Un nouveau meurtre en Amazonie fait craindre le pire pour les tribus isolées

À l'heure où des intrus s'immiscent sur les territoires protégés du Brésil, l'inquiétude monte chez les défenseurs de la forêt et les militants pour les droits des peuples indigènes.mercredi 2 octobre 2019

Le récent assassinat d'un militant affecté à la protection des peuples isolés dans l'extrême ouest du Brésil a soulevé des craintes quant à la sécurité des peuples autochtones d'Amazonie et de ceux qui les défendent.

L'activiste en question, Maxciel Pareira dos Santos, a été abattu le 6 septembre dans la rue principale de Tabatinga par un homme non identifié assis à l'arrière d'une moto. Cette ville se situe à la frontière de l'immense vallée du Javari, un territoire indigène et une zone protégée qui recense le plus grand nombre de tribus isolées et non contactées au monde.

Santos travaillait depuis 12 ans pour la Fondation nationale de l'Indien, ou FUNAI, au service d'un avant-poste stratégique établi au confluent de deux rivières qui s'enfoncent profondément dans cette réserve de 85 000 km² où vivent 5 000 indigènes selon les estimations. Ce poste et son maigre personnel constituent l'unique barrière entre la riche biodiversité de la vallée du Javari et le potentiel déluge de bûcherons et de braconniers enhardis.

Ce point de passage a déjà subi les attaques armées d'intrus potentiels à cinq reprises depuis le début de l'année, la plus récente datant du 21 septembre. Quelques jours après l'avant-dernière attaque perpétrée par des hommes armés non identifiés, des agents du FUNAI en patrouille dans la réserve et escortés par de soldats ont pris sur le fait des braconniers en possession de 300 tortues de l'Amazonie, une espèce menacée. Leur cachette renfermait 40 000 œufs de tortues.

Sur l'ensemble de l'Amazonie brésilienne, des hors la loi de tous horizons pénètrent les frontières des territoires indigènes : braconniers, orpailleurs clandestins, trafiquants de drogue et prospecteurs en quête de terrains. Les efforts fournis pour protéger ces régions commencent à s'essouffler, des efforts considérés par les experts comme un rempart crucial contre la déforestation. À la fin du mois d'août, l'Institut national de recherche spatiale du Brésil estimait que 3 500 feux faisaient rage à l'intérieur des frontières de 150 territoires indigènes. La présence de tribus isolées a été signalée dans au moins 13 de ces territoires. (À lire : L'Amazonie se consume sous nos yeux et la déforestation en est la principale cause.)

« Tout cela fait peser un risque majeur sur les peuples isolés en les obligeant à fuir constamment les griffes de ces groupes criminels, » déclare Roque Paloschi, archevêque de Porto Velho, une ville de l'état de Rondônia, et président du groupe catholique de défense des droits autochtones Indigenist Missionary Council. Le groupe a annoncé cette semaine une augmentation du nombre d'invasions, passant de 111 sur 76 territoires indigènes sur l'ensemble de l'année 2018 à 160 sur 153 territoires indigènes au cours les huit premiers mois de cette année.

« Quel sera leur sort ? » écrivait en ligne le mois dernier Antenor Vaz, agent de longue date au FUNAI aujourd'hui responsables des problèmes en lien avec les peuples isolés. « Combien de groupes isolés ont déjà subi ces attaques ? »

Selon les critiques, la position explicitement anti-environnementale du président brésilien Jair Bolsonaro et son mépris flagrant pour les peuples indigènes contribuent au développement d'un sentiment d'impunité parmi les hors la loi et favorisent le recours à la violence contre quiconque se dresserait sur leur chemin. « Il n'autorise pas délibérément la violence, » précise l'activiste indigène Beto Marubo, représentant national de l'Union des peuples indigènes de la vallée du Javari, « mais sa manière de parler a le même effet. »

Santos, que les peuples autochtones du Javari surnommaient affectueusement Maxi, était selon Marubo un ami hautement estimé dont l'éthique professionnelle était exemplaire. Il était capable de faire preuve de ténacité face au danger. Pour ses collègues et les chefs indigènes, sa mort est un assassinat en lien direct avec son dévouement pour la protection du territoire et de ses habitants natifs.

L'incident a suscité un profond malaise. « Il a instauré une atmosphère de crainte, » déclare Marubo, « la crainte de connaître le même sort si vous travaillez pour la défense des droits des Indiens, de l'environnement ou des droits de l'Homme. »

 

RECRUDESCENCE DES EXPLOITATIONS FORESTIÈRE ET MINIÈRE ILLÉGALES

« La situation est grave, » affirme Carlos Travassos, ex-directeur du Service des Indiens isolés et récemment contactés du FUNAI et conseiller des gardiens de la forêt du peuple Guajajara, un groupe de natifs volontaires aux prises avec l'invasion de bûcherons clandestins qui ont pénétré sur leurs terres natales d'Amazonie orientale. Sur le territoire indigène d'Arariboia, que les Guajajara partagent avec 60 à 80 nomades Awá non contactés selon les estimations, le nombre d'opérations illégales d'exploitation forestière a explosé ces derniers mois.

Fait exceptionnel cette année, ces voleurs d'arbres ont même poursuivi leur abattage sur le territoire d'Arariboia pendant la saison des pluies, de novembre à juin, plutôt que d'attendre le retour de la saison sèche. De façon générale, Travassos indique que les gardiens de la forêt sont livrés à eux-mêmes pour se défendre contre les bûcherons, leurs menaces de mort et plus récemment, les feux de broussaille. Aucun soutien n'est prévu de la part des agences fédérales responsables de l'application de la loi. « Il y a une absence totale de contrôle sur le territoire qui pourrait décourager les exploitants forestiers, » déclare-t-il.

À gauche : Takapen est un Awá contacté pour la première fois dans les années 1990 mais il préfère arpenter les forêts de Maranhão en tant que nomade non intégré. Même si aujourd'hui, la majorité des Awá ont été contactés et se sont établis en communautés, environ 100 membres non contactés de la tribu ont gardé un mode de vie nomade au sein de la forêt dans trois réserves distinctes de Maranhão. À droite : Une femme Awá prend la pose avec son animal de compagnie, un singe saki noir. Les Awá contactés entretiennent toujours un lien étroit avec les animaux qui vivent dans leurs forêts et qui subissent eux aussi les assauts répétés des bûcherons, des orpailleurs ou des prospecteurs.
Photographie de CHARLIE HAMILTON JAMES, NATIONAL GEOGRAPHIC

Autre fait encore plus alarmant, les bûcherons font irruption dans le cœur de la réserve pour s'emparer des précieux bois durs qui constituent un maillon essentiel de l'écologie fragile dont les Awá dépendent pour leur survie. « Ils visent les arbres qui poussent dans la zone même où vivent les Awá-Guajá, » nous informe Travassos, Awá-Guajá étant le nom composé fréquemment utilisé par les anthropologues pour désigner ce peuple.

Parallèlement, en réponse au tollé international qu'a provoqué son indifférence vis-à-vis de l'augmentation dramatique du nombre de feux de forêts en Amazonie, le président Bolsonaro a dépêché des troupes militaires et des forces de police fédérale sur le terrain à la fin du mois d'août dans le cadre d'une tentative tardive de freiner la destruction. Ce déploiement constitue une mesure de sécurité d'accompagnement pour les inspecteurs chargés de faire appliquer la loi environnementale dans leur combat contre l'exploitation forestière illégale, le défrichement et la prospection minière dans les zones protégées.

Une mesure qui n'a pas empêché l'attaque subie par les agents du service brésilien de protection de l'environnement, l'IBAMA, et leur escorte policière le 30 août dernier à proximité du territoire indigène d'Ituna-Itatá, dans l'état de Pará, alors qu'ils cherchaient à démanteler une opération minière illégale. On suppose que cette réserve abrite une tribu isolée. Les affrontements n'ont fait aucune victime.

Les politiciens pro-Bolsonaro ont vu en cet événement une occasion de critiquer l'IBAMA pour avoir détruit les engins lourds utilisés sur le site. Ils ont fait pression sur Bolsonaro pour qu'il honore sa promesse d'interdire la destruction des équipements par les agents fédéraux et d'autoriser les opérations minières sur les terres indigènes.

« C'est lamentable. C'est triste. Dans quel pays vivons-nous ? » lâche sur un air indigné Hilton Aguiar, membre du Congrès de l'état de Pará en faveur d'une restriction des protections environnementales au profit des exploitations forestières et minières. « Je ne comprends par le discours du président de la République. Un jour il est sur le point d'interdire [la destruction des équipements] et le suivant il ordonne de poursuivre la persécution et la maltraitance des habitants de notre état, de notre région. »

Au Brésil, la réserve la plus sévèrement infiltrée par ces intrus est le territoire indigène des Yanomami, le long de la frontière nord avec le Venezuela. L'association Yanomami Hutukara affirme que 20 000 prospecteurs d'or opèrent illégalement dans la région. Les estimations communiquées par la FUNAI sont inférieures mais atteignent tout de même les 7 000 prospecteurs. Il y a quelques semaines, les forces armées ont organisé une descente sur un camp minier ; elles y ont trouvé une petite ville où logeaient 600 squatteurs avec ses maisons, ses magasins et même un réseau de prostitution. On estime à 25 000 le nombre de Yanomami vivant éparpillés en petites communautés à travers la réserve. Ces populations n'ont qu'un contact sporadique avec le monde extérieur et se retrouvent impuissantes face à une telle invasion.

Les exploitations minières utilisent du mercure pour séparer l'or des sédiments sablonneux de l'Amazonie et des concentrations dangereusement élevées de ce liquide hautement toxique ont été décelées chez les membres du peuple Yanomami vivant à proximité des opérations minières, d'après les résultats d'une étude menée en 2016 par l'Institut Oswaldo-Cruz, un organisme de recherche scientifique dont l'objectif est de promouvoir la santé publique. Les représentants de la FUNAI ont signalé il y a trois ans que parmi les dizaines d'exploitation minières illégales établies sur le territoire, il y en avait une qui n'était située qu'à quelques jours de marche d'une communauté Yanomami non contactée, faisant craindre une possible épidémie chez les villageois ou leur disparition suite à un accès de violence. De sévères coupes budgétaires et un manque cruel de personnel ont entravé la capacité de la FUNAI à faire face à cette ruée vers l'or.

Les cicatrices laissées par une exploitation minière illégale découverte en 2016 sur le territoire indigène des Yanomami, dans l'état de Roraima au nord de l'Amazonie. À l'aide de jets d'eau à haute pression et de mercure hautement toxique qu'ils utilisent pour séparer l'or des sols sablonneux, les orpailleurs clandestins baptisés garimpeiros sèment le chaos à travers l'Amazonie. À l'heure actuelle, des milliers de mineurs opèrent illégalement sur le territoire et une concentration dangereusement élevée en mercure a été détectée chez les Yanomami vivant à proximité ou en aval de ces exploitations.
Photographie de Bruno Kelly, Reuters

Dans l'état de Rondônia en Amazonie occidentale, les membres du peuple Uru-Eu-Wau-Wau dénoncent une invasion de leur territoire par les étrangers. Pendant des dizaines d'années, ils ont entretenu des relations amicales avec leurs voisins non-indigènes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. « Ils nous disent, "votre territoire est si grand, vous n'en avez pas besoin", » témoigne Awapy Uru-Eu-Wau-Wau, l'un des jeunes chefs de la tribu, en se souvenant des récents échanges qu'il a eus avec les habitants d'une ville voisine qui faisaient écho aux propos tenus par Bolsonaro. « Ils étaient nos amis. Aujourd'hui, ils sont nos ennemis. » (À voir : Révéler l'existence des peuples isolés pourrait bien les sauver.)

Les militants en faveur des droits des peuples indigènes s'inquiètent de l'avenir de la réserve des Uru-Eu-Wau-Wau où vivent trois groupes non contactés et qui pourrait être engloutie dans les prochaines années par un raz-de-marée de prospecteurs et de colons si le gouvernement n'intervient pas. Les nomades isolés qui parcourent aujourd'hui les terres reculées de la réserve pourraient mourir sans même que le monde extérieur ne s'en aperçoive, souligne par téléphone depuis son domicile londonien Fiona Watson de l'ONG de défense des droits des peuples indigènes Survival International. Un membre de la tribu des Uru-Eu-Wau-Wau a fait part à Watson des propos tenus par des colons qui avaient aperçu les membres d'une tribu non contactée dans la forêt : « La prochaine fois que nous les voyons, nous les tuerons, » auraient-il déclaré.

Cependant, le tableau n'est pas complètement sombre. La FUNAI prévoit de réouvrir dans l'année un poste pour contrôler le flux de marchandises à destination des exploitations minières illégales du territoire des Yanomami. Et à la mi-septembre, une collaboration des forces de la FUNAI, de l'IBAMA et de la police fédérale a permis de détruire 60 dragues utilisées sur des opérations illégales d'extraction de l'or sur le Rio Jutai, dans la partie est de la réserve Javari. Selon les informations, les dragues exploraient une zone dangereusement proche d'une tribu connue sous le nom de Flecheiros, ou Peuple de la Flèche, qui vit en extrême isolation.

Pour Watson, ces opérations occasionnelles lancées par les autorités ne suffiront pas à démanteler les réseaux d'exploitations minière et forestière. « Ils doivent s'attaquer aux gros poissons, » illustre-t-elle. « Ils doivent traîner les responsables en justice et les sanctionner. »

Le meurtre de Maxciel Pareira dos Santos perpétré à Tabatinga a exacerbé le sentiment de paranoïa au sein du personnel de la FUNAI qui sollicite depuis le mois de mars sa direction afin que les agents sur le terrain puissent bénéficier d'une sécurité face à la menace grandissante. Jusqu'à présent, leurs appels sont restés sans réponse.

Un nouveau sondage publié le 24 septembre par le groupe de défense des droits des peuples indigènes Socioambiental montre qu'une écrasante majorité des Brésiliens se prononce en faveur de la protection des forêts qui abritent les peuples isolés et non contactés du pays.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

Lire la suite