Alex Honnold bat un nouveau record en menant l'ascension de l'Ingmikortilaq

Pour aider la recherche sur l'évolution du climat, Alex Honnold s'est lancé dans l'expédition la plus dangereuse de sa vie : l'ascension de l'Ingmikortilaq, l'un des monolithes les plus hauts du monde, au Groenland.
De Andrew Bisharat
Publication 19 août 2022, 18:26 CEST

Après avoir affronté des roches instables, des températures négatives et des tempêtes soudaines, deux des plus célèbres grimpeurs du monde, Alex Honnold et Hazel Findlay, ont réalisé la première ascension de l’un des plus grands monolithes du monde : une paroi rocheuse isolée de 1 140 mètres de haut à l’est du Groenland, dont ils ont atteint le sommet ce mardi.

Connue dans la région sous le nom d’Ingmikortilaq, « celui qui est séparé » en groenlandais, la formation porte le nom de la péninsule sur laquelle elle se trouve. Cette imposante structure de granite et de gneiss s’élève directement des eaux glacées du Nordvestfjord, dans la région de Scoresby Sound, et constituait auparavant l’une des plus hautes falaises marines non escaladées du monde.

« Nous avons littéralement franchi les limites de la carte pour atteindre ce mur », affirme Honnold, par téléphone satellite depuis le camp de base de l’équipe, en référence aux cartes nautiques que l’équipe a suivies et qui ne donnaient aucun détail sur le fjord dans lequel se trouve l’Ingmikortilaq. « C’est indéniablement l’une des plus grandes premières ascensions que j’ai jamais réalisées, mais aussi l’une des plus stressantes, en raison de la dangerosité de l’escalade. »

Après une semaine, Alex Honnold et Hazel Findlay ont atteint le sommet de l'Ingmikortilaq. Après coup, Honnold a déclaré : "Hazel et moi avons tous deux pensé que c'était la chose la plus sérieuse de ce genre que nous ayons jamais faite."

Mais l’objectif de l’expédition ne se limitait pas à l’escalade. La calotte glaciaire du Groenland, qui fond à une vitesse alarmante, est considérée par les scientifiques comme un baromètre de la crise climatique ; mais il est extrêmement difficile d’accéder à certaines de ces zones pour les étudier.

C’est là que Honnold, Findlay et le grimpeur professionnel Mikey Shaefer, tous des superstars de l’escalade, entrent en scène. Leur plan consistait à aider Heidi Sevestre, une glaciologue française travaillant pour le Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique, à accéder aux glaciers, aux fjords éloignés et à la calotte glaciaire de Renland, située sur un plateau de haute montagne près de Scoresby Sound. Selon les scientifiques, en raison de son altitude, cette dernière pourrait être moins sensible au changement climatique, mais les données actuelles du site n’étaient pas suffisantes pour étayer cette théorie.

« L’est du Groenland est l’une des parties les plus éloignées et les moins étudiées de l’Arctique, c’est pourquoi elle est très importante sur le plan scientifique », explique Sevestre. « Nous avons désespérément besoin de données scientifiques provenant de cette région. L’étude des fjords, des glaciers, des inlandsis, apportera tellement de données à la communauté scientifique que la contribution sera extrêmement positive. »

Honnold et Findlay discutent de l'itinéraire qu'ils prévoient de suivre pour gravir la paroi. « C'est tellement grand qu'il fallait s'allonger pour le regarder. Ça paraissait presque un peu trop », affirme Honnold.

PHOTOGRAPHIE DE J.J. Kelley, National Geographic for Disney+

L’AVENTURE AVANT L’AVENTURE

Pour accéder à la calotte glaciaire de Renland, l’équipe a dû réaliser l’ascension redoutable d’un monolithe de 460 mètres connu sous le nom de Pool Wall. En référence au système de cotation utilisé par les grimpeurs américains pour décrire la difficulté d’une voie, Honnold a évalué leur première ascension du Pool Wall à 5.12c, ce qui représente une ascension difficile pour un grimpeur expérimenté. Cependant, selon Honnold, ce chiffre ne rend pas compte de l’expérience globale. « Ça ne rend pas justice à l’ampleur de cette paroi », confie-t-il, en insistant sur les conditions et la vaste étendue à escalader. « Il faisait -6,7 °C, et nous l’avons escaladée pendant une tempête de neige. »

Pour Sevestre, qui n’avait jamais tenté une telle escalade, cette expédition a été une introduction particulièrement difficile à l’ascension de grandes parois. « C’était bien en dehors de ma zone de confort. Les scientifiques ne grimpent pas de grandes parois, d’habitude », confie la glaciologue. Lorsque Honnold lui a demandé pour la première fois si elle souhaitait réaliser l’ascension, elle s’est dit : « C’est hors de question que je le fasse. Mais après avoir réfléchi à tout le travail scientifique qui devait être fait, j’ai réalisé que le fait que je monte avait du sens. »

Les trois grimpeurs professionnels ont commencé à escalader le mur en premier, installant des ancrages et fixant des cordes pour Sevestre et le cinquième membre de l’équipe, le guide Adam Kjeldsen, établi au Groenland. Même si elle devait ravaler sa peur et se frayer un chemin le long de la corde, à des centaines de mètres au-dessus de l’étendue glacée, Sevestre s’arrêtait régulièrement pour prélever des échantillons de la roche. Ces derniers pourront aider les climatologues dans leur travail de reconstitution de l’histoire glaciaire de la région, et à mieux comprendre la vitesse à laquelle la calotte glaciaire s’est retirée à la fin de la dernière période glaciaire, il y a 11 500 ans. Cela permettra ensuite aux scientifiques de réaliser des prévisions plus précises concernant l’élévation du niveau de la mer qui aura lieu suite à la fonte de la calotte glaciaire du Groenland.

Une fois le sommet du Pool Wall atteint, les membres de l’équipe se sont retrouvés au bord de la calotte glaciaire du Renland. Pendant les cinq jours suivants, ils ont traîné un dispositif ressemblant à un traîneau, qui contenait un radar spécial destiné à mesurer en temps réel la profondeur et la densité de la neige et de la glace sous leurs pieds.

« Nous avons utilisé un total de quinze techniques de recherche différentes au cours de cette expédition pour effectuer un "bilan de santé" de cette région du Groenland encore inexplorée », explique Sevestre.

Ces techniques comptaient par exemple la pose de capteurs de température sur des falaises, le balayage de l’intérieur des glaciers à l’aide de lasers 3D, et le lancement dans le fjord d’un flotteur spécialement conçu par la NASA, qui sera chargé de collecter des données sur la température et la salinité de l’océan au cours des deux prochaines années.

Grâce aux satellites et à d’autres outils, les scientifiques avaient déjà une idée globale de ce qu’il s’y passait, selon Sevestre. « Mais quel que soit le nombre de satellites dans le ciel, le nombre d’hélicoptères ou d’avions qui collectent des données scientifiques, rien ne sera jamais aussi efficace que la collecte de données sur le terrain avec nos bottes sur le sol. Ce sont aussi les données les plus difficiles à collecter. »

Ces informations seront partagées avec des chercheurs de la NASA ainsi qu’avec des institutions en Europe, aux États-Unis et en Asie. Sevestre est réticente à faire trop de prédictions concernant ce que les données révéleront, mais une chose semble claire : par rapport à d’autres parties du Groenland, les glaciers de la région semblent, à première vue, être un peu moins concernés par la fonte. « Cette région pourrait être l’un des derniers bastions à ne pas avoir encore trop subi les conséquences du changement climatique », révèle la scientifique française.

(À lire : Alex Honnold n’est pas sans peur, il accepte juste la mort.)

Pendant les temps morts au camp de base, Honnold se suspend à une planche pour renforcer sa prise.

L'équipe de l'expédition traverse le glacier Edward Bailey sur le Renland, à l'est du Groenland.

Pour les trois alpinistes professionnels, la récompense de l’expédition était l’opportunité de réaliser la toute première ascension de l’Ingmikortilaq. « Une paroi horrible et d’un danger sans nom », selon Honnold.

Venant d’un grimpeur, cette déclaration n’est pas anodine. En 2013, Findlay et Honnold avaient exploré des falaises maritimes le long de la côte du golfe d’Oman, mais aucune n’atteignait le niveau du monstre glacé qu’ils ont affronté au Groenland.

« Avec Hazel, on a tous les deux pensé que c’était la plus sérieuse activité de ce genre que nous n’ayons jamais faite », a confié Honnold par téléphone satellite, alors que l’équipe embarquait sur un bateau à moteur pour un voyage aller-retour de 20 heures à travers les fjords gorgés de glace pour revenir au village inuit le plus proche. « Faire près de 1 200 mètres d’escalade, sur une roche horriblement instable… Ça paraissait interminable. »

L’équipe d’expédition a choisi de suivre l’arête du nord-est car elle semblait être le chemin le plus facile vers le sommet. En cinq jours, les grimpeurs et grimpeuses ont remonté la première moitié de la paroi à l’aide de cordes fixes. À partir de ce point, Honnold et Findlay se sont lancés dans un périple de deux jours pour atteindre le sommet, portant toute leur eau et leur nourriture lyophilisée sur leur dos, et passant une nuit sur une corniche.

Composé de gneiss vieux de 3 millions d’années, l'Ingmikortilaq a posé de nombreux défis aux alpinistes : des roches lâches, des prises qui se brisent dans leurs mains et des surfaces aussi glissantes que du marbre qui nécessitent une force de préhension supplémentaire pour parvenir à s'accrocher.

Gauche: Supérieur:

L'équipe de l'expédition célèbre le quarantième anniversaire du guide groenlandais Adam Kjeldsen après une journée de randonnée à travers la calotte glaciaire de Renland. De gauche à droite : Findlay, Mikey Schaefer, Adam Kjeldsen, Honnold, Aldo Kane, et Heidi Sevestre.

Droite: Fond:

L'équipe campe sur une moraine du glacier Edward Bailey, en route vers la formation connue sous le nom de Pool Wall. On ne sait pas exactement ce que les données recueillies au cours de l'expédition vont révéler, mais les glaciers de la région, comparés à d'autres parties du Groenland, ont montré peu de signes de fonte. Selon Sevestre, « cette région pourrait être l’un des derniers bastions qui n’a pas encore subi le changement climatique ».

Le terrain d’escalade de l’Ingmikortilaq était bien plus difficile et dangereux que ce que les alpinistes avaient prévu. La roche, un gneiss vieux de 3 millions d’années, se détachait constamment en raison des intempéries ainsi que du cycle de gel et de dégel dans cette région extrême de l’Arctique.

Honnold et Findlay ont habilement contourné des éclats de roche de plusieurs tonnes qui tenaient fragilement à la falaise. De nombreuses prises se brisaient dans leurs mains, et d’autres étaient aussi glissantes que du marbre, demandant une force supplémentaire pour s’accrocher. Ils étaient constamment confrontés à la perspective de faire des chutes énormes et catastrophiques qui, même s’ils étaient attachés à des cordes, pouvaient les blesser gravement, voire les tuer.

« Après deux jours de stress constant, c’était tellement satisfaisant d’émerger de cette paroi exposée au nord, et de se prélasser sous le soleil chaud du sommet », se souvient Honnold.

 

LES PLUS GRANDES PAROIS DU MONDE

Il est difficile de déterminer avec précision où se place l’Ingmikortilaq parmi les « grandes parois » de notre planète. Dans le monde de l’escalade, ce terme désigne des falaises abruptes (faisant souvent partie d’un monolithe, par opposition à une facette de montagne) dont l’ascension nécessite plusieurs jours. L’une des parois les plus connues est El Capitan, dans le parc national de Yosemite, que Honnold a escaladée en solo intégral, donc sans corde, et qui a fait l’objet du film documentaire récompensé aux Oscars Free Solo, produit par National Geographic.

(À lire : D’El Capitan aux Oscars : la vertigineuse ascension d’Alex Honnold.)

Contrairement au Yosemite, qui se situe dans un parc national populaire, les grandes parois isolées présentent le défi supplémentaire de se trouver dans des endroits où il n’y a aucune possibilité de sauvetage.

Les experts hésitent à déterminer officiellement quelles sont les plus hautes grandes parois du monde, car de nombreuses zones, notamment dans l’Himalaya, n’ont pas encore été explorées par les grimpeurs. Selon John Middendorf, l’un des plus grands explorateurs de grandes parois au monde, la face est de la tour Great Trango dans la chaîne du Karakoram au Pakistan qui, de sa base à son sommet, s’élève à 1 340 mètres de hauteur, est la plus haute paroi jamais escaladée.

Il cite le Polar Sun Spire, dans l’île de Baffin, une grande paroi de 1 160 mètres, dont la toute première ascension en 1996 a pris vingt-six jours à Mark Synnott, Warren Hollinger et Jeff Chapman.

Le mont Thor, également sur l’île de Baffin, possède une face ouest de 1 100 mètres de haut qui penche de 15 degrés sur toute sa longueur, ce qui en fait probablement la falaise de cette longueur la plus abrupte au monde.

Il ne fait aucun doute que l’Ingmikortilaq, avec ses 1 140 mètres de haut, compte parmi ces falaises, même si Honnold la considère aujourd’hui davantage comme une montagne que comme une véritable grande paroi.

Qu’il soit une montagne ou une grande paroi, le monolithe groenlandais s’est avéré être un test à la hauteur des deux alpinistes de renom, mais au moment de conclure l’appel satellite, Honnold semblait déjà avoir oublié l’inconfort éreintant et les risques éprouvant de cette expédition. « Un jour, je pense qu’Hazel et moi repenserons à cette expérience avec tendresse. »

Cette expédition a été documentée pour une série à venir de National Geographic, ON THE EDGE WITH ALEX HONNOLD, bientôt disponible en streaming sur Disney+.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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