Une nouvelle espèce de tique asiatique se répand dans l'est des États-Unis

Cela faisait 50 ans qu’une nouvelle espèce de tique invasive n’avait pas été découverte aux États-Unis. Ces bestioles, qui pourraient transmettre des maladies, ont été observées dans neuf États.

La tique asiatique à longues cornes (Haemaphysalis longicornis) se propage aux États-Unis, pourrait transmettre des maladies, et peut se reproduire de manière asexuée.
La tique asiatique à longues cornes (Haemaphysalis longicornis) se propage aux États-Unis, pourrait transmettre des maladies, et peut se reproduire de manière asexuée.
photographie de James Gathany, CDC/ Anna E. Perea

À l’œil nu, la tique asiatique à longues cornes n’est pas très différente des autres tiques que l’on trouve aux États-Unis : elle est dotée de huit pattes, son corps est rond et son rostre s’accroche à l'hôte choisi. Mais cet arachnide est originaire de l’Asie de l’Est, où il a été démontré qu’il transmet des maladies, et il gagne rapidement du terrain dans l’Est des États-Unis.

Selon le Centers for Disease Control and Prevention (CDC ou Centre de Prévention et de Contrôle des Maladies américain), cela faisait 50 ans qu’une nouvelle espèce de tique invasive n’avait pas été observée dans le pays.

C’est en août 2017, dans le New Jersey, que le premier spécimen américain a été découvert. Déjà observée dans huit autres États, du Connecticut à l’Arkansas, cette espèce de tique semble prête à poursuivre son expansion. Une étude publiée le 13 décembre dans la revue Journal of Medical Entomology révèle qu’une grande partie de l’Amérique du Nord présente des conditions favorables à ces arachnides.

« L’espèce a le potentiel de se propager dans les États-Unis contigus et le sud du Canada », a indiqué Ilia Rochlin, auteur de l’étude et professeur à l’Université Rutgers dans le New Jersey. « Cette tique présente une très grande capacité d’adaptation. »

Tout comme le CDC le mois dernier, le chercheur a averti que bien que l’espèce ait le potentiel de transmettre des agents pathogènes, aucune transmission active de maladie n’a encore été constatée au sein de la population américaine.

La tique asiatique à longues cornes a commencé à faire parler d’elle dans le pays après qu’une femme a découvert de minuscules créatures sur son mouton tandis qu’elle le tondait. « Le mouton en question avait beaucoup de tiques », explique Andrea Egizi, chercheuse scientifique au Monmouth County, dans le New Jersey, où les tiques ont été analysées pour la première fois. « Certainement des milliers. »

Andrea Egizi a eu recours au séquençage d’ADN pour identifier l’espèce (Haemaphysalis longicornis). Dans un premier temps, la scientifique ne savait pas quoi faire après avoir réalisé ce qu’elle avait découvert. « Il n’y a pas de numéro d’urgence pour les espèces invasives. »

Le Département de l’Agriculture américain et le CDC furent rapidement mis au courant de la découverte. « Cela faisait plusieurs mois que nous suivions l’avancée des choses », a indiqué Ben Beard, scientifique au CDC. Cette nouvelle a poussé les chercheurs à analyser à nouveau d’anciens spécimens collectés, et ils ont fini par découvrir que les tiques asiatiques à longues cornes étaient présentes aux États-Unis depuis 2010.

 

DE NOUVEAUX ARRIVANTS

Personne ne sait vraiment comment les premiers spécimens de l’espèce sont arrivés dans le pays. De plus, le fait que les femelles peuvent se reproduire en se clonant, sans avoir besoin de s’accoupler (on parle de parthénogenèse), contribue grandement à la rapide propagation de cette tique. Cela peut également rendre leur contrôle très difficile, a indiqué Ilia Rochlin. « En pratique, il est impossible d’éradiquer cette espèce. »

S’il n’a pas été démontré pour l’instant que les spécimens collectés aux États-Unis étaient porteurs d’agents pathogènes, dans leur aire de répartition naturelle les tiques à longues cornes sont vectrices de graves maladies humaines, notamment le syndrome de fièvre sévère avec thrombocytopénie (SFTS), qui peut être mortel. Comme le virus Heartland, proche du SFTS, existe déjà aux États-Unis, le risque serait que les tiques à longues cornes finissent par devenir porteuses de cet agent pathogène, ainsi que d’autres en Amérique.

« Cela nous inquiète beaucoup », a confié Ben Beard. « Par mesure de précaution, nous supposons que cette tique pourrait être infectée et transmettre les maladies à l’Homme. »

Également appelée tique du buisson ou tique du bétail, la tique à longues cornes (Haemaphysalis longicornis), comme son nom l’indique, a une préférence pour le bétail comme hôte : les bovins, les moutons et autres animaux sont donc davantage exposés au risque que les humains. L’espèce peut également mordre des animaux sauvages, à l’instar des cerfs.

La transmission de maladies n’est pas la seule menace qui pèse sur le bétail : la perte de sang de l’animal s’il est infesté de centaines ou de milliers de tiques en constitue également une. Par exemple, une fois qu’une vache laitière est mordue par une tique, elle pourrait produire jusqu’à 25 % de lait en moins. Alors que cette tique continue de proliférer, des milliers d’animaux à travers le pays pourraient probablement être exposés.

 

DES DONNÉES INSUFFISANTES

Les recherches sur cette espèce de tiques et sur d’autres restent toutefois assez limitées. « Par rapport aux moustiques, les tiques sont en quelque sorte ignorées », confie Ilia Rochlin. « Bien qu’elles aient un énorme impact sur la santé publique, les tiques sont les orphelines de l’entomologie médicale. »

Ilia Rochlin vit à Long Island, où il a pu observer ces derniers temps une explosion du nombre de tiques. En été, il ne peut presque pas profiter de son jardin. Alors, lorsqu’il a entendu parler de cette nouvelle espèce, qui est une mordeuse particulièrement agressive, le chercheur a voulu en savoir plus au sujet de son aire de répartition.

Pour répondre à cette question, Ilia Rochlin a comparé les facteurs environnementaux de l’aire de répartition d’origine des tiques asiatiques à longues cornes (l’Asie de l’Est, la Nouvelle-Zélande et l’Australie principalement) à des aires d’Amérique du Nord présentant des caractéristiques similaires. Ayant recours à une technique d’analyse courante d’apprentissage automatique, il a découvert que des variables telles que la température, l’humidité relative et les précipitations jouaient un rôle particulièrement important dans la détermination de l’aire de répartition de cette tique et que de grandes régions de l’Est des États-Unis et du sud du Canada pourraient constituer des habitats très favorables à l’espèce.

« C’est une étude très bien faite », a déclaré Krisztian Magori, biologiste à l’Université Eastern Washington qui s’est également intéressé à la répartition de la tique à longues cornes. Le scientifique a indiqué avoir pour l’essentiel trouvé les mêmes aires de répartition qu’Ilia Rochlin, tout en faisant remarquer qu’aucun modèle ne sera parfait en raison du peu de données actuellement disponibles.

Selon le biologiste, il existe quelques tiques asiatiques à longues cornes qui diffèrent légèrement selon leur origine, la Chine par rapport à la Nouvelle-Zélande par exemple, et nous ne savons toujours pas quelle(s) espèce(s) ont fait leur entrée en Amérique du Nord.

« Nous ne savons pas précisément jusqu’où cela va aller », a-t-il déclaré. « Mais le travail d’[Ilia Rochlin] est la meilleure hypothèse. »

David Allen, biologiste au Middlebury College dans le Vermont, partage son avis. « Il s’agit d’une technique assez standard et elle fonctionne souvent très bien », confie-t-il. Il met néanmoins en garde que « le modèle est aussi bon que les [données] de distribution sur lesquelles il se base. » Jusqu’à maintenant, celles-ci sont plutôt limitées.

Ilia Rochlin reconnaît également que le manque de données pose des problèmes. C’est une des raisons pour lesquelles il espère que les responsables de santé publique vont accroître les efforts de surveillance, de collecte de spécimens et de sensibilisation pour cette espèce de tique, mais aussi pour d’autres.

« Par le passé, nous n’avons pas pu faire un bon travail [en termes de surveillance des tiques] », reconnait Ben Beard, pour qui ces limitations ont souvent pour origine des budgets serrés attribués pour une maladie spécifique. Mais plus récemment, indique-t-il, il y a eu un intérêt relativement grandissant dans les programmes relatifs aux tiques et plus d’argent distribué. « La bonne nouvelle, c’est que nous allons faire de plus en plus de cela. Et nous avons même commencé. »

 

UNE PRÉVENTION ACCRUE

Ben Beard a indiqué que le CDC avait récemment publié de nouvelles cartes des aires de répartition pour certaines tiques communes (notamment celles porteuses de la maladie de Lyme) et que l’objectif était d’étendre le projet pour inclure d’autres espèces, dont la tique à longues cornes. D’après lui, le CDC possède deux colonies de tiques de cette espèce qui servent à la recherche dans son laboratoire, dans le but de déterminer quels hôtes ces tiques préfèrent et quelles sont les maladies dont elles pourraient être porteuses. L’USDA est également à la tête d’un « National Asian Longhorned Tick Stakeholder Group » (Groupe d’intervenants nationaux sur la tique asiatique à longues cornes en français), qui est composé de spécialistes et de représentants de tout le pays.

 « L’année prochaine, nous entreprendrons des efforts plus systématiques pour tenter de déterminer la localisation de la tique [asiatique à longues cornes] », a précisé Ben Beard. En attendant, il demande au public de continuer à se protéger des tiques, comme en appliquant du répulsif, en vérifiant qu’ils n’en n’ont pas sur le corps et en passant leurs vêtements au sèche-linge à haute température pendant 10 minutes afin de tuer tout arachnide.

Ces recommandations, Ilia Rochlin ne les connaît que trop bien. Toutefois, malgré les nombreuses tiques présentes dans son jardin, il dit n’avoir pas encore vu de ses propres yeux un spécimen asiatique à longues cornes. D’après son analyse, Long Island est un environnement très adapté aux tiques. Il pense donc que ce n’est qu’une question de temps avant qu’elles n’arrivent.

« Nous finirons par les trouver ici », dit-il. Toutefois, ce qui l’inquiète vraiment, c’est le manque d’informations à leur sujet. « Personnellement, je m’inquiète car on ne sait pas quel sera l’impact de ces tiques dans le futur. »

 

Cet article a initialement paru sur nationalgeographic.com en langue anglaise.

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