Environnement

La Russie inaugure une nouvelle raffinerie de gaz en Arctique

Alors que le changement climatique consume rapidement l'Arctique, la Russie de Vladimir Poutine a décidé de parier massivement sur le futur des énergies fossiles. Lundi, 25 mars

De Joel K. Bourne, Jr.
Photographie De Charles Xelot

Alors que l'ensemble de la population mondiale a les yeux rivés sur la fonte des glaces en Arctique, une situation dont elle se préoccupe toujours plus et pour laquelle elle condamne les énergies fossiles, la Russie et ses partenaires en France et en Chine n'y voient qu'une source supplémentaire de revenus. Une source généreuse, d'ailleurs, que pourrait représenter la vente des combustibles fossiles du continent polaire au reste du monde.

En fin d'année dernière, le géant russe de l'énergie Novatek posait la dernière pierre du complexe industriel le plus au nord de la planète : Yamal LNG, une usine de gaz naturel liquéfié (GNL) installée à une latitude de 71,2 degrés Nord à Sabetta, sur la rive du fleuve Ob. L'infrastructure et son nouveau port sont nichés sur le littoral est de la péninsule de Yamal qui s'avance sur plus de 700 km dans la mer de Kara, c'est à dire au milieu (glacé) de nulle part.

La construction de l'usine s'est achevée un an plus tôt que prévu, en raison principalement de l'aide apportée par le gouvernement russe dans l'installation d'un gigantesque port pour méthaniers, d'un aéroport et d'une centrale électrique, sans parler de la mise à disposition de sa flotte de brise-glaces nucléaires qui a permis de maintenir le canal dégagé pour les bateaux convoyeurs de matériel de construction.

Et ce n'est que le commencement. Quinze méthaniers brise-glace sont attendus, ainsi qu'une nouvelle voie ferrée et deux autres usines de liquéfaction de part et d'autre de l'estuaire de l'Ob. Les Russes estiment que toutes usines combinées, la production annuelle de GNL atteindra les 60 millions de tonnes d'ici 2030.

 

PIVOT ARCTIQUE

Il y a encore cinq ans, Sabetta était une communauté très peu peuplée par rapport aux autres villes de la toundra. Aujourd'hui, elle est devenue une pièce majeure du pivot du grand  Nord imaginé par le président russe Vladimir Poutine. « C'est un endroit très pratique avec une très bonne logistique, » commentait Poutine en 2015. Selon lui, Sabetta sera « un port universel pour toutes sortes de marchandises. »

La perspective des fabuleuses réserves de gaz à moindre coût situées le long du raccourci entre l'Europe et l'Asie a poussé quelques investisseurs à miser sur ce pied à terre en Arctique. Selon les estimations de l'Institut d'études géologiques des États-Unis, la zone renfermerait un cinquième des réserves restantes de pétrole et de gaz du monde entier. La participation de la compagnie pétrolière française Total dans l'usine Yamal LNG est de 20 %, tout comme CNPC, la société nationale de gaz pour la Chine. Le Fonds de la route de la soie administré par le gouvernement chinois détient quant à lui 10 % des parts.

L'usine commence à peine à fonctionner à plein régime mais Novatek annonce que l'année dernière 7,5 millions de tonnes de GNL ont déjà été exportées vers cinq continents. Elle a également séduit le photographe français Charles Xelot, ex-ingénieur en environnement passionné par ce projet colossal.

« C'est un projet très important pour eux, » raconte Xelot. Recruté par Novatek dans un premier temps, l'entreprise lui a donné carte blanche pour photographier l'usine qui, lors de sa construction, abritait plus de 30 000 ouvriers. « Il n'y a pas beaucoup de projets de cette envergure en Russie. C'est le seul dont parle la télévision russe. Pour elle, c'est un projet d'avenir. » Sabetta est à présent une petite ville avec ses restaurants, ses salles de sport et même une petite église russe orthodoxe consacrée par le Patriarche de Moscou et de toute la Russie en 2016.

Xelot a depuis fait plusieurs voyages pour photographier le nouveau village des ouvriers ainsi que les villages traditionnels voisins d'éleveurs de rennes Nénètses, une ethnie qui peuple la région depuis des générations. Il était le seul occidental à bord du Christophe de Margeriele premier méthanier brise-glace de l'entreprise Sovcomflot baptisé ainsi en honneur de l'ancien président-directeur général de Total, décédé en 2014. Lors de ce voyage inaugural entre Yamal et la France, le navire a dû se frayer un chemin à travers une glace dont l'épaisseur atteignait presque deux mètres.

« J'avais l'impression de voyager en train, » témoigne Xelot. « Absolument aucun roulis. Lorsqu'on était dehors, on pouvait entendre la glace se briser puis glisser le long du flanc du méthanier. »

Tout comme les autres bateaux que la Russie utilisera pour naviguer sur la route maritime arctique, ce géant des mers est alimenté par du GNL, ce qui est une bonne chose selon Frederic Hauge, fondateur du groupe environnemental norvégien Bellona, qui travaille depuis des décennies dans la région russe de l'Arctique.

« Qu'un bateau soit alimenté par du GNL n'a pas vraiment d'impact sur le climat, » explique Hauge, « mais en matière de déversement accidentel, il y a une grande différence entre le gaz et le mazout lourd. »

La Russie s'est mise à transporter du pétrole dans des navires-citernes il y a quelques années depuis des petits gisements et des plateformes extra-côtières situées en Arctique vers un fjord norvégien immaculé près de Honningsvag. À cet endroit, la cargaison est transférée sur un navire-citerne plus grand, non destiné à parcourir les mers glacées, afin de poursuivre son voyage plus au sud. Depuis novembre dernier, il en va de même pour le GNL.

 

UN TRAFIC ACCRU EN ARCTIQUE ?

La production de la nouvelle usine de Yamal a permis d'accroître le trafic sur la route maritime arctique russe, qui s'étend sur 4 500 m entre la mer de Kara et le détroit de Bering plus à l'est. La fréquentation a en effet augmenté de 25 % l'année dernière, pour un total de 18 millions de tonnes de marchandises. Poutine souhaite que ce tonnage passe à 80 millions de tonnes dans cinq ans. Un chiffre qui ne représente qu'un dixième du volume qui transite sur le canal de Suez mais qui est déjà énorme pour l'arctique.

L'objectif fixé par Poutine a même effrayé son propre ministère des Ressources naturelles. Selon ce dernier, il faudrait investir 163 milliards de dollars supplémentaires dans les ressources Arctique pour y parvenir. Une somme qui inclurait le développement des gisements de charbon de la péninsule de Taïmir à l'est de Yamal, des gisements de pétrole de Payakha près du delta du fleuve Ienissei et d'un oléoduc partant du gisement de Vankor vers le nord.

« C'est l'orgueil de Poutine qui parle plutôt que la réalité, » confie Natasha Udensiva, experte en transport maritime et en énergie, maître de conférences à la School of International Affairs and Public Policy de l'université de Columbia. « Il n'y a pas tant de navires qui empruntent cette route maritime et elle n'est ouverte que quelques mois par an dans sa totalité. Et même si c'était la pleine mer et qu'ils envoyaient des cargos de l'Europe vers l'Asie, il n'y a rien à cet endroit. Il n'est pas possible de faire plusieurs arrêts. Je ne pense pas que ce soit aussi viable que les Russes le laissent imaginer. »

Il y a également un autre problème de taille qui pourrait briser le rêve de Poutine d'un Arctique russe industrialisé, révèle Udensiva, et ce problème ne fera qu'empirer avec l'extraction des combustibles fossiles envisagée par les Russes.

Udensiva poursuit, « Je ne sais pas combien de temps va durer ce projet, le changement climatique pourrait bien bouleverser leurs plans. Ils ont construit l'usine de liquéfaction sur pilotis à cause du pergélisol et à l'heure actuelle, l'Arctique fond de toutes parts. Le danger est encore particulièrement présent dans les gisements de gaz. Il y a beaucoup de trous cachés dans le pergélisol et il est impossible de savoir quand il vont s'ouvrir. »

En plus du changement climatique, les efforts fournis aujourd'hui pour le limiter peuvent également décourager les investissements dans le gaz du pôle Nord. « La question qui me vient tout de suite à l'esprit est : aura-t-on encore besoin du gaz pendant aussi longtemps ? », s'interroge Udensiva. L'Europe s'est engagée dans une décarbonisation agressive, la Chine effectue une transition rapide vers les voitures électriques et le monde est inondé de gaz à bas prix. «Si vous étiez un investisseur, engageriez-vous autant d'argent dans les énergies fossiles ? »

Quant à Xelot, c'est plutôt des questions d'ordre philosophique qui lui sont venues lorsqu'il photographiait les minuscules soudeurs à l'œuvre face aux immenses citernes de Yamal, qu'il rapproche des tailleurs de pierre qui travaillaient à la construction de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Des centaines d'années plus tôt, « nous investissions toute notre énergie dans la construction de cathédrale. Aujourd'hui, cette énergie nous la consacrons à la construction de monuments dédiés aux combustibles fossiles. Même les têtes de puits ressemblent à une croix orthodoxe. »

L'avenir nous dira si les futurs Russes tireront profit du pari actuel sur l'Arctique ou s'ils le percevront comme un égarement de Poutine. En attendant, l'Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.