les ventes d'ivoire légal sur leur sol. La Chine, principal marché pour le commerce de l'ivoire, a annoncé son intention de mettre un terme progressivement aux ventes nationales d'ici 2018. Les États-Unis, autre plaque tournante importante de ce commerce, ont quant à eux limité les ventes l'année dernière. Certains États américains, parmi lesquels la Californie et l'État de New York, ont également prohibé la vente.

Cette récente destruction fait suite à la réduction en poudre de près d'une tonne d'ivoire à Times Square, en 2015, et de six tonnes à Denver, en 2013. Plus d'une douzaine de pays, dont la Chine, la France et le Kenya, font également broyer l'ivoire confisqué.

Si les organisateurs voient en ces événements l'occasion d'envoyer un signal puissant indiquant que le matériau ne devrait avoir aucune valeur pécuniaire, les opinions quant à la portée de la destruction d'ivoire sont diverses et nuancées. L'organisation Wildlife Watch a interrogé des experts en matière d'éléphants, de commerce d'ivoire et d'enjeux de sauvegarde afin qu'ils résument en une centaine de mots leur opinion sur le sujet.

 

Ross Harvey, économiste et responsable de recherches auprès de l'Institut sud-africain des affaires internationales

« Pour la plupart des économistes, détruire quelque chose ayant une valeur marchande relève de l'anathème. Or, d'un point de vue éthique, l'ivoire d'éléphant ne devrait avoir aucune valeur matérielle et les défenses d'éléphants devraient être perçues comme précieuses uniquement sur des éléphants vivants. Pour revenir à l'aspect économique, réduire en miettes des réserves d'ivoire saisies envoie au monde un message selon lequel l'ivoire n'est pas à vendre. Les pays ont tendance à conserver les stocks d'ivoire, dans l'optique de les revendre à l'avenir, ce qui compromet la crédibilité des mesures visant à réduire la demande. Si le commerce d'ivoire venait à être légalisé à nouveau, tout témoignage associé à la consommation de l'ivoire sera miné, favorisant davantage le braconnage. »

 

Lucy Vigne, chercheuse en commerce d'espèces sauvages spécialisée dans le commerce d'ivoire

« Dans certains pays minés par la corruption, la destruction par le feu et le broyage d'ivoire peut permettre le vol de l'ivoire, la destruction ne faisant pas l'objet d'un suivi attentif. Bien qu'à l'origine, ces actes aient fait office d'appel à l'aide, notamment lors de la première combustion au Kenya en 1989 qui a contribué au déclin de l'attraction pour l'ivoire aux États-Unis et en Europe, la destruction d'ivoire reste, aux yeux de nombreux Asiatiques, contraire à leur culture. Nombre d'entre eux pensent au contraire que l'ivoire pourrait servir à la création de monuments, en tant que témoignage pérenne. Le point de vue des Asiatiques, plus particulièrement des Chinois, sur le sujet est essentiel puisque ce sont les principaux acheteurs d'ivoire. La destruction de l'ivoire peut détourner l'attention de ce qui est réellement nécessaire à la sauvegarde des éléphants : des moyens encore plus importants consacrés au renforcement de la loi et à la protection des éléphants dans leur habitat naturel. »

 

Li Zhang, professeur d'écologie à l'Université normale de Pékin, qui a étudié les façons de la Chine de mettre un terme à son commerce d'ivoire légal

« La destruction de l'ivoire saisi est un signal fort au reste du monde qui montre que les États-Unis prennent des mesures fermes pour lutter contre le trafic d'ivoire et le braconnage des éléphants. New York est l'un des principaux États américains à légiférer en vue d'interdire le commerce d'ivoire. Jusqu'à présent, la Chine et les États-Unis avaient annoncé leurs principales mesures visant à mettre un terme à leurs marchés d'ivoire intérieurs. Je serais heureux de voir d'autres gouvernements à travers le monde, notamment des pays de l'Union Européenne et de l'Asie du Sud-Est, détruire les saisies d'ivoire et prendre des mesures fermes afin d'anéantir leurs marchés d'ivoire respectifs. Ce jour-là, nous pourrons dire que les éléphants survivront au braconnage pour leur ivoire.»

 

Michael ‘t Sas-Rolfes, économiste indépendant spécialisé en conservation basé en Afrique du Sud

« Je suis sceptique. Il s'agit d'un coup de pub qui, en réalité, réduit les coûts de stockage pour les gouvernements. Après de nombreuses destructions des réserves réalisées aux yeux de tous, comment une de plus pourrait-elle mettre fin au braconnage nourrissant la demande permanente pour l'ivoire illégal ? Le message de conservation n'était-il jusqu'ici pas présent ? Les destructions en cours pourraient avoir un effet contre-productif, renforcer la perception de rareté de l'ivoire et favoriser la hausse des prix du marché noir. Autant dire que cela ne permet pas de financer durablement les parcs africains qui en ont le plus besoin ; cela rend d'autant plus les éléphants dépendants d'aides sur un continent où ils reculent, au profit de populations humaines qui grandissent rapidement, au sein d'une bataille impitoyable pour l'espace et les ressources. »

 

Paula Kahumbu, une National Geographic Emerging Explorer et P.-D.G. de WildlifeDirect, une organisation dédiée à la protection des espèces sauvages basée au Kenya 

« Les Africains remercient le gouvernement des États-Unis pour la destruction de l'ivoire qui se trouve à New York. Il s'agit là d'une démonstration de force importante dans la guerre contre les braconniers. Elle contribuera à marteler toujours plus ce message sans équivoque : acheter ou utiliser de l'ivoire est une honte. L'intelligence et la compassion des éléphants nous émerveillent perpétuellement. Nous devons envoyer un message fort qui indique clairement qu'il n'y aura plus jamais de commerce d'ivoire, ni aujourd'hui, ni dans un futur proche ou lointain. Ce n'est que lorsque les acheteurs comprendront que la possession de l'ivoire est une honte que la valeur accordée à l'ivoire s'évaporera. Les vendeurs cesseront de le cumuler et les assassins arrêteront leurs massacres. Ce n'est qu'à ce moment-là que les éléphants seront en sécurité. »

 

Matthew Lewis, responsable de la conservation chez Safari Club International Foundation, la division à but non lucratif de l'organisation internationale de chasseurs Safari Club International

« Les opérations de destruction d'ivoire ont longtemps été perçues comme un message de défiance audacieux contre le trafic d'articles issus d'espèces sauvages ; or, de nombreuses personnes ne réalisent pas les conséquences négatives de ces événements. Leur destruction conduit à la perte de données inestimables qui pourraient aider aux poursuites de braconniers du monde entier et entraîne généralement l'augmentation de la demande d'ivoire dans le monde, conduisant ainsi à davantage de braconnage. Si les militants souhaitent vraiment mettre un terme au braconnage, ils devraient œuvrer à renforcer l'efficacité des opérations anti-braconnage, réformer l'application de la loi dans les pays demandeurs et faire baisser la demande de la part des consommateurs.»

 

John Calvelli, vice-président des relations publiques pour l'organisation Wildlife Conservation Society basée aux États-Unis qui a contribué à l'organisation de la destruction d'ivoire à New York

« Les destructions par le feu et le broyage d'ivoire ont une portée d'une grande valeur. Elles agissent comme piqûres de rappel de l'implication des gouvernements, des organisations et des citoyens à protéger les éléphants. Les articles saisis que nous détruisons pourraient être convertis en monnaie sonnante et trébuchante s'ils étaient mis en vente ; or, leur destruction statue clairement que l'ivoire n'a de place que sur les éléphants vivants. En réduisant en miettes une tonne d'ivoire au cœur du parc le plus célèbre du monde, les New-Yorkais envoient un message fort aux braconniers, trafiquants et marchands qui ont installé leurs magasins dans nos rues : nous ne cautionnerons pas le massacre des éléphants ! »