Les derniers ours dansants du Népal ont été libérés

Battus et soumis à des traitements inhumains, ces ours lippus étaient forcés de danser devant un public amateur depuis plus de 10 ans.

De Rachael Bale
Rangeela (ours lippu mâle) avec un de ses propriétaires - Il était forcé à divertir des foules entières.

La longue tradition des ours dansants, décriée pour la cruauté qu'elle impose à ces animaux, pourrait prendre fin au Népal.

Le gouvernement népalais, aidé du Jane Goodall Institute Népal et de la Société mondiale de protection des animaux (World Animal Protection), ont permis le sauvetage de deux ours lippus nommés Rangeela et Sridevi, des mains de leurs maîtres, Mohammad Salman et Mohammad Momtaz, membres de la communauté semi-nomade des Nats qui ont fait de ces performances des rues une source importante de revenus.

« Être présent lors du sauvetage du dernier ours dansant du pays était extraordinaire, » raconte Neil D’Cruze, conseiller auprès de la Société mondiale de protection des animaux. « Nous savons que Rangeela et Sridevi souffraient en captivité. Leurs museaux ont été percés avec des barres en fer brûlantes. »

Former des ours de diverses espèces à danser pour un public près à payer pour un tel spectacle était très populaire au Moyen-Âge à travers toute l'Europe et l'Asie, et la pratique était toujours courante en Europe de l'Est et en Asie à la fin du 20e siècle, selon les chiffres de la Société mondiale de protection des animaux.

Grâce aux efforts communs de groupes de protection des animaux pour sauver les ours et aider leurs propriétaires à s'orienter vers une autre activité, la pratique a quasiment disparu.

Des pays comme l'Albanie, la Bulgarie, la Grèce, l'Inde, la Serbie, la Turquie et maintenant le Népal interdisent désormais les spectacles d'ours dansants, mais la pratique perdure au Pakistan.

Sridevi, l'autre ours lippu sauvé, se repose près de ses trois maîtres devant le poste de police, au sud du Népal. Les deux ours ont sans doute été capturés dans la nature lorsqu'ils étaient petits, avant d'être dressés.

« La triste réalité est qu'il y a beaucoup d'animaux dans le monde souffrant pour divertir les gens, » estime Manoj Gautam, directeur exécutif du Jane Goodall Institute Nepal. « Au moins pour ces deux ours lippus, l'histoire se termine bien. »

Plusieurs organisations de défense des animaux ont salué ce sauvetage. « L'importance de ce sauvetage tient au fait que le public ne soutient plus ce types de pratiques protégées par le label "tradition culturelle" », déclare Claire LaFrance, directrice de communication de l'ONG Four Paws U.S., qui a permis la libération de plusieurs ours dans différents pays. « Des pays comme l'Inde, le Népal et le Vietnam, qui ne cessent de viser plus de modernité, mettent progressivement un terme à ces pratiques d'un autre âge. »

 

LE DRESSAGE

Les ours dansants du Népal sont souvent capturés à l'état sauvage et vendus sur le marché noir. Dans certains cas, ils sont capturés alors qu'ils ne sont encore que des oursons - leurs mères sont tuées pour leur bile médicinale ou pour leurs pattes, servies dans des soupes hors de prix ou utilisées en médecine traditionnelle. 

Un ourson capturé est ensuite dressé selon des méthodes particulièrement cruelles. Son museau est percé et une corde ou un anneau est placé dans le trou pour contrôler l'ours. Parfois ses canines sont arrachées et ses griffes retirées pour prévenir toute blessure.

Une corde court dans le trou percé dans le museau de Sridevi. Quand les ours dansants atteignent l'âge de 8 mois, leurs museaux sont percés avec une tige en fer brûlante. Une chaîne ou une corde y est glissée pour permettre aux maîtres de contrôler les animaux.

Les ours lippus sont connus pour être agressif ; les forcer à la soumission est donc un processus particulièrement traumatique qui inclut de battre les ours avec un bâton pour les faire obéir.

« La peur et la douleur sont constamment utilisées contre ces animaux », explique Manoj Gautam.

Une fois dressé, l'ours est amené dans les rues pour s'y produire pour de l'argent. 

« Les ours dansants, tout comme les ours utilisés pour satisfaire la curiosité des touristes, ou les demandes de selfies, ou les restaurants voisins, souffrent énormément, » raconte Claire LaFrance. « Dans le cadre de notre travail avec de grands animaux élevés en captivité, nous constatons que ces individus non formés n'ont pas les compétences nécessaires pour assurer le bien-être de tels animaux. »

 

LE SAUVETAGE

D’Cruze et Gautam suivaient le parcours de ces ours et de leurs propriétaires depuis plus d'un an, attendant le bon moment pour lancer une opération de sauvetage. Le plan était d'approcher les propriétaires et de les convaincre de leur céder les ours. Mais quand Gautam et D’Cruze se sont rendus au dernier domicile connu des propriétaire dans un coin reculé de la ville, ils étaient introuvables.

« Au final, nous avons eu beaucoup de chance, » se souvient Gautam. « Une équipe de la police de terrain a été capable de tracer leurs numéros de téléphones. »

La police a confisqué les ours dans la ville de Iharbari, dans le sud-est du Népal, et ont interpellé quatre personnes.

Au poste de police, le maître de Rangeela tient la corde passant dans le museau de l'ours. Les dents de Rangeela et Sridevi ont été arrachées, une pratique commune pour éviter que les ours ne se retournent contre leurs maîtres.

Les ours étaient traumatisés mais leur état de santé global était bon, étant donné qu'ils n'étaient nourris que de lait et de riz depuis des années. 

« Vous pouvez clairement déceler le comportement stéréotypique d'un traumatisme psychologique. Ils suçaient leurs pattes, sautaient sur les bancs... » raconte encore Gautam.

Leurs dents avaient été arrachées, chose commune pour des ours dansants, mais leurs griffes étaient intactes. 

Les ours attendent désormais d'être transférés dans un refuge, probablement en Inde. En attendant, ils vivent dans un parc national au Népal - où deux de leurs anciens propriétaires ont été appelés pour les aider à faire la transition.

Une partie de la solution pour mettre fin aux utilisations d'animaux à des fins commerciales est de donner à leurs propriétaires de nouvelles sources de revenus - autre raison pour laquelle les deux hommes se sont vus donner cette mission temporaire.

Les anciens propriétaires « comprennent que leur ancienne profession ne pouvait perdurer ». Selon Gautam, les deux hommes ont également signé un document leur promettant une punition beaucoup plus sévère s'ils étaient à nouveau pris à dresser des ours.

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