Les tortues marines survivent... malgré nous

Les tortues marines sillonnent les océans depuis 100 millions d'années. Mais les activités humaines mettent ces reptiles à rude épreuve.

Photographie De Thomas P. Peschak
Publication 30 déc. 2020, 09:05 CET
Des tortues vertes se rassemblent près d'un ponton dans les Bahamas. Elles étaient si nombreuses le ...

Des tortues vertes se rassemblent près d'un ponton dans les Bahamas. Elles étaient si nombreuses le Jour de Christophe Colomb qu'il semblait que les bateaux allaient s'échouer sur elles. Aujourd'hui, six des sept espèces de tortues de mer qui parcourent le monde sont considérées comme vulnérables, en danger ou en danger critique d'extinction. Photographie tirée de l'article "Malgré les menaces croissantes, certaines tortues marines parviennent à s'adapter", publié en juin 2019.

Photographie de Thomas P. Peschak
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic d'octobre 2019.

Pour comprendre tout ce que notre comportement à l’égard des tortues marines a d’encourageant et d’épouvantable à la fois, il n’existe pas de meilleur endroit que l’hôtel Burj-al-ArabJumeirah, à Dubai. La suite royale de 780 m2 y dispose d’un cinéma privé et de dix-sept types d’oreillers selon vos désirs. Le tarif du week-end peut dépasser 45000 euros, mais, si je suis là, c’est pour y voir des hôtes logés gratuitement.

Je longe une flottille de Rolls-Royce blanches, marchant à la rencontre du biologiste marin britannique David Robinson. Nous prenons l’ascenseur jusqu’à un parking rempli de Lamborghini, avant notre destination: un labyrinthe de tuyaux et de piscines en plastique. C’est l’unité de soins intensifs d’un hôpital dernier cri pour tortues marines. Dans une baignoire se trouve une tortue verte souffrant de blessures aux organes internes. Un étage plus haut, les aquariums sont pleins de tortues imbriquées (une espèce en danger critique d’extinction) malades.

Le sang d'une tortue luth mourante coule... Elle a été harponnée par un pêcheur indigène près des îles Kei en Indonésie. La tortue luth est la plus grande des sept espèces de tortues marines et l'une des plus menacées. La population du Pacifique occidental compte moins d'un millier de femelles.

Photographie de Thomas P. Peschak

L’hôtel qui abrite ce centre de soins appartient à une holding placée sous la houlette de l’émir de Dubai, le cheikh Mohammed ben Rachid alMaktoum. Lequel souhaite que sa ville devienne un modèle de gestion environnementale. Les employés des lieux ont vu passer des tortues avec des ballons gonflables logés dans les intestins, d’autres aux nageoires brisées après s’être prises dans des filets de pêche, et une tortue frappée à la tête puis jetée d’un bateau.

« Tout – quelles que soient la situation, l’espèce de tortue ou la menace – est anthropogénique », fulmine David Robinson, l’ancien directeur d’exploitation de l’unité.

De la tortue de Kemp (pas plus grosse qu’un pneu de voiture) à la tortue luth (parfois plus lourde qu’un ours blanc), six des sept espèces de  tortues marines sont classées comme vulnérables, en danger ou en danger critique d’extinction. Quant à la septième, la tortue à dos plat d’Australie, sa situation est inconnue.

 

Une tortue de mer à dos plat soulève le sable en creusant un nid sur l'île Crabe, au large de la côte nord-est de l'Australie. Les rangers autochtones du Apudthama Land Trust bravent les crocodiles d’eau salée et d’autres dangers pour surveiller et protéger les importantes plages de nidification de la tortue à dos plat.

Photographie de Thomas P. Peschak

Pourtant, ces créatures font de la résistance. Dans une étude récente, le nombre de sites de nidification où leur population augmentait était le double de ceux où elle diminuait. Cette année, des scientifiques ont constaté que les populations de tortues protégées par la loi américaine sur les espèces menacées étaient en plein essor. Une tortue verte, rendue à la liberté après 546 jours de traitement pour un traumatisme crânien, a même effectué le plus long voyage connu pour un individu de cette espèce : 8 282 km, du Moyen-Orient aux abords de la Thaïlande, avant qu’on ne perde sa trace.

Les tortues marines semblent plus résistantes que prévu. Bryan Wallace supervise leurs recensements à l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Selon lui, les sept espèces tiennent le choc, au niveau régional autant que mondial.

Ayant pillé les mers, bétonné les côtes et déclenché le réchauffement de la planète, nous pourrions nous demander si nous ne condamnons pas ces animaux. Mais, après des mois d’enquête sur les tortues marines dans de nombreux pays, la vraie question me semble plutôt être celle-ci: comment pourrions-nous aider ces reptiles à véritablement prospérer ?

Dans un centre de réhabilitation de tortues marines de Dubaï, des tortues imbriquées et des tortues vertes vont bientôt être relâchées. Le centre de sauvetage a traité et relâché plus de 1 600 tortues malades et blessées au cours des 15 dernières années.

Photographie de Thomas P. Peschak

Comment ne pas s'émerveiller devant des tortues marines ? Elles naviguent à travers les océans avec des nageoires antérieures en forme d’ailes, creusent des nids à l’aide de pattes postérieures qui ramassent et lancent du sable presque comme des mains. Elles expulsent l’eau salée, telles des larmes, par des glandes situées près de leurs yeux. Leur bouche évoque un bec d’oiseau – peut-être parce qu’elles partagent un ancêtre commun avec les poules. À l’exception de la tortue luth, à la peau épaisse, elles possèdent toutes un squelette externe osseux, recouvert de scutelles. Ces excroissances en plaques sont constituées de kératine – la même matière que celle des cornes de rhinocéros et de nos ongles. Mais chaque espèce est unique. La tortue imbriquée protège les récifs en dévorant les éponges qui risqueraient d’étouffer les coraux. La tortue caouanne écrase les limules (ou crabes des Moluques) entre ses puissantes mâchoires. La tortue luth se nourrit de méduses et d’ascidies (une classe de tuniciers), et migre sans problème du Japon jusqu’à la Californie.

Les tortues marines se sont séparées de leurs parents terrestres il y a plus de 100 millions d’années. Elles ont survécu à la chute de la météorite qui a tué les dinosaures et à une extinction marine qui, voilà 2 millions d’années, a presque divisé leur nombre par deux. Aujourd’hui, les tortues marines sont présentes sur les plages de tous les continents (hors Antarctique) et nagent dans toutes les eaux tropicales et tempérées.

Une ou deux fois par mois pendant la saison des pluies au Costa Rica, des tortues olivâtres femelles reviennent sur terre par dizaines de milliers pour y pondre leurs œufs, cet événement de nidification massive porte le nom d'arribada. Les éclosions débuteront 45 jours plus tard. 

Photographie de Thomas P. Peschak

Les tortues racontent aussi nos histoires. Dans la mythologie chinoise, les pattes des tortues marines sont les piliers du Ciel. Nous faisons appel à elles pour nous soigner. Ainsi, jadis, en Afrique occidentale, la viande de tortue était censée combattre la lèpre. Aujourd’hui encore, les os et les scutelles sont vendus en tant que remèdes en Chine et au Mexique. 

Pendant l’essentiel de cette histoire commune, les tortues ont fait mieux que survivre : elles ont prospéré. Un jour de 1494, Christophe Colomb aperçut une mer de tortues, au large de Cuba, lors de son deuxième voyage. Un prêtre espagnol écrivit: «La mer était toute remplie d’elles, et de l’espèce la plus grande, et en si grand nombre qu’il semblait que les navires allaient s’échouer dessus. »

Des scientifiques estiment que, à l’époque précolombienne, les seules Caraïbes ont pu abriter 91 millions de tortues vertes adultes. C’est à peu près dix fois plus que toutes les tortues marines adultes recensées sur notre planète à ce jour, toutes espèces confondues.

Il fait nuit noire au Costa Rica. La pluie se met à tomber à l’heure où Helen Pheasey et moi coupons à travers une plage, en nous éclairant à la lampe de poche. Pheasey, doctorante, étudie le trafic de reptiles. Elle a apporté un faux œuf de tortue contenant un émetteur GPS. Nous recherchons une maman. Helen Pheasey agite la main en direction d’une petite tortue olivâtre, solitaire, qui projette du sable dans l’obscurité. La tortue gravide laisse tomber ses œufs. Helen Pheasey rampe vers sa queue, s’approche du monticule d’œufs et place le leurre au milieu. Elle espère que des braconniers, dans leur hâte, emporteront le faux œuf avec leur butin.

Car les œufs de tortue sont des denrées très prisées dans certaines régions d’Asie et d’Amérique latine. Ils sont bouillis en soupe, ou cuits en omelettes, ou jetés crus dans un verre avec du citron, du jus de tomate et du poivre.

Sur la côte ouest de la péninsule australienne du cap York, les rangers du programme de gestion des terres et des mers de Pormpuraaw couvrent les nids de tortues de mer avec des cages pour les protéger des porcs sauvages, qui mangent des œufs de tortues et des juvéniles nouveaux-nés.

Photographie de Thomas P. Peschak

Dans la plupart des pays, la vente d’œufs de tortue est illégale depuis des années. Pourtant, en 2018, à Oaxaca (Mexique), la police a saisi une camionnette chargée de sacs-poubelle remplis de 22 000 œufs de tortue. Deux ans plus tôt, les autorités malaisiennes avaient intercepté quatre Philippins transportant 19 000 œufs dans des bateaux en bois. Les marins devaient toucher 6 500 euros, soit près de trois fois le salaire annuel moyen local.L’espoir est que les faux œufs aideront à démanteler les filières de trafiquants.

Il y a peu, un samedi, près de Guanacaste, au Costa Rica, des voleurs ont pillé vingt-huit nids, emportant au passage l’un des faux œufs de Pheasey.

 

À Ostional, au Costa Rica, les tortues olivâtres nichent si près les unes des autres qu’elles ont tendance à s’écraser, de sorte que les autorités permettent aux résidents locaux de ramasser des œufs de tortues pour leur propre usage et pour la vente sur le marché intérieur. La récolte et les ventes sont réglementées.

Photographie de Thomas P. Peschak

Dès le lundi, à 7 heures du matin, Pheasey a suivi le trajet du leurre grâce à des applications de son smartphone. Il quittait la péninsule pour l’arrière-pays. Plus tard, le faux œuf s’est remis en route vers un quartier de San Ramón, à 137 km de sa plage d’origine. Il est arrivé dans l’entrepôt d’un supermarché. Là, il a sans doute changé de mains, avant de finir chez un particulier.

Même si les faux œufs se révèlent prometteurs dans la lutte contre le trafic, celui-ci n’est que l’un des nombreux problèmes qu’affrontent les tortues. Nous détruisons les plages de nidification en bétonnant les bords de mer. Nous avons éclairé les côtes avec des lampadaires qui désorientent les tortues. La pollution – des produits toxiques huileux aux plastiques – envahit les eaux côtières. Les pailles et les fourchettes en plastique restent coincées dans leur nez. Les tortues luths affamées confondent les sacs en plastique avec les méduses.

De nouvelles recherches ont établi que 9 millions de tortues imbriquées ont été massacrées lors des 150 dernières années, la plupart pour leur superbe carapace rouge et or, dont on a tiré des broches à cheveux, des montures de lunettes, des boîtes à bijoux ou du mobilier.

Dans les années 1970, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) a commencé à bannir la vente de produits issus de tortues. Les résultats sont mitigés, et les chiffres, incertains. Les scientifiques estiment toutefois qu’il ne reste que 60000 à 80000 tortues imbriquées femelles en âge de pondre.

Dans certains pays, la chasse à la tortue pour la viande reste autorisée. Mais, même dans ceux où la pratique a été prohibée, les interdictions n’ont aucun sens si elles ne sont pas respectées, si elles ne sont pas acceptées par les habitants et si ces derniers n’ont pas d’autre solution en termes de nourriture et de revenus. Rien qu’au Mozambique et à Madagascar, par exemple, des dizaines de milliers (peut-être des centaines de milliers) de tortues vertes sont tuées illégalement chaque année par des chasseurs.

Les œufs de tortues olivâtres, tout juste rincés dans la mer, sont jetés sur une table de tri à Ostional, au Costa Rica, peu de temps après avoir été récoltés dans les nids. Les œufs seront emballés dans des sacs en plastique et expédiés par camions vers des restaurants et des bars à travers le pays.

Photographie de Thomas P. Peschak

Une amélioration a été constatée là où les habitants ont adhéré à la protection des tortues. Un matin, au Costa Rica, me voici dans un camion de livraison, d’où je vois l’océan scintiller à travers les palmiers royaux. Notre cargaison: 80 grands sacs contenant 96000 œufs de tortue. Ceux-ci seront bientôt reconditionnés et vendus à des restaurants et à des bars, jusqu’à San José, la capitale. Ici, tout cela est parfaitement légal – et peut même aider les tortues.

Chaque mois, la plage d’Ostional, dans la péninsule supérieure de la côte Pacifique du Costa Rica, est le théâtre de l’arribada, l’une des plus grandes pontes de masse du monde. Celle-ci débute en général dans le noir, comme ce matin-là. Des milliers de femelles tortues olivâtres se rassemblent au large des côtes, leur silhouette se dessinant à la lueur du ciel étoilé. Puis, à un mystérieux signal, elles commencent à aborder. C’est une succession de vagues, les animaux se cognant et se bousculant, inconscients des menaces qui les guettent: vautours friands d’œufs, chiens sauvages, ratons laveurs affamés. Ensuite, elles se mettent à creuser, découvrant et écrasant les œufs des autres, remplissant les nouveaux trous avec les futurs petits avant de retourner à la mer.

L’aube voit l’arrivée des humains. Pieds nus, des hommes exécutent une étrange danse, avançant par petits bonds délicats, un pied collé à l’autre, à la recherche d’un coin de terre meuble. Quand ils la trouvent, ils s’accroupissent et creusent jusqu’à ce qu’ils atteignent les œufs. Puis les adolescents et les femmes remplissent des sacs.

 

Pour lutter contre les braconniers au Costa Rica, la chercheuse Helen Pheasey installe des œufs leurres avec des émetteurs GPS, puis les glisse dans des œufs de tortues marines. Pheasey a retracé le parcours des œufs volés jusqu'aux points de vente commerciaux à plusieurs kilomètres à l'intérieur des terres des sites de nidification.

Photographie de Thomas P. Peschak

Dans les années 1970, le Costa Rica a tenté d’interdire la récolte des œufs. Mais l’application de la loi était laxiste. Les chercheurs ont fini par recommander un compromis : un commerce réglementé et local. Tant de tortues apparaissent lors d’une arribada qu’elles creusent beaucoup plus de nids que la plage n’en peut accueillir. Même sans braconnage, près de la moitié des œufs sont détruits, surtout par d’autres tortues. Le gouvernement costaricain a donc autorisé les quelques centaines d’habitants d’Ostional à ramasser une partie des œufs.Aujourd’hui, le ramassage des œufs à Ostional est considéré par beaucoup comme un succès.

Les habitants prélèvent une petite quantité d’œufs, et des biologistes estiment que débarrasser la plage de l’excès empêche les microbes d’en détruire davantage. Le produit de la vente finance les patrouilles qui interdisent l’accès de la plage aux braconniers. Chaque vente est dûment authentifiée par un reçu, de sorte que les acheteurs savent qu’ils ont acquis un produit légal. Des habitants s’investissent dans la chasse aux prédateurs, afin que les bébés tortues survivants puissent gagner la mer. «Nous effectuons du bon travail », se félicite Maria Ruiz Avilés, qui étiquette des œufs.

Cela ne signifie pas que ce modèle puisse être exporté. La demande pour les œufs dans cette région ne représente qu’une petite partie de ce qu’elle est au Mexique, par exemple. À Ostional, la pléthore d’œufs lors des arribadas fait qu’en prélever certains peut contribuer à la survie d’un plus grand nombre de bébés tortues.

«Selon moi, Ostional ne devrait jamais servir de modèle pour gérer la préservation ailleurs, jamais ! », affirme Roldán Valverde, professeur costaricain à l’université du Sud-Est de la Louisiane. Certains experts suggèrent que le ramassage légal contribue à diminuer le ramassage illégal. Mais d’autres craignent que la légitimation d’un tel commerce favorise la perpétuation du marché noir. Hélas, nous sommes obligés de prendre des décisions sans disposer de toute l’information nécessaire.

Les tortues luths juvéniles trouvent sur leur chemin des bouteilles en plastique et d’autres débris alors qu’ils rampent sur la plage Matura de Trinidad pour atteindre l’océan. Nature Seekers, un groupe de conservation local, organise régulièrement des nettoyages de plages qui ont aidé les populations de tortues luths à repartir à la hausse.

Photographie de Thomas P. Peschak

Il est souvent difficile  de savoir combien il reste de tortues d’une espèce donnée, ou quel nombre d’individus assurerait sa survie. De nouvelles recherches laissent entendre que certains recensements réalisés à partir des plages de ponte pourraient voir bien trop large. Toutefois, le comptage des nids peut aussi sous-estimer le nombre de tortues. « Il nous faut comprendre beaucoup mieux ce qui se déroule sous l’eau, là où les tortues passent 99 % de leur vie», note Nicolas Pilcher, biologiste spécialiste des tortues marines.

Pilcher est aux commandes d’un bateau qui traverse des herbiers peu profonds, à environ 80 km à l’ouest d’Abu Dhabi. Il est lancé à la poursuite d’une tortue verte qui zigzague juste sous la surface de l’eau. Près de la proue, Marina Antonopoulou, membre de l’Emirates NatureWorld Wildlife Fund, est perchée sur le platbord. Au signal hurlé par Pilcher, elle se jette sur la carapace, luttant pour ramener la tortue à la surface, puis dans le bateau. Mais l’animal se libère. Antonopoulou se dresse dans l’eau, à la fois frustrée et amusée. Pilcher poursuit sa route.

Marina Antonopoulou et une équipe de scientifiques (dont certains missionnés par le gouvernement d’Abu Dhabi) parcourent la réserve de biosphère marine de Marawah, aux Émirats arabes unis, pour déterminer vers quels lieux se dirigent les tortues vertes, de grandes fans de vitesse. Près des pieds de Pilcher, une demidouzaine d’entre elles se prélassent. Une procédure chirurgicale rapide lui permettra de savoir si ces animaux sont des mâles ou des femelles, et s’ils sont prêts à s’accoupler ou à pondre. L’équipe fixera des dispositifs de repérage à certains d’entre eux, puis les relâchera tous.

«Nous essayons d’établir un lien entre le lieu où ces tortues vivent, c’est-à-dire ici, et l’endroit où elles pondent leurs œufs », explique Pilcher. C’est la clé pour sauver les tortues. Souvent, elles se nourrissent dans les eaux territoriales d’un pays et pondent sur des plages d’un autre. C’est particulièrement vrai au Moyen-Orient, où les tortues des Émirats arabes unis peuvent pondre à Oman, en Arabie saoudite, au Koweït, en Iran, ou même au Pakistan. Les défenseurs de l’environnement et le gouvernement d’Abu Dhabi ne peuvent pas négocier avec les pays voisins pour obtenir une meilleure protection des tortues sans savoir où vont celles-ci. C’est important, bien sûr, car le Moyen-Orient est en plein essor économique et que « la zone de ponte des tortues ne cesse de rétrécir », explique Nicolas Pilcher.

 

Après que les harponneurs ont débarqué une tortue luth dans les îles Kei en Indonésie, les villageois se rassemblent sur la plage pour assister au processus de dépeçage. Pesant jusqu'à 900 kilogrammes, la tortue luth est depuis longtemps une source importante de protéines pour les communautés insulaires.

Photographie de Thomas P. Peschak

La protection des tortues marines a nettement progressé lors des dernières décennies dans nombre d’endroits du monde. En Floride et à Hawaii, des stations balnéaires et des hôtels réduisent l’éclairage des plages. L’utilisation de systèmes permettant aux tortues de s’échapper des filets de pêche a permis de sauver des tortues de Kemp au Mexique et des caouannes dans l’Atlantique. Le dispositif est actuellement à l’essai dans d’autres régions. Nous avons aussi fermé des pêcheries et changé la taille des hameçons de pêche commerciale pour éviter des prises accidentelles. Quelques flottilles de pêche emploient des observateurs documentant les interactions avec les tortues.

Même si nous progressons, de nouveaux défis complexes apparaissent. La température du sable où incubent les œufs détermine le sexe des tortues. Les sables plus chauds produisent plus de femelles. Donc, plus le changement climatique fait monter la température du sable dans les tropiques, plus il naît de tortues femelles.

Par une chaude soirée, j’observe des scientifiques à l’œuvre dans une baie de San Diego, en Californie. L’équipe immobilise une tortue verte adulte, et Camryn Allen, qui travaille avec l’Administration nationale des études océaniques et atmosphériques (NOAA), prélève une fiole de sang. Allen utilise des hormones comme la testostérone pour identifier le sexe des tortues marines. Ici, la proportion de femelles par rapport aux mâles n’a que légèrement augmenté. Mais une récente mission en Australie a vraiment alarmé la biologiste.

Raine Island est un croissant de sable de 21 ha, au bord de la Grande Barrière de corail. C’est la plus grande île de nidification de tortues vertes du globe. Plus de 90 % des tortues vertes du nord de la Grande Barrière de corail y déposent leurs œufs – là et sur l’île de Moulter Cay, tout près. Allen et ses collègues ont découvert qu’avec la hausse des températures, les tortues vertes femelles nées sur Raine sont devenues 116 fois plus nombreuses que les mâles. «Ce chiffre m’a flanqué la trouille», s’exclame Allen.

Ce n’est pas le seul péril dû au changement climatique. À mesure que les ouragans deviennent plus puissants, ils détruisent davantage de nids de tortues. L’élévation du niveau des mers provoque aussi l’inondation de sites de nidification et la perte des œufs.

Il existe pourtant des raisons d’espérer. Les tortues n’ont pas survécu 100 millions d’années sans développer des stratégies de résistance aux temps difficiles. Elles peuvent ralentir leur métabolisme et passer des mois sans manger. Certaines femelles ont sauté des saisons de nidification pendant des années, avant de réapparaître une décennie plus tard. De nouvelles recherches suggèrent que les mâles sont capables de s’accoupler avec de nombreuses femelles lorsque les populations se réduisent. Et les tortues marines peuvent changer de plage de nidification en période de stress.

Ainsi, la crainte initiale de Camryn Allen s’est estompée en constatant la capacité d’adaptation des tortues. «Il se peut que nous perdions quelques populations peu importantes, mais les tortues marines ne disparaîtront jamais complètement, assure-t-elle. Je pense que, comparées aux autres espèces, elles ont de bonnes chances de s’en tirer. » Oui, mais pas sans notre aide.

 

Membre de la rédaction, Craig Welch est l’auteur de l’article sur le dégel du pergélisol. Thomas P. Peschak signe ici son dixième reportage photographique pour National Geographic.
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