L’index mesurant la vulnérabilité des forêts tropicales suffira-t-il à les sauver ?

Une équipe de chercheurs de premier plan réunis par la National Geographic Society a créé un index permettant de détecter les parcelles de forêts qui ont besoin d’une aide urgente.

Publication 13 déc. 2021, 23:21 CET, Mise à jour 5 janv. 2022, 17:46 CET
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Des souches sur le sol du Bassin du Congo après l’abattage de 850 hectares de forêt pour planter des palmiers à huile (République Démocratique du Congo, 2019). Des chercheurs ont récemment créé un index mesurant la pression exercée sur n’importe quelle forêt tropicale du monde.

Photographie de Samir Tounsi, AFP/Getty Images

L’Amazonie n’est malheureusement qu’une petite partie du problème.

Les forêts tropicales, de l’Indonésie à l’Amérique centrale en passant par Madagascar et les jungles du Mékong, sont en train d’être décimées ou brûlées pour faire de la place à des ranches, à des fermes et à des plantations de palmiers à huile ou bien pour créer des exploitations de bois, construire des routes ou des bâtiments. Dans le monde, jusqu’à 20 % des forêts tropicales ont été abattues depuis les années 1990, tandis que 10 % supplémentaires ont été endommagées par les températures plus élevées, les saisons sèches plus longues et les sécheresses plus fréquentes induites par le changement climatique.

Une équipe de plus de cinquante éminents chercheurs et défenseurs de l’environnement a réalisé une analyse qui montre que ces bouleversements impactent lourdement ces forêts humides et denses. Aux quatre coins des tropiques, les forêts perdent leur capacité à piéger le carbone et à recycler l’eau, et elles sont plus sujettes à l’effondrement qu’on ne le pensait. Au vu de la trajectoire climatique actuelle et de l’occupation des sols toujours croissante, les forêts tropicales pourraient même se mettre à rejeter du carbone dans l’atmosphère.

Certaines régions changent plus vite que d’autres. Cette équipe d’experts, montée par la National Geographic Society avec le soutien de Rolex, a juxtaposé 40 années de données satellites à des rapports sur les forêts afin de créer un « index de vulnérabilité » dont les chercheurs ont l’intention de se servir dans les années à venir pour savoir quelles parcelles ont le plus besoin d’aide. Leurs recherches ont été publiées le 23 juillet dans la revue One Earth.

Si on leur en demande trop, de vastes portions de forêt tropicale pourraient être confrontées à une mortalité élevée de leurs arbres ou pourraient se transformer en régions boisées desséchées semblables à des savanes. Cela dévasterait certaines les régions les plus riches en faune de la planète et aggraverait potentiellement le dérèglement climatique, car les forêts tropicales intactes absorbent d’ordinaire de grandes quantités de dioxyde de carbone. Si un tel bouleversement se produit en général de manière graduelle, les chercheurs craignent que certaines forêts, et en particulier l’Amazonie, se transforme de manière soudaine.

« Il me semble que tout le monde est convaincu que c’est en train de mal se passer », commente Kristofer Covey, écologue et biochimiste au Skidmore College et co-auteur de l’étude. « Là, le but est de comprendre. Qu’est-ce qui va mal, et à quel point ? Et à quel endroit, et dans quelle mesure ? Et est-ce que nous pouvons ensuite utiliser ces informations pour prendre de meilleures décisions à l’avenir ? »

Ils espèrent que cette approche mènera à la création d’un système d’alerte permettant d’allouer les ressources de protection de l’environnement, qui sont limitées, vers les forêts les plus à risque.

« Le public devrait comprendre qu’il ne s’agit pas uniquement de déforestation », explique Sassan Saatchi, auteur principal de l’étude et spécialiste du carbone des forêts au laboratoire Jet Propulsion de la NASA. « Le fonctionnement des forêts est en train de changer. Depuis l’an 2000 environ, nous observons un nouveau phénomène. L’impact du changement climatique s’accélère. »

 

PHYSIQUE DES FORÊTS TROPICALES

L’état des forêts tropicales diffère d’un continent à l’autre. Les forêts africaines sont confrontées à plus d’incendies qu’ailleurs, tandis que l’Amazonie perd plus d’eau que les forêts d’Asie. La productivité forestière connaît un déclin important dans toute l’Amazonie mais reste stable au Congo et augmente même dans les forêts tropicales de Chine, en partie grâce à la replantation d’arbres à la suite d’abus passés.

La vulnérabilité des forêts tropicales peut être mesurées de plusieurs façons différentes. D’ailleurs, les recherches effectuées par le passé se concentraient surtout sur des zones restreintes. Selon Sassan Saatchi, cela a souvent perturbé les chercheurs les défenseurs de l’environnement qui voulaient prioriser la restauration des forêts.

L’équipe de recherche s’est servie de satellites ainsi que de modèles et de mesures pour mesurer la température des sols, la photosynthèse et la productivité primaire au-dessus du sol ainsi que les variations de l’abondance et de la diversité des espèces sauvages. Ils ont également examiné la perte de surface couverte par les arbres à cause de la déforestation et des incendies et les variations de la quantité de carbone et d’eau transférés entre les plantes et l’atmosphère.

Celle collecte massive de données leur a permis d’établir un système uniforme et précis pour évaluer la santé des forêts, un peu comme lorsqu’un médecin réalise un bilan de santé en vérifiant le poids, le rythme cardiaque, la tension et le cholestérol.

Tout comme certaines personnes ont des problèmes cardiaques et d’autres des troubles pulmonaires, ces forêts « subissent toutes différents facteurs de stress à différentes échelles temporelles », explique Katia Fernandes, co-autrice et spécialiste des incendies et des sécheresses en Amazonie à l’Université de l’Arkansas.

Par exemple, en Asie, la façon dont on occupe les sols fait actuellement plus de dégâts que le changement climatique. En Afrique centrale, les forêts subissent des pertes d’eau et des augmentations de température plus drastiques qu’en Asie. Mais le Congo demeure dans l’ensemble intact pour le moment. Si la région subit certains effets du changement climatique (au Gabon, beaucoup d’arbres produisent moins de fruits, ce qui diminue les ressources de la faune), elle a tout de même réussi à éviter une mortalité élevée des arbres et la végétation s’y développe même. D’après certains chercheurs, il est possible que les pénuries d’eau qui sévissent depuis longtemps sur le continent aient eu pour effet de rendre les forêts plus aptes à résister aux sécheresses.

À ce jour, « le Congo semble bien s’en sortir car les humains ont déforesté moins intensivement et l’assèchement de l’atmosphère n’est pas assez prononcé pour nuire aux arbres. [Cet assèchement] les fait d’ailleurs peut-être pousser plus vite, car celui-ci dissipe les nuages et laisse davantage passer la lumière du Soleil », affirme Kristofer Covey.

L’équipe n’a pas été très étonnée de constater que la région qui subit le plus de stress (et du plus de façons possibles) est l’Amazonie.

 

L’AMAZONIE COURT LE PLUS GROS RISQUE

« L’Amazonie sort du lot et semble particulièrement exposée même quand on prend en compte d’autres défis rencontrés par les forêts tropicales dans le monde, avise Kristofer Covey. La déforestation de masse, combinée à un climat qui évolue rapidement, impacte de manière notable le fonctionnement des écosystèmes selon toute une série de paramètres. »

Avec ses tamarins-lions dorés, ses oiseaux pittoresques et ses guêpes géantes, la richesse et la biodiversité de l’Amazonie n’ont pas d’égal. Elle abrite 10 % des espèces du monde et plus de deux millions d’espèces d’insectes. Ses arbres et ses sols contiennent l’équivalent de quatre à cinq années d’émissions humaines de carbone, et elle génère la plupart de son eau : l’humidité émane de l’océan Atlantique, est aspirée par les racines des plantes, et retourne dans l’atmosphère par les feuilles. Une seule molécule d’eau peut effectuer ce cycle quatre à cinq fois.

Mais la déforestation, qui n’a fait qu’augmenter sous la présidence de Jair Bolsonaro, a atteint l’an dernier un niveau qu’on n’avait pas vu depuis douze ans. Les arbres résistants aux sécheresses et capables de pousser rapidement supplantent les petites espèces qui s’épanouissent en conditions humides. La pluie tombe en averses violentes et entraîne des inondations. Les sécheresses durent plus longtemps et surviennent plus souvent (trois sécheresses majeures se sont produites ces seize dernières années). Les incendies font plus de ravages. La mortalité des arbres augmente.

En 2017, tout cela a poussé deux chercheurs à conclure que si on ne mettait pas fin à la déforestation et qu’on ne ralentissait pas notre consommation d’énergies fossiles, une variation du cycle d’humidité dans certaines parties de l’Amazonie pourrait entraîner une spirale infernale qui tuerait des millions d’arbres et transformerait la région en savane. Selon eux, ce point de bascule pourrait être atteint en abattant seulement 20 % des arbres de l’Amazonie (c’est à peu près le point où nous en sommes actuellement).

Ces deux auteurs (Thomas Lovejoy, professeur à l’Université George-Mason et chargé de recherches à la Fondation des Nations unies, et Carlos Nobre, chercheur à l’Université de Sao Paulo) ont participé à la nouvelle étude.

Pour Sassan Saatchi, il est impératif de mettre un terme à la déforestation. C’est un défi qui présente de nombreuses difficultés. Mais même si on y parvenait, ce ne serait pas assez pour stopper les dégâts. Une reforestation active est absolument nécessaire. « Nous n’en savons toujours pas autant que nous le souhaiterions sur la façon dont le système va réagir », concède-t-il. Ni sur la vitesse à laquelle il va le faire. « Nous devons restaurer ces systèmes. »

En mettant toutes ces mesures côte à côte pour la première fois, nos chercheurs ont été en mesure de peindre un portrait plus clair, et plus troublant, de l’Amazonie ainsi que d’autres forêts tropicales. Et même si ces mesures corroborent largement ce que d’autres scientifiques avaient prédit, « c’est plus inquiétant parce que c’est bien plus croyable », selon Nate McDowell, spécialiste des forêts et géologue au Laboratoire national Pacific Northwest, qui ne fait pas partie de l’équipe de recherches.

« Ces personnes, et en particulier les auteurs principaux [de l’étude], sont connus pour être très, très méticuleux, déclare-t-il. Et ils suggèrent quelque chose de vraiment alarmant : à cause du réchauffement de la planète induit par l’humain, certaines portions de forêt se comportent comme si elles étaient en train d’atteindre un seuil critique. »

« Le système ralentit », annonce-t-il.

Il n’est cependant pas trop tard pour rectifier le tir. L’équipe de Sassan Saatchi espère que cette analyse rigoureuse convaincra le public que de l’impact gigantesque que nous avons sur ces paysages. Mais ils espèrent également que leur nouvel outil sera utilisé pour comprendre les bouleversements à venir (et mieux allouer les ressources pour la restauration des forêts).

La National Geographic Society, qui s’engage à mettre en lumière et à protéger les merveilles de notre monde, a financé ce travail. Pour en savoir plus sur le soutien apporté par la Society aux explorateurs qui mettent en valeur les paysages importants et variés de notre monde, cliquez ici.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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