Pourra‑t‑on un jour se passer des tests animaux en laboratoire ?
Les animaux ont permis des avancées scientifiques majeures. Aujourd’hui, les limites des tests et les enjeux éthiques poussent la recherche à inventer des alternatives. Peut‑elle vraiment s’en passer ?

Six chercheurs en médecine se tiennent autour d’une table chargée de matériel de recherche, dont un récipient en verre contenant un cobaye, à l’Institut Pasteur à Paris, en 1913. En France, environ deux millions d’animaux sont utilisés chaque année à des fins scientifiques, selon le ministère de la Recherche.
Le 3 novembre 1957, Laïka, une chienne errante ramassée dans les rues de Moscou, fut placée dans une capsule en aluminium et lancée en orbite autour de la Terre. Laïka mourut environ sept heures après le décollage, probablement de stress et d’hyperthermie. La ramener sur Terre ne faisait pas partie des objectifs de Spoutnik 2. Grâce à Laïka, on savait désormais qu'un mammifère pouvait atteindre l’orbite et y survivre temporairement. Quatre ans plus tard, Youri Gagarine devint le premier homme à effectuer un vol dans l'espace, au cours de la mission Vostok 1.
Depuis plus d’un siècle, la science progresse en grande partie grâce aux animaux. Louis Pasteur mit au point le vaccin contre la rage en inoculant le virus de lapin en lapin avant de l’injecter à des chiens contaminés, puis en 1885, à un enfant mordu par un chien enragé. En 1902, le chirurgien français Alexis Carrel testa sur des chiens les techniques de greffe d’organes qui révolutionnèrent la chirurgie. L’insuline fut isolée en 1921 à partir d’expériences menées sur des chiens par les Canadiens Frederick Banting et Charles Best, ouvrant la voie au traitement du diabète.
Ce que nous devons aux animaux ne se limite pas à la médecine : conquête spatiale, éthologie, ingénierie... de nombreux domaines ont puisé dans le vivant une part de leur savoir.
DE NOMBREUSES ESPÈCES POUR DE NOMBREUSES RAISONS
En France, environ deux millions d’animaux sont utilisés chaque année à des fins scientifiques, selon le ministère de la Recherche. Si la souris domine ce panel, représentant 68 % des animaux en question, c'est loin d'être le seul animal sollicité pour les besoins de la recherche.
La drosophile (Drosophila), une mouche de quelques millimètres qui tourne autour des fruits mûrs, était le sujet d'étude privilégié du généticien américain Thomas Hunt Morgan dans son laboratoire de l’université Columbia. Grâce à la reproduction rapide et aux gros chromosomes de la drosophile visibles au microscope, Thomas Hunt Morgan démontra que les gènes, ces unités d’hérédité alors mystérieuses, sont portés par les chromosomes. Il obtint un prix Nobel de physiologie en 1933. Un siècle plus tard, la drosophile est toujours utilisée dans les études menées sur Parkinson, les mécanismes du sommeil et de la mémoire.
Le poisson-zèbre (Danio rerio), fit quant à lui son entrée dans les laboratoires dans les années 1970. Il intriguait par ses capacités de régénération. S'il est blessé, son cœur se répare et ses nageoires repoussent. Son embryon transparent permet d’observer le développement des organes au microscope, sans dissection. Plus surprenant encore, environ 70 % des gènes humains ont un équivalent fonctionnel chez le poisson‑zèbre, un chiffre suffisant pour en faire un modèle précieux dans l’étude des maladies cardiaques ou de cancers.
Le chien occupe une place à part. En 2023, plus de 4 100 canidés ont été utilisés dans le cadre de recherches en France, notamment le beagle (Canis lupus familiaris), sur qui sont testés la grande majorité des médicaments depuis les années 1950.

En 2023, plus de 4 100 canidés ont été utilisés dans la recherche en France, dont le beagle, sur qui sont testés la grande majorité des médicaments depuis les années 1950.
En avril 2019, une équipe de l'université de Yale a publié dans la revue Nature des résultats qui ont surpris la communauté scientifique. Les chercheurs ont récupéré trente-deux cerveaux de porcs (Sus scrofa domesticus). Quatre heures après leur mort, ils les ont connectés à une machine qui faisait circuler un liquide oxygéné et riche en nutriments, permettant de réactiver certaines fonctions biologiques. Aucune trace de conscience, mais la frontière entre mort cérébrale et activité cellulaire est devenue plus floue qu’on ne le pensait.
UN RECOURS DE PLUS EN PLUS CONTESTÉ
Malgré ces avancées indéniables, le recours aux modèles animaux est de plus en plus remis en question. Selon les chiffres repris par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), environ 90 % des médicaments expérimentaux qui passent avec succès les tests sur animaux échouent ensuite chez l’Homme. Une estimation discutée, que Roland Cash, médecin, docteur en pharmacologie et vice-président de l’association Transcience, qui milite pour une recherche non-animale, reprend à son compte : « ces taux sont avérés dans la littérature internationale depuis plus de dix ans. Il y a une crise de la recherche pré-clinique, coûtant des milliards d’euros aux industriels du fait de développement de traitements interrompu lors des essais cliniques en raison notamment d’une toxicité trop importante, non repérée chez les animaux ».
Au sein d’une même espèce, les résultats peuvent par ailleurs être incohérents. « Le rythme cardiaque des beagles fournis par Charles River diffère de ceux fournis par Marshall Bio Resources. [Principaux éleveurs et fournisseurs d’animaux au niveau mondial]. Si on teste un médicament cardiaque sur les uns ou sur les autres, on n’obtient pas le même résultat », relève André Menache, vétérinaire et président de l’association Antidote Europe.
Depuis 1959, la recherche suit la règle dite des « trois R », formulée par les biologistes britanniques William Russell et Rex Burch. Il s'agit de Remplacer les animaux quand c’est possible, Réduire leur nombre, Raffiner les protocoles pour limiter leurs souffrances. Ces principes sont inscrits dans le droit français depuis 1987, renforcés par une directive européenne en 2010.
André Menache, qui a siégé dans plusieurs comités d’éthique à l’étranger, décrit un exercice devenu en grande partie administratif. « Le chercheur dit : j’utilise cent rats au lieu de cent vingt, je leur donne des antidouleurs, je ne peux pas les remplacer parce que j’ai besoin d’un système vivant complexe. Les trois R sont cochés. Mais si je demande : "Pouvez-vous me démontrer que votre modèle rat est pertinent pour l’humain ?", on me répond que je dépasse ma mission ».
Une autre discipline connaît un essor rapide, c'est le biomimétisme. L’idée consiste à s’inspirer des solutions inventées par l’évolution pour concevoir des technologies humaines. « On va chercher à exploiter les stratégies du vivant, et pas forcément le vivant lui-même », résume Laura Magro, docteure en sciences des matériaux et cofondatrice de la coopérative Ceebios. Elle cite notamment l'exemple de l'observation non invasive de requins et de termitières. La peau du requin, qui reste propre dans l’eau grâce à une microstructure empêchant les bactéries de s’y fixer, inspire la fabrication de canalisations qui ne s’encrassent pas. Au Zimbabwe, dans les années 1990, l’architecte Mick Pearce a conçu un immeuble de bureaux dont la ventilation naturelle reproduit celle des termitières africaines, économisant une grande partie de la climatisation habituelle. Une fois la stratégie comprise, elle peut être reproduite avec des matériaux synthétiques.
VERS UNE RECHERCHE PLUS ÉTHIQUE ?
Les animaux sont une source infinie de découvertes qui nous ont été extrêmement utiles. Pour autant, la souffrance qui peut leur être infligée ne peut plus être ignorée.
D’autres pistes, plus récentes, visent à remplacer l’animal dans les laboratoires pharmaceutiques où l'usage animal est le plus fortement contesté. On peut notamment citer les « organes sur puce », de minuscules dispositifs, où sont cultivées des cellules humaines dans des microcanaux. Un foie, un cœur miniaturisés, qui reproduisent certaines fonctions biologiques et permettent de tester directement des molécules sur du tissu humain. S’y ajoutent, selon Roland Cash, « des outils in silico [des simulations informatiques] sur lesquels on place beaucoup d’attentes en lien avec l’intelligence artificielle ». Les biobanques de tissus humains et les déchets chirurgicaux offrent aussi un immense réservoir, largement sous-utilisé.

En conditions de laboratoire, les rats-taupes nus vivent pendant des décennies, mourant rarement de vieillesse ou des maladies qui leur sont associées.
Ces approches répondent à une évidence : « peu leur importe qu’un produit soigne le cancer chez la souris s’il n’a pas d’effet chez l’homme », rappelle Roland Cash.
La réglementation évolue en ce sens. En décembre 2025, le Sénat américain a adopté à l’unanimité le FDA Modernization Act 3.0, un texte qui demande à l’agence américaine de remplacer dans ses règlements les mentions obligatoires de tests « animaux » par celles de tests « non cliniques », incluant cultures de cellules humaines, organes sur puce et modélisation informatique. En d’autres termes, ce n’est plus le test sur l’animal qui est exigé par défaut, mais un test jugé scientifiquement valide, quelle que soit sa nature.
Pour autant, « les agences sanitaires sont par nature prudentes », souligne Roland Cash. « Il faut s’assurer que ces méthodes sont fiables avant de les intégrer pleinement dans la réglementation ».
Au-delà de la technique, André Menache voit un obstacle culturel. Le modèle animal reste le paradigme dominant de la recherche biomédicale, inscrit dans les formations universitaires, dans les protocoles de laboratoire, dans les cadres réglementaires. « Le défi aujourd’hui, ce n’est pas la technologie, c’est la communication ». Roland Cash se risque même à un pronostic : « on peut s’attendre à ce que seuls 10 % des animaux actuellement utilisés en expérimentation le soient encore en 2040. La recherche sera plus efficace, moins coûteuse, plus rapide ».