Environnement

Asie du Sud-Est : La production d’hydroélectricité menace aussi bien les habitants que la biodiversité

La multiplication des projets de barrages hydroélectriques inquiète et représente un risque environnemental majeur.Tuesday, August 28

De Stefan Lovgren
Photographie De David Guttenfelder
Un pêcheur se prépare à jeter son filet dans une portion des Chutes de Khone, situées dans le sud du Laos. Cette cascade est la plus grande d’Asie par son volume. Une partie du cours d’eau va être déviée vers le barrage Don Sahong, situé non loin de là, pour produire de l’électricité.

STUNG TRENG, CAMBODGE – Nous sommes en juillet. La nuit vient de tomber sur le petit village de pêcheurs de Sdao, situé non loin du fleuve Sekong dans le nord du Cambodge, lorsqu’un motard apparaît. À l’aide d’un mégaphone, il délivre un message urgent : « Évacuez les lieux tout de suite », annonce-t-il aux quelques centaines de familles qui vivent dans le village. « Vous allez être inondés. »

À 250 km en amont du fleuve, au Laos, un barrage en construction s’est effondré la veille à cause des fortes pluies dues à la mousson. Une énorme vague d’eau a alors rejoint le Sekong, dont le niveau était déjà bien haut. Les villageois ont été prévenus que les eaux pourraient atteindre Stung Treng, la capitale de la province du nord du Cambodge, où le Sekong se jette dans le Mékong, un fleuve encore plus important.

Ey Bun Thea, pêcheur et agriculteur âgé de 24 ans, ignorait qu’un barrage était en construction en amont du fleuve où il pêche chaque jour. Mais il savait qu’il devait vite partir. Il a rassemblé quelques objets de valeur, du riz, des couvertures, des moustiquaires et un peu d’argent liquide, avant de libérer ses animaux et de s’enfuir avec sa femme et leur jeune enfant dans le noir, à la recherche d’un terrain plus élevé. « C’était très effrayant », se souvient-il. « Nous ne savions pas ce qui allait se passer. »

Cette photo a été prise en 2012, alors que la construction du barrage de Miaowei avait déjà débuté. Lorsqu’il sera achevé l’année prochaine, il deviendra le huitième barrage du fleuve Lancang, le nom chinois donné à la portion de 2 000 km du Mékong qui passe par la Chine.

L’inondation a bien eu lieu et les eaux ont pénétré à hauteur d’un mètre dans la maison de Ey Bun Thea. La décrue s’est vite amorcée et quelques jours plus tard, la famille a pu emménager dans le village d’à côté, où ils ont trouvé refuge avec leurs voisins. Si les animaux étaient sains et saufs, le potager tout entier de la famille a, lui, été détruit.

Plus près du barrage effondré de Lao, qui fait partie d’un projet hydroélectrique sur un affluent du Sekong, le fleuve Xepian, les dégâts étaient bien plus importants. Au Laos, plusieurs villages situés en aval du barrage détruit ont été complètement inondés, laissant des milliers d’habitants sans domicile. Au moins 39 personnes sont décédées et une centaine a été portée disparue.

Ce désastre a attiré l’attention sur le projet ambitieux du Laos, l’un des pays les plus pauvres de la région. En construisant des dizaines de barrages hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents puis en vendant l’électricité produite aux pays voisins, le Laos est devenu la « batterie du Sud-Est de l’Asie ». L’année dernière, le pays comptait 46 centrales hydroélectriques. 54 autres étaient soit en construction, soit en cours de développement.

Le 26 juillet 2018, le barrage hydroélectrique Xepian-Xe Nam Noy, dans la province d’Attapeu au Laos a cédé. Ici, des parents évacuent leur domicile avec leurs enfants.

Depuis l’effondrement du barrage en juillet, les pays du Sud-Est de l’Asie, en particulier le Laos, ont été appelés à reconsidérer l’ampleur de leur investissement dans l’énergie hydroélectrique. Il semblerait que les choses soient en train de changer, en faveur de sources d’énergies alternatives.

La semaine dernière, le gouvernement laotien a annoncé qu’il suspendait toute autorisation de construction de barrages le temps de vérifier ceux actuellement en construction. Cette déclaration a été saluée par la Commission du Mékong. La Thaïlande, quant à elle, a indiqué qu’elle reconsidérait sa décision d’acheter au Laos de grandes quantités d’énergie hydraulique car elle cherche plutôt à développer sa propre énergie solaire.

Zeb Hogan, biologiste spécialisé dans l’étude des poissons à l’Université du Nevada et qui a travaillé dans la région pendant 20 ans, a indiqué que ces déclarations étaient encourageantes.

« Si cette catastrophe permet d’accroître la surveillance des barrages, de mieux les gérer et positionner ainsi que d’améliorer leur conception, tout en contribuant au développement d’alternatives comme l’énergie solaire, alors l’impact sur la biodiversité et les stocks de poissons du Mékong sera moins important à long terme », a-t-il expliqué. « Cela signifie que le Mékong, en tant que fleuve le plus riche en poissons de la Terre, pourra continuer d’alimenter les générations futures, comme il a pu le faire pour les générations antérieures. »

LE POUVOIR DE L’HYDROÉLECTRICITÉ

La pénurie d’électricité en Asie du Sud-Est fait de l’hydroélectricité une source d’énergie très attrayante. Pour ses défenseurs, les projets de barrages au Laos constituent une solution respectueuse de l’environnement pour réduire la pauvreté dans la région. Toutefois, de nombreux spécialistes ont déclaré que certains des barrages avaient été mal construits et qu’ils pourraient céder de la même façon que Xepian-Xe Nam Noy en juillet. Il y a environ un an, dans le nord du Laos, un autre barrage s’était également effondré après de fortes pluies. Si l’on en croit les scientifiques, ces événements météorologiques extrêmes et imprévisibles pourraient devenir de plus en plus courants avec le changement climatique.

Les écologistes tirent depuis longtemps le signal d’alarme concernant les coûts environnementaux que représentent ces projets, qui ne sont pas ou peu considérés au moment de la prise de décision. Les barrages sont connus pour menacer les populations de poissons, causer une importante érosion des sols et altérer l’hydrologie naturelle des fleuves. Cela met en danger l’avenir du bassin inférieur tout entier du Mékong en tant qu’écosystème essentiel au maintien de la vie marine.

« Cette tragédie a mis en lumière les risques liés à la sécurité que représentent ces barrages pour les populations locales. Elle a également ouvert le débat sur l’impact environnemental négatif que ces derniers auront sur la région toute entière », a expliqué Maureen Harris, directrice du programme Asie du Sud-Est d’International Rivers, une organisation américaine à but non lucratif.

Lors de la saison sèche, lorsque le niveau de l’eau du Mékong baisse, les poissons se déversent dans le lac Tonle Sap, riche en nutriments. Les barrages peuvent perturber le cycle saisonnier des crues qui soutient la pêche. Cette activité permet à la plupart des Cambodgiens de couvrir leurs besoins en protéines.

LA CULTURE DU SECRET

Le Mékong prend sa source dans la région montagneuse du Tibet et passe par la Chine, la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam, avant de se jeter en mer de Chine méridionale. Il abrite la plus importante pêcherie en eau douce au monde et environ 25 % de la pêche en eau douce mondiale y est réalisée. 60 millions de personnes vivent de la pêche et des cultures qui dépendent du Mékong et de ses affluents.

Si la Chine a commencé à construire des barrages sur le Mékong au début des années 1990, le reste du fleuve a été épargné grâce à la coopération régionale entre les quatre pays membres de la Commission du Mékong, fondée en 1995.

Les besoins énergétiques et les avantages financiers que représentent l’hydroélectricité ont eu raison du Laos, pays sans accès à la mer. Il y a plus de 10 ans, le pays a donc annoncé qu’il prévoyait de construire neuf barrages sur le Mékong ainsi qu’une douzaine d’autres sur les affluents du fleuve. Le Cambodge et le Vietnam ont vite mis au point leur propre projet de construction de barrages.

La majorité des barrages installés sur les affluents sont aujourd’hui construits et en fonctionnement. Au cours des neuf premiers mois de 2017, le Laos a exporté pour près de 900 000 euros d’électricité. Le premier des nouveaux barrages construits sur le bras principal du Mékong, celui de Xayaburi, situé dans le nord du Laos, devrait entrer en fonctionnement l’année prochaine.

Les détracteurs de ces projets estiment que ces derniers sont entourés de mystère et que les observateurs indépendants et les représentants des médias ne sont généralement pas autorisés à visiter les barrages. De nombreuses allégations de corruption entourent aussi l’attribution des contrats de construction.

Au Laos, le gouvernement communiste est sous le feu des critiques pour la façon dont il a géré l’effondrement du barrage le mois dernier. Il a d’abord annoncé que les inondations avaient été provoquées par des causes naturelles et les villages en aval ont dû patienter plusieurs heures avant de savoir ce qu’il s’était passé. Il n’existe aucun système d’avertissement et de gestion des inondations ou des catastrophes entre le Laos et le Cambodge. Par conséquent, les autorités cambodgiennes ont dû se déplacer pour informer les citoyens du danger immédiat.

Le long du Mékong, à Ban Khok Yai, trois générations d’une famille dînent à la lueur des bougies. Lorsque la construction du barrage voisin Xayaburi sera achevée, leur village sera inondé.

DES BARRAGES QUI MODIFIENT L’ÉCOSYSTÈME

Les rapports sur les impacts environnementaux des barrages réalisés pour les promoteurs des barrages au Laos ont systématiquement minimisé tous les dégâts environnementaux que ces constructions pourraient provoquer. Si l’on en croit les chercheurs indépendants, ces rapports ne prennent pas en compte les effets transfrontaliers des barrages. L’impact de ces structures sur les populations de poissons qui vivent dans l’ensemble du bassin du Mékong pourrait être dévastateur, préviennent-ils.

Les barrages pourraient empêcher les poissons d’atteindre les lieux de ponte qui leur sont essentiels. Ils causent aussi des dommages irréversibles sur l’hydrologie du réseau hydrographique, qui, dans le cas du Mékong, a été adapté au fil des millénaires pour accueillir l’une des populations de poissons les plus diverses au monde.

« Les poissons qui vivent dans le Mékong se sont fortement adaptés aux régimes d’écoulement du fleuve », explique Peng Bun Ngor, écologue piscicole pour l’Agence cambodgienne de la pêche. « Si les poissons sont incapables de s’adapter au nouveau régime d’écoulement, ils disparaîtront. »

Plus tôt cette année, la Commission du Mékong a publié une étude qui révèle que les projets de construction de barrages pourraient provoquer une baisse allant jusqu’à 40 % des stocks de poissons du fleuve. L’étude indique également que la quantité de sédiments descendant le long du fleuve pourrait baisser de 97 %, ce qui provoquerait une diminution de la fertilité des sols et réduirait les rendements agricoles.

« Les études se suivent et se ressemblent. Avec les centrales hydroélectriques implantées le long du bassin du Mékong, le prix à payer sera économique et écologique », indique Zeb Hogan. « Ces coûts sont souvent ignorés, tandis que les avantages des barrages sont exagérés ».

Un bateau décoré d’un bouquet de fleurs artificielles se dirige vers le site du barrage de Xayaburi en construction.

PLUS DE POISSONS, MAIS À COURT TERME

Sur le court terme, les barrages peuvent toutefois augmenter les prises de poissons. C’est au cours d’un récent voyage sur un autre affluent du Mékong, le Tonlé San, qui prend sa source au Vietnam et se jette au Cambodge, que Zeb Hogan, qui dirige Wonders of the Mekong (Les merveilles du Mékong), un projet de recherche de l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) a appris cela.

L’année dernière, sur le Tonlé San non loin de Stung Treng, un nouveau barrage hydroélectrique est entré en fonction. Le projet, qui a provoqué l’expulsion de 5 000 personnes, a fait l’objet de controverses pendant des années, tandis que les écologistes prévenaient des terribles conséquences écologiques qu’il aurait. Les pêcheurs disent pour l’instant qu’ils pêchent plus de poissons près du barrage que lorsqu’il n’était pas construit.

Dans le grand réservoir construit au-dessus du barrage, « vous n’avez qu’à jeter votre filet cinq minutes pour remonter plein de poissons », explique Keo Lut, âgé de 73 ans, tout en admettant que nombre de ces espèces sont « très grasses ». Les chercheurs ne sont pas surpris qu’il y ait plus de poissons vivant dans des eaux plus stagnantes.

En aval du barrage, les pêcheurs disent également attraper plus de poissons, notamment des labéos noirs et des gyrinos.

« Je suis très content », déclare avec un grand sourire Sing Sathan, 64 ans.

Mais cette abondance de poissons ne devrait pas durer.

« Les prises sont plus conséquentes car les poissons sont coincés et ne peuvent pas achever leur cycle de vie », explique Zeb Hogan, biologiste spécialisé dans l’étude des poissons. « Certaines espèces s’adapteront aux nouvelles conditions créées par le barrage mais pour beaucoup d’autres, ce ne sera pas le cas. »