Le génie insoupçonné des plus grandes alliées de la nature
En pollinisant les plantes à fleurs, les abeilles nourrissent la planète. Et la science révèle aujourd'hui qu'elles sont encore plus intelligentes que nous ne l'avions imaginé.

Si de nombreux scientifiques observent les bourdons dans leurs laboratoires, il existe des dizaines de milliers d'espèces d'abeilles moins étudiées, comme cette abeille des cactus, qui creuse le sol pour nicher. L'étendue réelle de l'intelligence de ces créatures reste encore à explorer.
Si de nombreux scientifiques observent les bourdons dans leurs laboratoires, il existe des dizaines de milliers d'espèces d'abeilles moins étudiées, comme cette abeille des cactus, qui creuse le sol pour nicher. L'étendue réelle de l'intelligence de ces créatures reste encore à explorer.
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic. S'abonner au magazine
Dans une vallée de montagne au nord du Nouveau-Mexique, les êtres humains et les abeilles se préparent pour l'hiver.
Devant la maison en adobe d'Addelina Lucero, au sein de la communauté amérindienne de Taos Pueblo, un immense tas de bois de chauffage jouxte deux rangées de ruches rectangulaires incrustées de propolis rouge, un mélange résineux que les abeilles utilisent pour calfeutrer leur habitat avant les mois de froid et de disette à venir.
L'apicultrice autochtone et exploratrice National Geographic Melanie Kirby enfile un voile léger en mailles et ouvre l'une des ruches d'Addelina Lucero, en retirant les cadres suspendus pour les examiner et localiser la reine de la colonie, deux fois plus grande que les ouvrières. « C'est notre mère reproductrice, décrit-elle. Elle a survécu à de nombreuses saisons .»
C'est hélas devenu rare. Les abeilles du monde entier meurent en masse, accablées par une série de fléaux: parasites, agents pathogènes, pesticides, habitats en recul. Les principaux témoins de ce déclin sont les abeilles mellifères, leur vie étant intimement liée à l'agriculture humaine. Les apiculteurs transportent des millions de ruches pour polliniser les amandiers, les pommiers et des dizaines d'autres fruits et légumes. Elles et les 20 000 autres espèces d'abeilles contribuent à polliniser environ un tiers des ressources alimentaires de la planète et assurent la reproduction de plus des trois quarts de toutes les plantes à fleurs. Si nous connaissons moins bien les abeilles sauvages, les recensements de populations indiquent qu'elles sont en déclin partout dans le monde, des espèces solitaires comme les abeilles découpeuses de feuilles, qui nichent seules et pollinisent quelques plantes de prédilection, aux espèces sociales comme les bourdons indigènes, qui vivent en colonies et butinent presque toutes les fleurs rencontrées.

Felicity Muth collecte des abeilles dans une prairie pour tester l'étendue de leurs capacités cognitives. Les reines, ici dans des tubes, assimilent les associations de couleurs plus vite que les ouvrières butineuses.
Felicity Muth collecte des abeilles dans une prairie pour tester l'étendue de leurs capacités cognitives. Les reines, ici dans des tubes, assimilent les associations de couleurs plus vite que les ouvrières butineuses.
En avril 2025, les apiculteurs américains ont signalé que 55% de leurs colonies avaient péri au cours de l'année précédente - leurs pires pertes jamais enregistrées. Les abeilles mellifères de Melanie Kirby, elles, se portent à merveille. Elle a passé les vingt dernières années à travailler avec son associé agricole Mark Spitzig pour élever des colonies astucieusement rebaрtisées « LongeviBEES », bien adaptées au haut désert du Nouveau-Mexique et à la région des Rocheuses.
Melanie Kirby et Mark Spitzig ne traitent pas leurs ruches avec les produits chimiques de synthèse qu'utilisent la plupart des apiculteurs commerciaux pour repousser le varroa, un parasite invasif qui se nourrit des abeilles, affaiblit les colonies et transporte des virus, et qui est considéré comme le principal responsable de la mortalité récente. À la place, ils attendent pour sélectionner leurs reines qu'elles aient vécu au moins deux ans - suffisamment longtemps pour être assez robustes et rusées pour survivre par elles-mêmes.
Il y a dix ans, Melanie Kirby apportait quelques-unes de ces abeilles à Addelina Lucero, qui fabrique bougies, baumes et onguents à partir de la cire qu'elle récolte. Les consignes de Melanie Kirby étaient simples: laisser les abeilles tranquilles pour qu'elles apprennent à surmonter les défis de leur monde imprévisible. Ce qu'elles ont fait. « Elles arrivent vraiment à se débrouiller », se réjouit Addelina Lucero.
Au cours des dernières décennies, les scientifiques ont appris à mieux cerner la façon dont elles se débrouillent. Ils ont étudié comment les butineuses se dispersent sur des kilomètres de terrain inconnu au cours des six semaines de leur vie adulte, guidées par le soleil et leur mémoire tandis qu'elles visitent des milliers de fleurs pour rapporter du nectar à leur colonie. Ils ont suivi des abeilles jusqu'à leur nid et observé comment elles dansent pour indiquer aux autres où se trouvent les meilleures fleurs, et comment elles prennent collectivement la décision d'essaimer et de déménager.

À Toulouse, l'écologiste du comportement Mathieu Lihoreau évalue la capacité des abeilles à naviguer dans des paysages changeants. La plupart des chercheurs en cognition de ces insectes étudient les espèces sociales, dont cette petite colonie de bourdons à queue rousse munis de marqueurs les identifiant.
À Toulouse, l'écologiste du comportement Mathieu Lihoreau évalue la capacité des abeilles à naviguer dans des paysages changeants. La plupart des chercheurs en cognition de ces insectes étudient les espèces sociales, dont cette petite colonie de bourdons à queue rousse munis de marqueurs les identifiant.
Les avancées des chercheurs sont le fruit d'expériences ingénieuses conçues pour tester la façon dont les abeilles perçoivent le monde, résolvent des problèmes et réagissent à des situations inattendues. Et les résultats ont montré que ces minuscules créatures sont capables de prendre le genre de décisions intelligentes que les scientifiques croyaient jusqu'ici réservées aux vertébrés.
Les individus robustes et résistants de Melanie Kirby laissent également entrevoir une possibilité prometteuse pour ceux qui s'inquiètent de la survie à long terme de ces insectes. Comme elle le constate chaque jour dans ses ruchers, les abeilles peuvent s'adapter à un environnement de plus en plus hostile - si nous les y laissons.

Un bourdon fait rouler une balle vers une cible en forme de « fleur » dans un laboratoire de l'université d'Oulu, en Finlande. Les chercheurs y explorent si les abeilles sont capables d'avoir des moments d'« illumination » face à un nouveau défi.
Un bourdon fait rouler une balle vers une cible en forme de « fleur » dans un laboratoire de l'université d'Oulu, en Finlande. Les chercheurs y explorent si les abeilles sont capables d'avoir des moments d'« illumination » face à un nouveau défi.
Il n'y a pas si longtemps, les scientifiques croyaient que les abeilles étaient des automates - des robots sans cerveau dont les actions étaient entièrement programmées dans leurs gènes. Même les plus éminents spécialistes du comportement animal estimaient que les abeilles agissaient par pur instinct - « transmis de génération en génération », écrit le scientifique allemand Karl von Frisch, lauréat du prix Nobel en 1973 pour avoir découvert comment les abeilles communiquent. « Le cerveau d'une abeille est de la taille d'un grain d'herbe et n'est pas fait pour penser. »
Mais au cours des dernières décennies, des chercheurs comme l'écologiste du comportement Lars Chittka ont conçu une série d'expériences de plus en plus ambitieuses qui révèlent les multiples façons dont leur cerveau est fait pour penser. En 1990, alors que Lars Chittka étudie la neurobiologie des abeilles, il emmène un groupe d'étudiants de premier cycle dans un champ pour explorer la façon dont les abeilles évaluent les distances et les directions dans un paysage sans repères, sans arbres, sans buissons ni collines...




