La surpêche et la médecine traditionnelle asiatique menacent les hippocampes

La pêche commerciale prélève au moins 76 millions d’hippocampes par an ; on estime que 80 pays seraient impliqués dans cette activité.

Photographies de David Liittschwager
Publication 20 avr. 2022, 10:57 CEST
Ce couple d’hippocampes épineux occidentaux (le mâle à gauche) d’Australie entrelace ses queues pour plus de ...

Ce couple d’hippocampes épineux occidentaux (le mâle à gauche) d’Australie entrelace ses queues pour plus de stabilité. Les hippocampes peuplent les eaux côtières un peu partout dans le monde. Tous pâtissent de la surpêche et de la perte de leur habitat.

PHOTOGRAPHIE DE DAVID LIITTSCHWAGER / HIPPOCAMPUS ANGUSTUS SEAHORSE WORLD, BEAUTY POINT, TASMANIE

Miguel Correia montre le fond de la mer. Je jette un œil et secoue la tête. Avec insistance, il pointe un doigt ganté vers l’endroit. Je m’approche, regarde de plus près. Du sable. Des algues. Des rochers. La spirale d’excréments d’un concombre de mer. Frustrée, je laisse échapper une nuée de bulles.  Et tout à coup, je l’ai vu, là, niché dans les algues : Hippocampus guttulatus, jaunâtre, 76 mm de haut, un long museau et une crinière de filaments cutanés. Plus tard, je repérerai son cousin à museau court, Hippocampus hippocampus, l’autre espèce originaire de cette lagune côtière du Portugal appelée Ria Formosa. Mis à part l’Antarctique, tous les continents possèdent dans leurs eaux côtières des variétés de ces poissons légendaires. Les scientifiques distinguent quarante-six espèces dans le monde. Et ce nombre est susceptible d’augmenter : quatre nouvelles espèces ont été nommées durant la dernière décennie. 

Il n’y a pas si longtemps, la Ria Formosa, située dans l’Algarve, dans le sud du Portugal, abritait jusqu’à 2 millions d’hippocampes, explique Miguel Correia, biologiste au Centre des sciences marines de l’université de l’Algarve. Avec ses collègues, il a vu les populations des deux espèces décliner de façon spectaculaire : « En moins de vingt ans, nous avons perdu jusqu’à 90 % d’entre elles. »

Cette diminution semble générale, en partie parce que les hippocampes vivent dans les habitats marins les plus malmenés – dont les estuaires, la mangrove, les herbiers marins et les coraux. Mais c’est la pêche illégale, alimentant un vaste trafic d’hippocampes séchés, qui constitue la menace la plus importante au niveau mondial. Prises accessoires – c’est-à-dire pêchés accidentellement par les chaluts de fond et autres engins non sélectifs –, ils sont vendus dans le monde entier en tant que bibelots et pour la médecine traditionnelle chinoise. Un plus petit nombre est vendu vivant pour l’aquariophilie.

Les hippocampes séchés saisis à l’aéroport international de San Francisco provenaient d’Asie, où, chaque année, plusieurs millions sont broyés pour fabriquer des remèdes traditionnels. Les biologistes s’inquiètent du commerce illégal et d’autres menaces qui réduisent les populations sauvages.

PHOTOGRAPHIE DE DAVID LIITTSCHWAGER / HIPPOCAMPUS KELLOGGI - ACADÉMIE DES SCIENCES DE CALIFORNIE, San Francisco

On peut facilement comprendre pourquoi l’hippocampe attire autant, avec ses caractéristiques semblant avoir été empruntées à d’autres animaux : une tête de cheval, les yeux orientables et la capacité de camouflage du caméléon, la poche du kangourou et la queue préhensile du singe. Hippocampus affiche un incroyable éventail de couleurs et une multitude de bosses et de taches, de rayures et de mouchetures, de pointes et d’appendices dentelés. Doté de plaques osseuses à la place des écailles et démuni d’estomac, il aspire quasi en permanence copépodes, crevettes, larves de poissons et autres minuscules aliments.

Ces prédateurs chassant à l’affût sont aussi de véritables danseurs. Ainsi, pendant la parade nuptiale, le couple se dresse face à face, communique en changeant de couleur et se tient par la queue des jours durant.

Mais, ô surprise : c’est la femelle qui féconde le mâle et non l’inverse. Une bizarrerie évolutive propre aux hippocampes. Grâce à son ovipositeur, un tube fixé à son abdomen, la femelle dépose ses oeufs riches en vitellus dans la poche ventrale de son partenaire. Quelques semaines plus tard, le mâle libère des dizaines à des milliers de petits, selon la taille de l’espèce, dont seuls quelques-uns survivront aux prédateurs. Pour se déplacer, l’hippocampe nage à la verticale, agitant sa nageoire dorsale jusqu’à soixante-dix fois par seconde, et se dirige à l’aide de sa paire de nageoires pectorales. Pour rester immobile, il se sert de sa queue flexible pour s’accrocher aux algues, aux coraux ou à tout objet fixe du fond marin. Et grâce à ses capacités de camouflage, il sait se rendre quasi invisible.

Les nouveau-nés émergent de la poche du mâle, où la femelle a déposé ses oeufs pour l’incubation. Cet hippocampe à gros ventre peut donner naissance à des centaines de petits ; la plupart seront dévorés par des prédateurs.

PHOTOGRAPHIE DE DAVID LIITTSCHWAGER / HIPPOCAMPUS ABDOMINALIS - SEAHORSE WORLD

Pourtant, bien qu’il soit très connu, on en sait peu sur ce poisson, notamment comment se portent ses populations. La liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comprend d’ailleurs toutes les espèces d’Hippocampus.

« Pour la majorité d’entres elles, à part la taxonomie et une description sommaire, nous ne savons presque rien », note Amanda Vincent, de l’université de Colombie-Britannique. Biologiste marine, elle dirige Project Seahorse, un partenariat pour la conservation entre l’Institut pour les océans et les pêcheries de l’université, où elle enseigne, et la Société zoologique de Londres.

Un tel manque de connaissances est particulièrement problématique pour un poisson aussi exploité. À en croire Project Seahorse, la pêche commerciale prélève au moins 76 millions d’hippocampes par an ; quelque quatre-vingts pays seraient impliqués dans cette activité. « Auparavant, les pêcheurs les rejetaient à la mer, fait remarquer Healy Hamilton, responsable scientifique de NatureServe, un groupe de conservation basé en Virginie. Or, maintenant, on voit des [acheteurs] sur le quai, qui attendent tout bonnement de pouvoir en emporter. »

Même si certains pêcheurs prennent les hippocampes pour cibles, ce sont les prises accessoires qui dévastent les populations, précise Sarah Foster, responsable de programme chez Project Seahorse. Les exportations mondiales auraient dû tendre vers la durabilité après 2004, lorsque les inquiétudes au sujet d’un vaste trafic mondial ont conduit à de nouvelles réglementations en vertu de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites). « Il semble pourtant que la grande partie du trafic d’hippocampes séchés soit devenue clandestine », déplore Amanda Vincent. Point positif, note-t-elle, le commerce d’animaux vivants repose davantage sur l’élevage, soulageant ainsi la pression sur les populations sauvages.

Les hippocampes, les syngnathes et les dragons de mer appartiennent aux Syngnathidae, une famille de poissons riche de 295 espèces. Leurs caractéristiques : de longs museaux, des mâchoires soudées et une armure corporelle osseuse. De nombreuses espèces, comme ce dragon de mer rubané, sont des as du déguisement.

PHOTOGRAPHIE DE DAVID LIITTSCHWAGER / AQUARIUM BIRCH

Les enquêtes de la Cites ont révélé que l’Asie du Sud-Est, notamment la Thaïlande, est le principal fournisseur d’hippocampes et que la Guinée et le Sénégal ont augmenté leurs exportations. Hongkong est, de loin, le premier importateur, suivi par Taïwan et la Chine continentale – preuve de leur utilisation dans la médecine traditionnelle. Séchés, ils stimuleraient la virilité, auraient des vertus anti-inflammatoires et soigneraient tout, de l’asthme à l’incontinence.

Pour me faire une idée  des pressions exercées sur les hippocampes, je me suis rendue dans un entrepôt de l’Académie des sciences de Californie, où Healy Hamilton était en train de fouiller dans l’une des caisses remplies de squelettes fragiles, saisis à l’aéroport international de San Francisco. Il y en avait des centaines, voire des milliers, « représentant une année de ce qui a été bloqué dans un seul port », m’a-t-elle indiqué.

De temps à autre, les autorités mettent la main sur un véritable butin : en 2019, à Lima, au Pérou, plus de 12 millions d’hippocampes séchés ont été saisis à bord d’un navire à destination de l’Asie – un chargement d’une valeur d’un peu plus de 5 millions d’euros sur le marché noir. Mais, le plus souvent, regrette Healy Hamilton, les cargaisons échappent à la détection, avec des pertes incalculables pour chaque espèce exploitée.

En 2020, le Portugal a tout de même créé deux aires marines protégées dans la Ria Formosa, pour servir de sanctuaire aux hippocampes. Reste que, pour les spécialistes, la clé du maintien de leurs populations réside dans une meilleure gestion de la pêche, avec des limites strictes et même des interdictions de chalutage. La demande n’est pas forcément une condamnation à mort pour Hippocampus, estime cependant Sarah Foster, de Project Seahorse, « si nous faisons en sorte que les règles établies par la Cites fonctionnent pour soutenir un commerce légal durable ».

L’ondulant hippocampe moucheté peut devenir vert-brun foncé en contractant ses muscles reliés à des cellules pigmentaires qui se trouvent sous sa peau. Quel avenir pour ces poissons fantasques ? Cela dépend de nous.

PHOTOGRAPHIE DE DAVID LIITTSCHWAGER / HIPPOCAMPUS GUTTULATUS - STATION MARINE DE RAMALHETE

En attendant, la consommation asiatique de produits à base d’hippocampe pourrait diminuer « à mesure que les plus jeunes et plus progressistes prennent de la distance avec l’utilisation traditionnelle des espèces sauvages », estime Sarah Foster. « La médecine traditionnelle partage un même objectif avec les défenseurs de l’environnement », poursuit-elle. […] Car, « en fin de compte, nous avons tous des raisons de vouloir éviter que les hippocampes disparaissent ».

Prendre des mesures est donc primordial, car « les hippocampes ne supporteront pas le niveau d’exploitation actuel, avertit Healy Hamilton. Or nous allons vers un monde trop dépourvu de ces poissons extraordinaires. »

Article publié dans le numéro 271 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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