Otaries du Cap : enquête sur une épidémie de rage sans précédent

Pour la première fois, la rage se propage au sein d’une population de mammifères marins. En Afrique du Sud, une épidémie qui touche les otaries à fourrure inquiète les spécialistes.

De Melissa Hobson
Publication 5 oct. 2026, 16:03 CEST
Deux otaries à fourrure du Cap se reposent sur des rochers, devant leur colonie. Pendant un ...

Deux otaries à fourrure du Cap se reposent sur des rochers, devant leur colonie. Pendant un temps, personne ne comprenait comment les otaries du Cap avaient pu contracter la rage.

PHOTOGRAPHIE DE Denis-Huot, Nature Picture Library

Deux otaries à fourrure du Cap se reposent sur des rochers, devant leur colonie. Pendant un temps, personne ne comprenait comment les otaries du Cap avaient pu contracter la rage.

PHOTOGRAPHIE DE Denis-Huot, Nature Picture Library

Robert Sivewright ne se souvient pas du sang. « On m’a dit que j’en étais couvert de la tête aux pieds », raconte-t-il.

En février, alors qu’il guidait une excursion en kayak dans le port de Hout Bay, sur la péninsule du Cap en Afrique du Sud, une otarie à fourrure du Cap présentant un œil injecté de sang s’est approchée de son groupe. Après avoir heurté l’un des kayaks à plusieurs reprises, l’animal « a complètement perdu le contrôle et s’est mis à attaquer l’embarcation d’un client », explique Robert Sivewright. Alors qu’il aidait les participants à sortir de l’eau, l’otarie s’est retournée contre lui. « Elle a réussi à me mordre à plusieurs reprises », raconte-t-il.

Transporté à l’hôpital, il a dû subir une chirurgie réparatrice ainsi qu’une série d’injections destinées à prévenir une éventuelle infection. L’otarie a ensuite été euthanasiée depuis le rivage. Les autorités n’ont toutefois pas réussi à récupérer sa carcasse en mer pour effectuer des analyses. Malgré cela, Robert Sivewright est convaincu que l’animal était atteint de la rage. « Au vu de son comportement, il y a très peu de doutes possibles », estime-t-il. « Quelque chose n’allait clairement pas chez cette otarie. »

La rage est une maladie virale qui provoque une inflammation mortelle du cerveau et de la moelle épinière. Elle se transmet entre mammifères par la salive, le plus souvent à la suite d’une morsure ou d’une griffure. Avant cette épidémie, apparue en 2024, aucun cas de transmission durable au sein d’une population de mammifères marins n’avait été documenté.

L’apparition de cette flambée épidémique a laissé les spécialistes face à de nombreuses questions : comment le virus est-il parvenu chez les otaries et que pourrait-il se passer si sa propagation ne pouvait être maîtrisée ?

 

UN COMPORTEMENT INHABITUEL

Dès 2021, une augmentation des interactions dangereuses entre otaries et humains avait alerté les spécialistes. « Soudainement, nous avons observé des comportements agressifs inexpliqués chez des otaries », explique Gregg Oelofse, responsable de la gestion du littoral pour la ville du Cap. Au cours des vingt années précédentes, il n’avait recensé que quelques rares cas de morsures infligées à des humains.

À l’époque, un seul cas de rage chez des phoques ou des otaries avait été documenté : celui d’un phoque annelé observé au Svalbard, en Norvège, en 1980. Le virus ne s’était alors pas propagé à d’autres individus. 

Certains experts ont d’abord envisagé qu’une prolifération d’algues puisse expliquer cette hausse des attaques. L’acide domoïque, une neurotoxine produite par certaines algues, peut provoquer chez les animaux infectés des troubles neurologiques tels que l’agressivité ou des mouvements désordonnés, comme l'explique Ernest Ngoepe, chercheur à l’Agricultural Research Council et auteur d’une étude sur l’émergence de la rage chez les otaries. « Personne n’imaginait qu’il puisse s’agir de la rage », souligne-t-il.

D’autres maladies, ainsi qu’un mystérieux épisode de mortalité massive survenu en 2021, ont également contribué à masquer l’apparition progressive du virus chez les otaries à fourrure du Cap, souligne Tess Gridley, directrice fondatrice de Sea Search à Cape Town et autrice d’une prépublication scientifique consacrée à l’épidémie.

L’origine du phénomène n’a commencé à s’éclaircir qu’en mai 2024. Cette année-là, un chien de compagnie a contracté la rage après avoir été attaqué par une otarie. Les cas de rage canine étant rares dans la province du Cap-Occidental, les chercheurs ont commencé à envisager sérieusement l’hypothèse d’une transmission par l’otarie. Les analyses de quatre individus ont révélé que trois otaries ayant présenté un comportement anormalement agressif étaient positives à la rage.

Cette découverte a motivé une réévaluation d’échantillons antérieurs qui a permis de confirmer plus de cent cas positifs chez les otaries du Cap depuis 2024. Les spécialistes ignorent toutefois combien d’animaux sont réellement infectés parmi les quelque deux millions d’otaries de la région.

La confirmation d’un cas requiert l’analyse du cerveau d’un animal décédé. « Concrètement, il faut rechercher les carcasses sur les plages, les déplacer, prélever leur tête et analyser leur cerveau », résume Tess Gridley. « Ce n’est pas une tâche agréable. »

 

COMMENT LE VIRUS EST-IL ARRIVÉ CHEZ LES OTARIES ?

Les chercheurs ont d’abord suspecté les chiens domestiques. « Mais nous n’avons pas de cas de rage canine à Cape Town », rappelle Ernest Ngoepe. Pour résoudre l’énigme, les scientifiques ont utilisé le séquençage génétique et l’analyse phylogénétique afin de retracer l’origine du virus. Leurs conclusions pointent vers le chacal à dos noir, une espèce connue pour être porteuse de la rage en Afrique du Sud.

Les chacals fréquentent les colonies d’otaries : ils s’attaquent parfois aux otaries juvéniles et se nourrissent de carcasses. Une transmission lors d’un affrontement entre les deux espèces paraît donc plausible. Les analyses génétiques indiquent que le virus aurait pénétré dans les populations d’otaries dès 2015, bien avant que les scientifiques imaginent un tel scénario.

 

UNE LUTTE DIFFICILE À MENER

Aujourd’hui, les spécialistes tentent de limiter la propagation de la maladie en vaccinant les otaries habituées à la présence humaine et en euthanasiant les individus que l'on pense porteurs de la rage. Mais vacciner l’ensemble des otaries, depuis le sud de l’Angola jusqu’au sud-est de l’Afrique du Sud en passant par la Namibie, relève de l’impossible. « Comment vacciner deux millions d’otaries à fourrure du Cap ? » s’interroge Tess Gridley. « Nous évoluons dans un domaine totalement inconnu. »

Même lorsqu’un animal est vacciné, un rappel est nécessaire. « Elles se ressemblent toutes, il est donc impossible de savoir lesquelles ont déjà reçu une injection », souligne Oelofse. Les vaccins oraux ne constituent pas non plus une solution simple. Contrairement à de nombreux carnivores terrestres, les otaries consomment leurs proies vivantes, ce qui rend difficile la dissimulation d’un vaccin dans un appât.

Leur comportement social favorise également la propagation du virus. « Les otaries à fourrure du Cap sont extrêmement grégaires », explique Tess Gridley. « Elles adorent vivre en groupe et parcourent de très grandes distances. » Certaines peuvent nager jusqu’à 100 kilomètres en une seule journée, transportant potentiellement la maladie d’une colonie à une autre.

 

QUEL RISQUE POUR LES HUMAINS ?

Chaque année, environ 59 000 personnes meurent de la rage dans le monde. Une prise en charge médicale rapide permet toutefois d’éviter le développement de la maladie chez les personnes mordues ou griffées. La rage peut provoquer des engourdissements, des hallucinations, des difficultés respiratoires et des paralysies, parfois jusqu’à un an après l’infection. Une fois les symptômes apparus, elle est presque toujours mortelle. 

La première attaque d’otarie confirmée contre un humain dans la région du Cap remonte à juillet 2022, et les morsures continuent aujourd’hui. Au cours d’une seule journée de septembre 2026, une otarie présumée porteuse de la rage a mordu neuf personnes sur la plage de Muizenberg, dont six enfants. « Environ 176 cas de morsures ont été recensés à ce jour », précise Ngoepe.

Malgré tout, les experts ne souhaitent pas décourager le public de profiter du littoral. Aucun cas de transmission de la rage d’une otarie à un humain n’a été confirmé jusqu’à présent. Le virus semble désormais installé durablement dans la population d’otaries, ce qui rend son éradication improbable. Les gestionnaires de la faune marine continuent néanmoins les campagnes de vaccination ciblée et l’euthanasie des animaux malades afin d’en limiter la propagation.

« Il s’agit d’une épidémie qui couve en permanence, avec des flambées ponctuelles », résume Oelofse. Pour réduire les risques, les spécialistes recommandent de toujours garder ses distances avec les animaux sauvages. Selon Oelofse, les otaries infectées présentent souvent des signes caractéristiques : agressivité, refus de retourner à l’eau et mouvements inhabituels de la tête.

« Si une otarie se comporte de façon anormale, quittez l’eau ou éloignez-vous de la plage », conseille-t-il. « Et prévenez immédiatement les autorités. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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